À Gabriel Boksztejn
Cela commence comme dans un film de Pasolini – un homme qui hurle dans le désert.
1978, Iran. Sur le chantier d’une autoroute devant traverser toute la zone frontalière Pakistan/Afghanistan, Lakis Proguidis, chef de chantier trentenaire, craque. Ou plutôt s’illumine. Chemin de Damas. Visitation. Vaacum mental. Prise de conscience que le monde dans lequel il vit n’est qu’un « presque monde », bric-à-brac de visages, de voix et d’événements fragmentaires. Conversion à la vraie vie qui n’est certes pas dans l’ingénierie, l’industrie, les travaux publics, mais dans la littérature, l’écriture, le livre. Et cela grâce à l’un des plus grands d’entre eux – La Pornographie, de Witold Gombrowicz qu’il a lu quelques jours avant. Pornographie du monde, évidemment – c’est-à-dire du social, du sociétal (bien plus que du « sexuel » ou alors du sexuel « sociétalisé »), du national, de l’objectal, de tout ce qui nie l’être et n’a que faire de l’art. Dès lors, tout change. Coup de balai. Lakis Proguidis démissionne et devient écrivain. Encore faut-il se trouver un corps romanesque. Se demander ce qu’est un roman, un personnage. Rabelais, Cervantès, Boccace, Papadiamantis, Musil, Gombrowicz, Kundera – à lui !
Des années plus tard, une conversation avec un ami chirurgien entérine son destin. Loin de fuir le monde, la littérature l’accompagne, la seconde[1] – y travaille même. Demander à son assistant de lui passer le bistouri n’est pas dénué de poésie. L’homo poeticus précède l’homo faber. Pas un hasard si celui qui a inventé le roman était aussi un médecin : François Rabelais – à quoi l’on aurait toute de suite envie d’ajouter que celui qui l’a renouvelé en était un également : Louis-Ferdinand Céline. Le roman est une affaire de corps – d’abord hippocratique, ensuite pantagruélique.
Tous à Thélème !
Alors, direction Thélème – l’abbaye que Gargantua accorde à Frère Jean des Entommeurs après les guerres picrocholines et qui va devenir la nouvelle Castalie des amis de L’Atelier du roman, cette revue mythique qu’entre-temps, Proguidis a fondée avec Milan Kundera. Là-bas, « fay ce que vouldras », en l’occurrence, lis, écris, débats, ébats-toi et bien sûr n’oublie pas de boire – car « Sy faict tout homme de bien : jamais homme noble ne hayst le bon vin, c’est un apophtegme monachal »[2]. Plus que le désir toujours un peu inquiétant, car relevant du manque, de l’attente, et par là-même de la souffrance, du jamais assouvi, et dont nos sociétés nous saturent, faisant de nous des Tantales de la consommation, c’est le plaisir que l’on préfère ici[3] – soit la joie immédiate, prégnante, insouciante et qui crée le vrai commun. Commun plutôt que social, encore une fois. Commun esthétique, électif, civilisationnel, et tout autant naïf, franc, confiant – qui n’a rien à voir avec les impératifs sociétaux, la guerre contractuelle, l’enfer sartrien (car l’enfer, c’est le social.) Roman en plein air, Fête Galante, Fête des vendanges, Banquet comme dirait le grand ancien – quoique le régime esthétique ne soit plus le même. C’est en effet tout l’art du roman, inventé par Rabelais, et tout l’enjeu des travaux de Proguidis, que de nous avoir fait passer d’un régime esthétique fondé sur le mimétisme gréco-chrétien (Nature, puis Dieu) à un régime esthétique romanesque qui pose avant tout l’existence humaine en tant que telle. La vie n’est plus simplement un continuum mytho-tragique obéissant à des cycles éternels ou des parousies méritantes, mais bien une expérience vécue, multiple, souvent contradictoire, qu’il convient au prosateur de révéler. À partir de Rabelais, en vérité de Panurge, le roman sera existentiel ou ne sera pas.
Et cela même si on est un « romancier-raté né », tel que Proguidis se définit lui-même avec humeur aux premières pages de son essai. On est artiste de naissance – peu importe s’il y aura œuvre ou pas. L’essentiel est dans l’affect[4], c’est-à-dire dans le plaisir que procure l’œuvre d’art – et « il va sans dire que celui qui se réjouit de l’art vaut autant que celui qui le pratique. Les deux sont au même degré nécessaire. » Auteur et lecteur se complètent, le second prolongeant le premier, et constituent rien moins que la dyade originelle, pour ne pas dire l’amitié – ce par quoi l’humanité commence. L’amitié, essence de l’humanité – il fallait un rabelaisien pour le découvrir.
