Interview. Pascal Louvrier : Malraux est là où il faut être quand la liberté l’exige face aux dictatures

 

Pascal Louvrier publie Malraux maintenant aux Éditions Le Passeur. L’adverbe qui ramène le titre dans le temps présent interpelle. Dans sa Préface, Daniel Rondeau de l’Académie française accentue ce propos, intitulant sa contribution Plus que jamais Malraux. Pourquoi cette urgence, alors que, « traqué par des biographes transformés en indicateurs de police », Malraux avait déclaré : « Je ne m’intéresse guère » ? Une chose est certaine : si l’homme se  laisse difficilement se découvrir, les thèmes de son œuvre, comme « la fraternité, le sacrifice, le mal, la mort » sont essentiels.

Pascal Louvrier, que nous remercions vivement, a accepté de nous éclairer en répondant à nos questions.

En quoi la personnalité et l’œuvre d’André Malraux sont-elles importantes et nécessaires pour nos contemporains ? Y a-t-il une urgence à affirmer cette nécessité ?

Son engagement politique – métapolitique – est un exemple de courage et de lucidité, surtout par rapport à la situation actuelle de la France. Il faut une voix pour retrouver la grandeur, l’indépendance, la sécurité du territoire. Il faut résister face au nihilisme qui nous plombe, au dénigrement systématique de notre passé, de ce que nous sommes, à l’effacement même de notre récit national. Et cette voix, cette personnalité, si vous voulez, c’est celle de Malraux, impossible à canceliser.

Dans quelle mesure l’écriture de la biographie de Malraux s’est imposée à vous ?  Reflète-t-elle une prédilection pour un certain type de personnalités comme celle de l’auteur de la Condition humaine qui, je vous cite, « montre l’exemple qu’il convient à suivre quand les valeurs universelles sont menacées » ?

Malraux m’insuffle l’énergie pour ne pas jeter l’éponge, dire que tout est foutu. Je relis quelques pages des Antimémoires, et ça agit aussitôt. Son discours prononcé à Athènes, le 28 mai 1959, où il s’adresse à la jeunesse, ne peut laisser indifférent. Il y a le verbe, le souffle, l’inspiration. C’est de l’ordre de la mystique : « Au seuil de l’ère atomique, une fois de plus, l’homme a besoin d’être formé par l’esprit. » J’ai longtemps tourné autour de son œuvre. Très tôt, j’ai entendu son nom dans ma famille. Mon grand-père, résistant gaulliste, ne jurait que par lui. Il m’a donné son exemplaire de La Condition humaine, acheté en 1933. Je ne devais pas rater ce livre-là, Malraux maintenant, surtout à une période où la guerre est revenue en Europe, et où l’Union européenne est en train d’être vampirisée par le retour des empires, et assiste au retrait des États-Unis. Nous sommes seuls face à notre destin, une nouvelle fois. Nous possédons la bombe atomique mais nos esprits sont désarmés. J’ai l’impression que nous ne sommes plus une grande nation, malgré notre histoire, malgré l’Histoire dont on nous disait qu’elle était finie. On a vécu sur des mensonges idéologiques. Le kitsch nous endormait, pour reprendre le mot de Kundera. Il faut se réveiller, même s’il est déjà tard. L’œuvre de Malraux peut nous y aider. Relisez, par exemple, L’Espoir, sur l’engagement de l’écrivain aux côtés des républicains espagnols.

Pour rester dans le domaine de ces interrogations, je mentionnerais celle qui concerne le sens même de l’existence humaine, « la raison d’être plus profonde », qui est celle « de transformer sa vie en antidestin, c’est-à-dire d’échapper à la mort ». Que dit-elle de la société d’aujourd’hui ?

Malraux, jusqu’à son dernier souffle, a toujours voulu l’engagement. En 1967, il confie à Shimon Peres, que, plus jeune, il se serait engagé dans Tsahal. En 1971, il s’enflamme pour l’indépendance du Bangladesh, dont le peuple et les intellectuels seront victimes de la répression au Pakistan, auquel ils étaient rattachés depuis la partition du sous-continent indien en 1947. Il va au Bangladesh, son arrivée fait un tabac. Il est reçu comme un chef d’État. Il se rend à l’université de Rajshahi, prononce un discours mémorable devant les étudiants en liesse. Il leur dit, voix tremblante : « Soyez fiers de votre histoire et des combats qui vous ont forgés. » Voilà ce que j’aimerais entendre aujourd’hui de la part des écrivains et intellectuels, pour la France. Malraux, vivant – mais il est plus vivant que certains vivants –, serait sur le front ukrainien. Il aurait acheté des drones et les lancerait en direction de Moscou. Du reste, le prix Malraux 2025 a été attribué au livre Volia, paru chez Grasset, qui est un témoignage vibrant et violent d’une infirmière, engagée volontaire dans la résistance ukrainienne, Anastasia Fomitchova. Son livre, par certains côtés, me fait penser une nouvelle fois à L’Espoir. Tout cela pour dire qu’il faut sortir de l’individualisme de nos sociétés. Il convient de transformer notre vie, misérable au sens pascalien du terme, en fraternité de combat spirituel. C’est difficile, certes, mais la France l’exige. Pensons-y quand on lit les noms sur les innombrables monuments aux morts de nos villes et de nos villages.

