Julie Moulin publie aux Éditions Thierry Marchaise un recueil de quinze nouvelles au titre inattendu, Insulation, un néologisme issu, selon elle, de sa propre imagination, mariage insolite entre insularité et insolation. Le sous-titre, Nouvelles de Singapour, ainsi que l’illustration végétale de la couverture, nous plongent déjà dans l’atmosphère tropicale de cette cité insulaire du sud de la Malaisie où l’autrice est arrivée avec sa famille en pleine période de la pandémie des années 2000. En France, Julie Moulin s’était fait connaître par deux romans très remarqués, Jupe et pantalon (2016) et Domovoï (2019), publiés tous les deux chez Alma Éditions.
Notre collaboration date de cette période qui correspond également au lancement de son podcast Marcher entre les lignes, une découverte de Singapour à travers la littérature locale, qui est hébergé, entre autres, sur la page de la revue Lettres Capitales. Elle a pu à plusieurs reprises parler, dans les pages de cette même revue, de sa vision du monde et de la manière dont celui-ci se reflète dans son écriture et surtout du rapport qu’elle entretient avec ses personnages et l’espace fictionnel qui les entoure. « Mes personnages existent », écrivait-elle dans un portrait réalisé en 2021. C’est toute la folie d’écrire. Plus je les invente, plus ils prennent forme et plus ils m’habitent, même longtemps après la publication des romans [1]. » Cette cohabitation mystérieuse se manifeste de façon quasi identique dans les liens qu’elle entretient avec le réel, source inépuisable d’inspiration et jeu subtil d’identification/éloignement de la voix narrative qui les met en récit. « Je n’écris jamais sur moi, reconnaît-elle à une autre occasion, cependant je puise dans le réel, dans mon expérience et mes observations, pour écrire. [2] »
On arrive peu à peu à saisir la position et le rôle qu’occupe l’écriture en tant qu’évasion dans la vie de créatrice, mais également dans le quotidien de Julie Moulin, surtout lorsqu’elle exprime son amour indéfectible à cet acte nécessaire : « Face à la violence du quotidien, je n’ai qu’une arme véritable : l’écriture. Elle m’isole, m’évade, me donne une forme. »
Le triple thème des silences, de l’absence et de la transmission représente le socle de son roman Domovoï. En parlant de son héroïne Clarisse et des silences qu’elle doit combler en essayant de comprendre le passé mystérieux de sa mère, Julie Moulin justifie son combat en expliquant qu’« il faut pour Clarisse apprendre à les comprendre, et vivre avec ce langage ». « J’écris – ajoute-t-elle – que l’on a besoin du passé et de ses traces ; mon héroïne a besoin d’un mythe fondateur autre que l’absence. »
Cette introduction, plus que nécessaire malgré sa longueur, ouvre une perspective utile sur le contenu de son recueil de nouvelles et sur la manière dont sont traités les différents éléments narratifs qui le composent. Il s’agit premièrement de définir le cadre de vie qu’il nous invite à découvrir, un univers pesant, aux multiples limites, insulaires, en lisière du monde, et encore plus restreint, voire suffocant, à cause du confinement dû à l’épidémie de Covid des années 2000. Le quotidien se réduit à ce périmètre qui réduit tout contact et réclame plutôt un réflexe introspectif et un inlassable sentiment de solitude. C’est le cas du poète « las des querelles du monde » réfugié sur une plage imaginaire, « en proie au doute et à la solitude » (Le singe et la noix de coco). Cette solitude est encore plus apaisante lorsqu’elle s’insinue jusqu’aux entrailles souterraines de la ville : « À travers les canalisations, on entendait des cris d’enfants, des jappements, quelquefois des pleurs, des ruissellements de solitude dont elle ne pouvait deviner l’origine et qui la bouleversaient. Le monde d’en dessous était un lieu inconnu, un ensemble de galeries invisibles qui échappaient à sa surveillance et ouvraient la voie à toutes sortes d’inquiétudes. » (Conte du septième mois lunaire). Ailleurs, dans Le Seuil de beauté, le quotidien de la narratrice se dilue dans l’incertitude et l’immobilité : « La solitude tarit mes élans ». Dans Nouvelle Genèse, ce sentiment de solitude est synonyme « de déracinement, d’effort d’adaptation, d’apprentissage d’une autre langue » dans un monde en perte de repères.