Pas de hiérarchie plombante chez les Thélémites. L’artiste a besoin du non-artiste. L’artiste s’adresse au non-artiste. Tant pis pour les grincheux élitaires de mes deux qui contesteront cette conception proprement mystique[5] du rapport artiste/humanité. « Quoiqu’en dise le grand Platon, le beau ne peut exister indépendamment de l’homme. » L’art renvoie à notre organisme commun, notre unicité spirituelle – ce que l’on pourrait appeler avec Martin Buber « l’interhumain » (le « je/tu »). Propos finalement très kantien qui dit que le beau unit, sinon suscite, l’humanité et cela bien avant le concept, le contrat, la loi, la morale et toutes ces saloperies sociales (certes, nécessaires et légitimes pour fonder la cité, nous ne sommes pas anarchistes, qu’on se rassure). Le beau, va même jusqu’à dire Proguidis, constitue une « violation du même », une effraction dans le corps collectif, national, racial, tribal, toujours un peu laid. Le beau rappelle à l’homme qu’il est un miracle. Le beau est une surprise commune. Un événement sensible, partageable, universalisable. L’artiste apparaît alors comme un thaumaturge – le mot thauma, θαῦμα, qui signifie « merveille »[6], « miracle », étant lui-même œuvre d’art ou mieux « médium » (coucou Sollers !). Pour autant, l’artiste est tout aussi dépendant de ses muses ou de ses dieux. C’est le bouclier d’Achille, forgé par Héphaïstos, qui regarde Homère et c’est Homère qui devient jaloux d’Héphaïstos. D’ailleurs, on ne sait pas très bien qui est Homère – peut-être tout le monde, peut-être personne. C’est pourquoi Proguidis se retient de romantiser l’artiste ou pire, de l’intellectualiser, comme le feront, par exemple, les structuralistes, citant malicieusement Gombrowicz à ce propos :
« Rabelais, lui, ne savait pas s’il était historique ou supra-historique. Il n’avait nullement l’intention de cultiver l’écriture absolue ni de sacrifier à l’art pur, ni, à l’opposé, d’expérimenter son époque : il n’avait en général aucune intention, car il écrivait comme un gosse fait pipi contre un buisson, simplement pour se soulager. »
Bien sûr, on dira que ce sont là des propos exagérés, provocateurs, destinés à rabattre le caquet d’une certaine critique littéraire hautaine et scrogneugneu, qu’il y a mille contre-exemples qui viennent à l’esprit et que Rabelais lui-même avait une haute idée de son art, etc. etc. Il n’empêche, ce que Proguidis veut sauver, c’est le miracle, le plaisir, l’innocence. Et nous le remercions pour cela – autant que nous lui pardonnons ses propres pages scrogneugneu où, comme tout bon décliniste qui se respecte, il se plaint un peu facilement du monde actuel, de la technique, des robots, de la mode, de la pub, de la médiocrité de l’époque, de sa bêtise crasse, de sa morale atroce – autant de choses qui ont toujours fait les délices des grands romanciers de Flaubert à Patrice Jean. Comment aurait-on eu La France de Bernard ou Bouvard et Pécuchet sans les niaiseries et les bassesses de l’époque ? Pas de moutons ni de mutins (coucou Muray !) sans Panurge.
Ecce Panurge
Panurge – premier personnage romanesque, premier grand explorateur de l’existence. C’est que, contrairement aux géants Pantagruel et Gargantua, plus ou moins avatars des anciens dieux, Panurge est à mesure humaine. Panurge a les angoisses de tout un chacun (sera-t-il cocu ou pas ?). Panurge prouve surtout que la vie est une farce même tragique, une épopée burlesque, une bouffonnerie sociale – une comédie humaine. En ce sens, Panurge est un conquérant esthétique. Car c’est ce mélange « panurgien » des genres qui fait le roman – alors que dans le temps, la tragédie était tragique, la comédie comique, l’épopée épique. On était dans la tautologie, le sérieux du même et la sacralité des cycles. Au contraire, l’art du roman fait dans la simultanéité des tons, perspectives et situations – rendant le jugement dernier difficile, sinon impossible. Même la Passion devient farcesque – ou disons « trouée de microfarces ». Adieu l’harmonie et la justice d’antan ! Bienvenue dans le désordre donquichottien ou panurgien du monde, recherche du temps perdu, voyage au bout de la nuit, bruit et fureur, chaosmos ! D’aucuns pourraient parler de déconstruction, mais ce serait se leurrer. En vérité, le cosmos était déjà un chaos – et c’est le roman qui nous y ramène. Au chaos originel. Au Big Bang joycien. On a commencé par écrire comme dans Finnegans Wake avant d’écrire comme Cicéron ou Boileau.
