Stéphane Barsacq, De l’Univers visible et invisible – Éloge de l’art : Anatomie d’un ravissement

 

Vivre, c’est voir

« Je suis né parmi les artistes », nous dit Stéphane Barsacq dès la première ligne de son livre-crédo De l’Univers visible et invisible – Éloge de l’art, publié chez Le Passeur Éditeur. C’est à la lumière de cet aveu, comme un ab initio inaugural, qu’il saura éduquer dans le sillage des siens un regard capable « d’appréhender les êtres, les choses et le monde ». Touché dès son enfance par les ailes d’ange de la présence de tous ces « peintres, sculpteurs, écrivains, galeristes, conservateurs », Stéphane Barsacq perçoit la beauté non pas comme « une puissance intimidante », mais comme « une présence familière ». À cette école « de l’érudition [et] de la science », il acquiert ce qu’il appelle « une culture du sentiment » qui deviendra « une méthode d’appréhender les êtres, les choses et le monde ».

Comment ne pas penser à cet instant à Florentine Galien, le personnage principal du roman de Michelle Tourneur, La beauté m’assassine, déclamant à voix émerveillée que Vivre, c’est voir ? Comment ne pas sentir le frisson de cette femme d’encre et de papier dont la passion pour les artistes ne lui permet d’aimer le monde qu’à travers les tableaux, dans une magnifique respiration romanesque ?

À Stéphane Barsacq de conclure, dans l’esprit des propos de Mme de Sévigné sur cet entendement des choses : « C’est dans notre premier regard que réside notre vérité. »

Saisissante brièveté apophtégmatique où le regard renvoie vers une nécessaire intériorité contemplative ! Plus que voir qui se contente de la passivité du sujet, regarder implique sa participation, acte qui se nourrit du mystère et de la mémoire pour arriver à un syntagme où l’adjectif possessif prend toute son importance et conduit à « notre vérité ».

Voir, regarder, admirer, contempler, adorer, s’émerveiller sont autant de formes du même exercice visuel qui aboutit chez un amoureux de la beauté des œuvres d’art comme l’est Stéphane Barsacq à une phénoménologie du ravissement dans un « face-à-face » avec « l’Inexpliqué ». L’expérience est datée et située avec précision : 2 avril 1989, au couvent San Marco, à Florence, devant L’Annonciation de Fra Angelico. « J’ai alors reçu – nous dit-il – un éblouissement qui a partagé ma vie en deux. Ce pan de mur m’a révélé la vie de la vie. Soudain tout s’est intensifié. À mon tour, j’ai reçu dans la violence et la tendresse le message de l’ange, porté par le chatoiement de ses plumes multicolores.  Et surtout j’ai admiré Marie. J’ai été emporté par l’amour que j’ai perçu dans son indistinction : de l’âme pour l’âme, de Dieu pour l’homme, de l’homme pour la femme, de soi pour soi dans la finitude et l’infini. […]. Longtemps j’ai chéri ces minutes, qui ne me renvoient à aucune nostalgie, car elles ont dessiné un chemin au-devant de moi, preuve de leur importance : non comme quelque chose de fugace, mais comme un but à atteindre. »

 

 

Parler de l’art : l’œil aveuglé

Il existe chez Stéphane Barsacq une propension constante à la délicatesse, une gracieuseté qui le pousse à rendre « un hommage affectueux » à tous ceux qui l’ont précédé, signe non pas d’une redevable sujétion, mais d’une authentique émulation. La liste des noms est longue, de Breton à Malraux, d’Émile Mâle à Henri Faucillon, Erwin Panofsky et André Chastel, René Huyghe, André Suarès, Paul Claudel, Paul Valéry, André Gide, de Blake à Picasso et Dali et tant d’autres. Parler de l’art suppose dès lors un nécessaire voyage à travers les époques et une attentive exploration des écoles « de l’art Ming ou l’art iranien, aux peintres italiens du Trecento […] sur des artistes naguère peu connus, mais aujourd’hui considérés comme des références ».

Cette démarche mobilise autant le visible que l’invisible (référence au titre de ce livre) que l’auteur définit de manière dichotomique, dans une unité des contraires qui conjugue illumination et aveuglement, éclatement du réel et fragmentation du moi, unité et expérience de l’immédiat. La métaphore de l’œil aveuglé empruntée à Abraham Van Velde offre une magistrale synthèse à ces considérations, définissant l’art comme « l’œil qui voit ce qui l’aveugle » – véritable ouverture vers le couloir secret entre réel et métaphysique.