« La chaleur suffocante » (Améliorer votre expérience de voyage) et « l’humidité » (Moisissures) ne font qu’accentuer cette oppression à laquelle il faut ajouter l’épisode de « la grande épidémie » (Le seuil de beauté) avec son cortège de « masques » et « distance de sécurité » (Insularité I) ou « distances conformes » (Jules et Germaine).
Qui peuple ce pays mi-réel, mi-fantastique et à quoi rêvent tout ce beau monde ? La géographie insulaire renvoie de manière naturelle à la mer et à la plage qui l’entoure, territoire apaisant et bruyant à la fois, selon les jours et les gens qui s’y rassemblent. L’architecture urbaine avec ses gratte-ciels et ses petits et grands magasins prend possession du reste. Tout semble suspendu dans le temps présent, le bruit de la ville, les grandes agglomérations n’existent plus à cause de la quarantaine imposée par l’épidémie. Cela n’exclut pas la diversité des portraits proposés par Julie Moulin. Voici comment les décrit elle-même dans la présentation de son ouvrage : « L’insulation est un livre sur les liens et sur les transformations. Il y a des robots qui s’aiment et des hommes qui se prennent pour des perroquets, des femmes obsédées par l’humidité et d’autres qui font reculer les frontières du réel. Il y a un singe esseulé, un fantôme affamé, une petite table qui rêve et une enfant naufragée. Il y a un chauffeur de taxi qui se prend pour un capitaine de navire. Des détritus un peu partout et l’actualité qui se transforme en parasites. »
Comme il fallait s’y attendre et pour des raisons diverses et variées, ils rêvent tous, humains, oiseaux, et même des objets inanimés, d’une seule et unique chose : de la liberté. Un exemple : « Elle était courageuse, la petite table en bord de mer. On l’avait installée sous un palmier, avec vue sur les voiliers non loin de l’île sauvage où la canopée était si dense, si verte qu’elle faisait naître chez les rêveurs des histoires de piraterie et des fantasmes de liberté, de naufrage et de robinsonnade. »
Curieusement, cette liberté, comprise dans son non-sens et ignorant toutes les règles, veut rejoindre sa limite contraire de la permissivité absolue, devenant par exemple la liberté de polluer. La phrase qui l’illustre a des consonances de catastrophe naturelle : « La liberté flottait parmi les déchets. » (Insulation II)
Le recueil de nouvelles de Julie Moulin est plus qu’un travail littéraire assurément très réussi. Il est à une échelle symbolique l’image d’un monde vivant à souffle coupé entre encagement et désir de prendre son envol, portrait de l’homme contemporain et d’une société qui se regardent dans les miettes éparpillées des miroirs aux éclats ternis, mais qui ne cesse de proclamer son droit à savourer sa liberté retrouvée.
Dès lors et en dépit des multiples pistes de lecture, on peut lire ces nouvelles comme une traversée onirique, une Odyssée. Durera-t-elle dix ans, comme ce fut le cas d’Ulysse, quelques années de moins ou de plus ? Peu importe ! À travers les rêves qui habitent ses personnages, Julie Moulin n’aspire qu’à un retour qui demeure pourtant incertain. S’immerger dans le temps suspendu du sommeil lui semble ce qu’il y a de plus agréable à vivre : « Le sommeil, ça ne voyage pas pareil. Ce n’est pas qu’il n’était jamais arrivé comme le reste des affaires sur un porte-conteneurs, il avait rapporté de sa traversée des histoires de marins et de mer qui augmentaient ses rêves, mais comme il avait pris le temps de naviguer sur des eaux différentes, il avait le besoin récurrent de partir. Tel Ulysse, on ne savait jamais quand il allait revenir. »
Dan Burcea
© photo Hélène Le Chatelier
Julie Moulin, Insulation, Nouvelles de Singapour, Éditions Thierry Marchaise, 2026, 161 pages.
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