Vérité érotique et mensonge pornographique
Et Proguidis de faire appel à René Girard – celui qui, dans l’Histoire, a sans doute le mieux défini le roman avec cet immense classique qu’est Vérité romanesque et mensonge romantique, un titre qui vaut autant pour la littérature que pour l’existence et que nous rouvrons avec vénération. Le romantique ment, le romanesque dévoile. Le romantique croit au sujet authentique et à la liberté de ses désirs – et s’y casse le nez (Madame Bovary). Le romanesque dit la vérité du désir qui est toujours mimétique, parallèle, triangulaire. Le romantique a lu trop de romans à l’eau de rose ou chevaleresques, en fait de feel good books, et s’imagine qu’il pourrait vivre le sien. Le romanesque procède à un autodafé mental des mauvais livres. Le romantique veut ignorer la mécanique porno qui l’anime. Le romanesque la lui rappelle non sans cruauté… littéraire. Le romantique, en fait, n’aime pas la littérature. Parce que la littérature désillusionne, « déçoit », dénonce les fake – et le kitsch. Il n’y a pas d’Amour, il n’y a que des dispositifs amoureux. Il n’y a pas d’idéal chevaleresque, il n’y a que des caractères chevaleresques. Il n’y a pas de volonté pure, il n’y a que des médiations. Tout est expérimental, artificiel, mécanique (orange ?), pornographique en ce monde[7]. Inadmissible pour les tenants du sujet libéral, sûr de son fait, de son action et de sa morale positive. Vous avez autour de vous des gens qui n’aiment pas lire de romans ? C’est qu’ils tiennent trop à leurs illusions morales et pressentent que L’Éducation sentimentale ou L’Idiot risqueraient de les mettre à mal. Quoiqu’elle dise, la société hait les romanciers – et ce n’est pas Michel Houellebecq qui nous contredira. La société a toujours en elle quelque chose de Fahrenheit 451 – et comme le suggèrent si bien les premières lignes de Pantagruel sur lesquelles Proguidis revient comme un mantra :
« Ah, que n’ai-je le pouvoir de faire que chacun laisse sa propre besogne, ne se soucie pas de ses occupations et oublie ses propres affaires, pour vaquer entièrement à ces récits, sans avoir l’esprit distrait ni embarrassé par autre chose, jusqu’à ce qu’il les sache par cœur, afin que, si par hasard l’art de l’imprimerie cessait, ou bien au cas où tous les livres périraient, chacun pût dans l’avenir les enseigner clairement à ses enfants, et les donner comme de la main à la main à ses successeurs et à ses survivants ainsi qu’une Cabale religieuse ? »
La littérature comme Cabale. CQFD.
Liberté égale plaisir partagé
Lire, donc, pour jouir et comprendre (c’est la même chose, disait Paul Claudel), partager et être libre (c’est la même chose, dit Proguidis) – et ce faisant, résister au Progrès, à la Modernisation, à l’Eugénisme, aux révolutions, à tout ce qui veut « changer la vie », en fait, d’humanité, et qui aboutit toujours à des millions de morts. Enter Simon Leys qui a vu de près ce que signifiaient ces tentatives d’abstraction anthropologique. Grand bond en avant, Grand Remplacement du « meilleur des mondes possibles » par « un monde meilleur » et des livres par le seul Petit rouge. Car il y a des livres qui tuent et ce sont toujours ceux qui veulent le bonheur forcé (et social – encore ce gros mot, désolé !) de l’humanité. Peut-être est-cela le péché qui ne sera pas remis ? Alors que le livre, le vrai, l’immémorial est celui qui sauve la vie ou fait supporter la mort. Le Décaméron, évidemment.