Peut-on séparer l’homme d’action de l’écrivain qu’il fut sans rompre, par cette dichotomie, l’unité d’une personnalité si complexe comme la sienne ?

Malraux, c’est un bloc. Je prends tout de lui, y compris ses zones d’ombre, ses récits « transformés » de la réalité pour nous réveiller, nous sortir de notre molle torpeur. On ne peut pas avoir pour idéal de guetter le nouveau smartphone, de se gaver de séries sur Netflix et de s’en remettre à l’IA pour penser. L’homme n’a pas quitté Lascaux pour se vautrer dans le consumérisme béotien. Ou alors il mérite de disparaître et de laisser la place aux animaux qui ne détruisent pas leur écosystème.

Malraux était un être de solitude. « Au fond, écrivez-vous (43), il est seul avec lui-même, en permanence. »

Quand on poursuit un idéal de grandeur, sous-tendu par la fraternité, le courage et même le sens du sacrifice, on risque hélas d’être bien seul. Mais l’écrivain, immergé dans son siècle, a besoin de solitude. C’est l’un de ses paradoxes.

Malraux était aussi un homme engagé, « engagement pour la cause qu’on défend et pour l’épanouissement de soi-même » (44). Quel sens donner à cette soif d’action, surtout lorsque nous lisons, sous votre plume (175), ces mots percutants : « S’il s’arrête, il tombe » ? Prenons également en compte l’époque historique vécue par la génération de Malraux, avec les multiples déclinaisons du Mal, surtout celles du franquisme et du nazisme.

Malraux s’est « évadé », il le dit dès la première page des Antimémoires. Son idéal, c’est la liberté. Liberté des peuples. Quand il découvre en Indochine les méfaits du colonialisme, il devient un anticolonialiste acharné. En Espagne, il monte une escadrille pour combattre les franquistes. Deux obus dans les murs de la cathédrale Saint-Sauveur de Saragosse, qui n’ont pas explosé, obus lancés par l’un de ses avions, peut-être le sien, l’attestent. Il est là où il faut être quand la liberté l’exige face aux dictatures. Il a son fauteuil placé dans le bon sens de l’Histoire. Peu d’écrivains peuvent en dire autant. Concernant le nazisme, et les camps d’extermination, il dit que c’est Satan qui apparaît à nouveau. C’est le Mal absolu. Il faut l’éradiquer, ce n’est pas négociable. Mais après, il faut témoigner, alimenter le devoir de mémoire, sinon ça va revenir, et ça revient aujourd’hui, l’antisémitisme. Lisez le discours de Malraux sur le parvis de la cathédrale de Chartres, le 10 mai 1975. Il rend hommage aux femmes déportées à Ravensbrück, « huit mille mortes politiques ». C’était là-haut, sur la Baltique. Ça revient par l’Est et par le Sud. Réveillons-nous. « L’insoutenable légèreté de l’être », comme dit encore Kundera, c’est fini. Il faut écouter la voix de Malraux, j’insiste, dans la nuit froide de l’hiver.

Que dire de son engagement auprès du Général de Gaulle ? S’agissait-il d’un devoir, d’un honneur, d’un prix à payer devant la versatilité du monde politique ?