 

 

L’artiste : l’humanité reconnue

L’artiste devient dorénavant un porteur d’humanité. Non pas, nous dit Stéphane Barsacq, « à ce qu’il rassemble tous les hommes, mais à ce que tous les hommes reconnaissent en lui ». Véritable remise en question du sens premier du symbole, de ses truismes et de tout ce qu’il contient de conventionnel, la formule barsacquienne s’attache plutôt à l’unicité de l’être et à sa capacité de rayonnement, à la grâce reçue et offerte, une liturgie. Prédominant est, comme l’auteur nous l’explique, en parlant de l’œuvre de Goudji, « le sentiment que ce n’est pas dans la réalité, mais dans son image de miroir magique, ayant perdu son poids pour se muer en reflet, que l’univers, sorti de sa nuit, se révèle être le paradis ». Plus grande encore, plus éblouissante, c’est la volonté d’un artiste comme Goudji de rendre témoignage « de la lumière d’un jour d’été, le chant plein de la grive sur l’arbre fleuri, la joie révélée d’une réconciliation avec la terre nourricière, maternelle en tous ses fruits – jusqu’à la mort ». Si le secret d’une profonde compréhension de l’art réside dans l’équilibre entre « la raison et l’intuition », nous sera-t-il encore possible de préserver l’innocence de cet heureux et noble mariage qui défie les sectaires conventions des temps que nous vivons et de stopper la boulimie de l’époque dévoratrice d’images, avide d’apparences, assommée par des contrevérités et pétrie d’invérifiables et indociles certitudes ? « À partir de 1945, nous dit Stéphane Barsacq, elle [ndlr : L’Antiquité gréco-romaine] s’inscrit résolument dans cette tradition qui dénie à l’art et à la pensée toute puissance de vérité, pour la réduire à la seule dimension d’ornement. »

C’est dire à quel point ce processus destructeur a pu effectuer son travail de sape !

La réponse est tout aussi évidente que nécessaire : « Exactement comme le faisait Becket en littérature, en retranchant le visible, en donnant à voir l’invisible, à force d’exigence et d’ascèse : non pas une autre figuration, avec des formes incongrues, comme le surréalisme en a épuisé le catalogue, et il faut dire la vacuité, mais la vibration de l’espace lui-même, de sorte que chaque touche, chaque tâche est hissée à la hauteur d’un événement spirituel. »

 

 

« La tristesse des choses » – l’œuvre qui nous regarde

Une autre dimension que l’auteur saisit et met en avant est celle de la transcendantalité de l’art comme représentation du monde. Dans son livre « Du diaphane – Image, milieu, lumière dans la pensée antique et médiévale », la philosophe Anca Vasiliu reprend le concept aristotélicien du diaphane pour désigner « un tertium quid qui relie les choses entre elles et ouvre à travers lui la porte de la réception sensible et de l’entendement ». « Dès lors – écrit-elle – la notion de diaphane en vient à imprégner tacitement toute la représentation du monde sous son double aspect sensible et intelligible ; il s’opère là une véritable mutation du physique au métaphysique. »

Parlant de l’œuvre artistique de Setsuko, la veuve de Balthus, et citant une phrase de Okakura Kakuzō, Stéphane Barsacq nous donne à lire une phrase surprenante : « l’idéal est de connaître la tristesse des choses », preuve s’il en fallait encore du frisson métaphysique qui jaillit du l’intérieur de l’artiste et traverse toute œuvre d’art. Parlant de Philippe Auriac, l’auteur nous renvoie aux mots de Malraux et conclut à ce jeu de miroirs qu’illustrent les œuvres de ce peintre : « Auriac démontre qu’une œuvre n’est pas faite pour être regardée, mais pour qu’elle nous regarde, et nous prête sa vision. »

 

 

Le musée de cœur de Stéphane Barsacq

Le livre de Stéphane Barsacq, De l’Univers visible et invisible – Éloge de l’art, peut être considéré comme son musée de cœur. Le lecteur retrouve à chaque page des noms d’artistes et d’œuvres d’art, des citations, des notes personnelles et même des anecdotes. Tout déborde d’intelligence et de finesse, et surtout, comme nous l’avons déjà dit, d’une délicate révérence devant ces noms qui fréquentent ses galeries imaginaires. Nombreux et impressionnants par la finesse de l’observation et l’acuité du langage sont les portraits des amis poètes et d’artistes peintres. Citons pour illustration celui de Gudji, dont nous connaissons le travail d’orfèvre, par exemple : « Voyez l’homme : des mains d’artisan – les sillons d’un feu cicatrisé aux paumes –, un regard noir d’aristocrate, le port de tête des poètes tragiques. Quelque ressemblance dans la sérénité avec le buste d’Eschyle non moins qu’avec les largesses d’un prince dans les faits quotidiens. Goudji livre son portrait avec chacune de ses œuvres. Il est harmonieux avec humour, ferme avec légèreté. Il est également plein de fantaisie ordonnée et de gravité résolue. »

On pourrait poursuivre ainsi, mais laissons plutôt le livre s’exprimer.

Stéphane Barsacq confie l’épilogue à Oscar Wilde :

« Nous passons nos jours, tous autant que nous sommes, à tenter de découvrir le secret de la vie. Eh bien, mes amis ! le secret de la vie se trouve dans l’art. »

Dan Burcea

Stéphane Barsacq, De l’Univers visible et invisible – Éloge de l’art, Le Passeur Éditeur, 2026, 176 pages.

Les photos mises à notre disposition par l’auteur, que nous remercions à cette occasion, sont dans l’ordre de leur publication dans cet article :

  • Stéphane Barsacq dans le Théâtre de l’Atelier à Paris & la couverture du livre
  • Nicolas Poussin, Acis et Galatee
  • Bakst, Béotien, 1911
  • Stéphane Barsacq & Balthus@DR
  • Stéphane Barsacq par Goudji
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