D’où l’insistance de Proguidis sur la réceptivité individuelle. Quand on lit, la question n’est jamais, ou pas seulement, « qu’est-ce que l’auteur a voulu dire par là ? » mais « qu’est-ce que je ressens en lisant ce passage ? ». L’analyse critique, c’est très bien, mais à condition qu’elle serve le plaisir esthétique salvateur. C’est par lui que va se créer la communauté des Thélémites, « civilisation romanesque » s’il en est – et qui n’est, encore une fois (Proguidis insiste et nous aussi), nullement l’affaire de spécialistes mais bien celle de simples lecteurs amoureux, sinon d’amoureux tout court car, comme le dit encore l’exergue tant aimé de Pantagruel, c’est aux « honorables dames et demoiselles » que vont d’abord « les beaux et longs récits » concoctés par les illustres héros et valeureux gentilhommes, habiles bardes au babil d’abeilles. La lecture n’a jamais été rien d’autre qu’un sujet de séduction entre auteurs, personnages, lecteurs et, là on peut inclure, lectrices. À nous les beaux mots d’elle ! « Et nous sommes dans un roman, pas dans un dictionnaire. Les mots ne sont pas choisis d’après leur seul sens lexical mais d’après leur puissance évocatrice, une fois associés à d’autres mots. » On est là pour s’ébaudir – ces beaux dires. La langue est d’abord de plaisir. Inutile de noter que les néoféministes, agents ô combien zélés de la pornographie moderne, ne seront pas contentes.
Les adeptes du style pour le style en seront également pour leur frais. « Le roman est un art viscéralement populaire[8]. Non, dans le sens qu’il s’adresse au peuple. C’est la moindre des choses. Il est populaire parce qu’il vient du peuple. C’est le peuple qui a préparé son avènement et imposé son appellation : roman ». Un mot apparu au XIIᵉ siècle « pour désigner le langage qui, loin géographiquement de Rome, phagocytait le sacro-saint latin. Il est tout à fait normal que dans les hautes sphères de l’esprit ce langage ait été considéré comme ordurier. Mais du point de vue de l’art à venir, “ordurier“ ne pouvait être qu’un titre de noblesse. “Roman“, le mot, représente quelque chose de plus qu’un art. Il désigne l’autocréation d’un peuple par son implication dans l’effervescence et l’épanouissement de sa langue. »
ROME-EN ? La boucle est bouclée. Tout se réagence. Puissance créatrice de l’ordurier. Vitalité du bas corporel. Génie langagier. Diachronie de l’obscène. Rire réparateur. Sainte immaturité – pour ne pas dire Saint-Esprit. Pipi contre le buisson de la bien-pensance. Cène et transsubstantiation. France de Rabelais – de Gombrowicz, de Kundera, de Proguidis.
Pierre Cormary
Photo de Lakis Proguidis : © B. de Diesbach
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[1] « Dans ton combat contre le monde, seconde le monde » (Kafka)
[2] Gargantua XXVII
[3] Et qui était aussi l’enjeu de La Pornographie de Gombrowickz selon Proguidis : « Ce roman m’a fait découvrir que le plus grand danger que courait l’homme de notre époque ne provenait pas de l’oppression des désirs mais de la suppression pure et simple des plaisirs. » (p 430)
[4] Et là Proguidis rejoint Gilles Deleuze qui dans Qu’est-ce que la philosophie ? affirmait que la philosophie invente des concepts, comme la science des percepts, comme l’art des affects.
[5] La mystique, c’est l’unité.
[6] Impossible, ici, de ne pas penser à la nouvelle UDNR de Jorge luis Borgès dans Le Livre des sables – un mot qui contient toute la poésie d’un peuple fantastique et qui signifie « merveille ».
[7] Certes, Proguidis remarque que dans La Pornographie, Gombrowicz semble dire autre chose que la théorie girardienne – les deux adultes pervers, Frédéric et Witold tendant moins à se disputer un désir qu’à en susciter un chez les adolescents, Karol et Hénia (comme dans Le Genou de Claire d’Éric Rohmer, tiens !). N’en reste pas moins que même dans cette histoire, on est encore dans un schéma de mimétisme qu’il s’agit ici de fabriquer de toutes pièces chez autrui. Même en tant que fake, le mimétisme en reste un, serait-on tenté de dire.
[8] « Un art de gueux », disait Amélie Nothomb (Autrement dit : Amélie Nothomb, entretien avec Laureline Amanieux, CD, 2009)