De Gaulle, c’est l’homme qui sauve l’honneur de la France. Il incarne la grandeur, le sens des responsabilités, le courage. C’est un père de substitution. Il remplace avantageusement le sien, Fernand, qui a quitté sa famille et a fini par se suicider. De Gaulle incarne l’élan irrationnel comme, par exemple, en juin 1940, quand il rejoint Londres et continue le combat. C’était un coup de poker. De Gaulle a joué, il a gagné. Malraux aussi, c’est un aventurier qui réussit des coups. C’est un corps en mouvement. Il n’a pas un corps, il est un corps. L’énergie qu’il dégage contamine son entourage. Ou ses lecteurs. C’est violent, électrique, il y a un volontarisme frénétique qui habite ses personnages. Rien de nombriliste comme aujourd’hui où l’on se perd dans des histoires familiales qui n’intéressent que les auteurs eux-mêmes. Il y avait, bien sûr, un respect mutuel. Les deux hommes ont formé un couple romantique. Malraux, ministre de la Culture du Général, ça lui a sûrement coûté le Nobel. La gauche ne le lui a pas pardonné. Quant aux communistes, ils avaient une patrie : Moscou. Malraux a fini par les combattre. Même s’il n’attendait rien d’eux, les ayant vus à l’œuvre lors de la guerre d’Espagne. On se souvient de sa phrase fameuse devant une salle de communistes agressifs : « Je vous ai attendu sur les bords du Guadalquivir. Et je ne vous ai jamais vus ! »

Quant à l’écrivain Malraux, vous dites, en citant Suzanne Chantal, que pour lui l’acte d’écrire « est sinon une thérapie, du moins une catharsis » (156). Vous rajoutez que « son œuvre doit servir sa mythologie personnelle » (174). Comment est perçue et traitée la réalité de l’Histoire par l’écrivain qu’il était, surtout dans la construction de ses héros romanesques, alors qu’il postule que « seul ce qui est légendaire est vrai » (243) ?

Sans mythe, il n’y a pas d’histoire possible. On est vite happés par le néant. Il faut de la légende. « Seul ce qui est légendaire est vrai », dit, en effet, Malraux. Après, c’est un écrivain, ce n’est pas un journaliste. Il raconte ce qu’il a vécu ; dans les Antimémoires, il rend la scène ductile, il métamorphose la réalité en récit magnifié. C’est ainsi qu’il frappe nos imaginations. Guernica n’a rien à voir avec la réalité de la situation. On ne retient pourtant de ce village ravagé par l’aviation nazie que le tableau de Picasso. Il est l’un des symboles de la barbarie totalitaire. Il faut, de plus, chercher le souvenir fondateur, celui d’avant la mémoire. Il donne la clé de l’œuvre. Chez Malraux, c’est la mort du petit frère, âgé de trois mois. Il assiste à son enterrement avec sa mère, il n’a pas deux ans. Son inconscient enregistre tout. Les images traumatiques se retrouvent tout au long de son œuvre. Je pense que l’écrivain est né là, dans le cimetière de Saint-Maur-des-Fossés, devant le petit cercueil. Le corps brisé de Jean Moulin, torturé par les nazis, entre au Panthéon dans un cercueil d’enfant. Il le rappellera avec force.

Et, enfin, pour revenir à l’idée de la contemporanéité de l’œuvre malrucienne, je vous cite encore une fois : « Pour ne jamais baisser les yeux face à la barbarie, l’œuvre de Malraux doit nous y aider. Sa boîte noire émet ; il suffit de tendre l’oreille au milieu de la cacophonie générale entretenue » (272). Que devons-nous retenir de cette affirmation ?

Je pense avoir répondu à cette question. C’est, pour résumer, « se résoudre à l’action » ou tomber dans l’oubli. Accepter le silence spectaculaire, au sens de Debord, ou réagir. Malraux, c’est le symptôme de l’action face aux événements historiques. Et plus que jamais l’action s’impose devant la réactivation de la tectonique des plaques. Il convient de prendre ses responsabilités. Ouvrez un roman de Malraux, vous y entendrez le bruit des mitraillettes, vous verrez les terroristes à l’œuvre, parfois ce sont des kamikazes. L’écrivain nous parle d’une époque qui est proche de la nôtre. C’est d’une modernité inouïe. Son style, c’est de l’acide. De toute façon, la paix est un leurre. Dans L’Espoir, il écrit : « Le principal ennemi de l’homme, messieurs, c’est la forêt. Elle est plus forte que la République, plus forte que la révolution, plus forte que la guerre… Si l’homme cessait de lutter, en moins de soixante ans la forêt recouvrirait l’Europe. »

Après, nous devons nommer clairement les valeurs que nous mettons derrière le mot civilisation ; nous devons également nommer les valeurs que nous mettons derrière la République. Est-ce la République espagnole de 36, ou celle de la Hongrie soviétisée ?

Propos recueillis par Dan Burcea

Pascal Louvrier, Malraux maintenant, Éditions Le Passeur, oct. 2025, 280 pages. 

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