Bogdan-Alexandru Stănescu – Abraxas ou comment bâtir un palais de mémoire

 

Les Éditions Gallimard publient dans la collection Du monde entier le roman Abraxas écrit par une des voix majeures de la littérature roumaine contemporaine, Bogdan-Alexandru Stănescu, dans la remarquable traduction de Nicolas Cavaillès.

Dès sa parution en roumain en 2022 aux Éditions Polirom, où son auteur avait été directeur de collection, pour occuper ensuite le poste de directeur de la Maison Pandora M dans le cadre du groupe éditorial Trei, Abraxas avait été accueilli élogieusement par la critique littéraire de son pays, qui l’avait qualifié « de la plus importante production littéraire roumaine des dernières années » (Realdo Tokacs dans Răsfoiala[1]). D’autres observateurs plus attentifs à l’évolution du roman roumain des années 1990 et 2000 ont mis en exergue la problématique de l’érosion et de la ruine intérieure, de la déréliction, de l’éclipse et du ratage de l’homme contemporain (Cioran n’est pas loin), thèmes de prédilection des postmodernistes roumains, des anarchistes et des « fracturistes », des adeptes de la fracture (d’où leur nom). Dans une interview accordée en avril 2025 à Dan Pârvu de RFI[2], Bogdan-Alexandru Stănescu agrée l’idée d’une cassure, d’un coup porté au piédestal culturel actuel par cette prise de conscience (universelle, d’ailleurs) de la fragilité de la condition humaine, davantage évidente dans la sénescence de son grand-père. La vie de cet homme est la source d’inspiration de ce livre et c’est à lui que l’auteur adresse la dédicace.

Le lecteur français se souvient sans doute d’un autre livre homonyme, Abraxas de Jacques Audiberti, paru chez Gallimard en 1938 et réédité par la suite, dans la collection L’Imaginaire. On lit ici ou là « qu’il s’agit d’une polyphonie, débordante de saveurs, de couleurs et d’odeurs, servie par une langue nouvelle et archaïque à la fois, forgée de toutes pièces, tout en s’abreuvant aux vieilles sources romanes, précieuse à l’occasion, originale, toujours[3] ».

Bogdan-Alexandru Stănescu replace à travers le titre de son ouvrage la figure tutélaire d’Abraxas (Dieu en persan), bien que cette divinité ne soit pas mentionnée explicitement dans l’histoire, tout en gardant « la grande écorchure et la tragique impuissance de l’univers à passer par d’autres chemins que ceux de l’échec et de la douleur » dont le récit audibertien était porteur.

Le personnage de l’auteur roumain, Mihai/Michi/Kitz-Kitz Lucescu, un professeur d’histoire qui note dans son carnet, comme nous l’apprenons dès les premières pages du récit, cette phrase qui en dit long sur son quotidien : « Imagine une solitude tellement écrasante et tellement tourmentée qu’elle t’empêche de respirer pendant des centaines d’années. » Seule la mémoire est capable de redonner vie à des sensations oubliées réunies dans « un palimpseste de relents » qui, mis bout à bout, finissent par former « une enveloppe invraisemblable, l’œuvre d’un taxidermiste ivre qui aurait cousu ensemble le corps d’un zèbre, le cou d’un vautour et les pattes d’un lion ». On assiste à un mélange impétueux de plans narratifs et à une incroyable valse des personnages se glissant d’une page à l’autre sur les couloirs que le destin leur réserve, tout en traversant les étapes de leur vie dans un tourbillon d’analepses par lequel ce roman à tiroir ignore la chronologie pour y extraire davantage le sens tragique du temps qui passe. « Il m’a fallu du temps – écrit Mihai, le narrateur – pour comprendre que la dynamique de leur lutte est beaucoup plus complexe que je ne veux bien le reconnaître et que je suis bien le seul arbitre de leur affrontement […] »

Même si cette phrase plonge jusqu’aux racines de la famille paternelle, jusqu’au grand-père Ovidiu et à Eugen/Genu, le père, ce paradigme sera valable à travers les générations, à l’ensemble du patrimoine familial, y compris à celui de Ianakis et Psihi Mu, les grands-parents, ou celui de Raluca Cristoforu, la Princesse Ralu, la mère. Plus tard, Mihai Lucescu héritera dans son passage vers l’âge adulte de la même entaille génétique qui déterminera son chemin de vie, son couple et ses propres enfants. Mais, à ce stade, il est trop tôt pour en parler.

Bogdan-Alexandru Stănescu excelle dans l’art de mêler les différentes trames narratives où le topos croise le chronos, le premier identifié par des lieux (La Maison aux Lions et son jardin, le périmètre urbain bucarestois (« une carte de mes souffrances ») avec ces établissements d’enseignement ou de vie nocturne estudiantine, le court séjour de Mihai à New-York, etc.), le second, par des époques marquées par des figures historiques et littéraires (Barberousse, Ilarie Voronca, Jecob Levi Moreno, Delmore Schwartz, etc.) et, enfin, par une succession mémorielle venant des abîmes, semblable à une ligne de pêche au bout de laquelle « frétille un énorme poisson sombre, un fossile vivant qui n’a pas vu la lumière du soleil depuis des milliers d’années, caché dans des fosses obscures à des kilomètres sous l’eau ».

Tout pourrait se résumer « à cet instant de beauté triste et fragile » que Mihai, étudiant en histoire, perçoit à un moment de sa vie dans le sous-sol des Archives de la Bibliothèque de l’Académie devant l’interminable quantité de fiches qu’il doit répertorier pour son professeur.

Roman d’apprentissage, Abraxas est surtout le récit d’un glissement, d’une métamorphose (Kafka n’est pas loin) douloureuse qui demande à Mihai de franchir « les murs épais qui [le] séparent de l’étape antérieure de [sa] vie, donc de l’enfance », et qui connaît un crescendo passant de la nostalgie à l’amertume pour finir par sombrer dans le gouffre de la tristesse de l’enfant abandonné par un père colérique et quasi absent avec qui il entretenait des relations « chaotiques, troubles, moites et viscérales », et une mère possessive et irascible, laissant si peu de place à la tendresse dans son cœur meurtri. Dès lors, il sera tenté de renouveler jusqu’à l’épuisement cette expérience de la fuite en avant et de la solitude et de transformer Bucarest en « une carte de [ses] souffrances » et de tous les excès.

« Il était néanmoins évident – nous dit-il – que toutes ces blessures, tous ces événements bien ancrés dans la carte de la ville gardaient une consistance, une acuité qui faisaient désormais défaut au temps présent, je ne sortais plus jamais de mon engourdissement professionnel et marital, sinon lorsque j’essayais de me souvenir des interminables discussions et de vodka de cette époque-là où je marchais dans la ville noyé dans le noir sans essayer d’apaiser le volcan que je sentais dans mon torse et auquel j’accordais plus de valeur qu’à la vie, au bon sens, au prestige professionnel ou à l’opinion des autres à mon sujet. »

Cette longue citation en dit beaucoup sur ce que nous appelions plus haut un glissement dangereux, une chute, un anéantissement de sa vie sociale.

On peut d’ailleurs affirmer que chez Bogdan-Alexandru Stănescu il n’y a pas que l’individu dans sa dimension ontologique qui est malade, mais toute la société roumaine, incapable d’assurer une transition, un saut suffisamment puissant dans la dialectique démocratique de l’histoire d’après 1989. L’auteur n’hésite pas à réécrire l’histoire de ce mois de décembre, et à sonder les relents du mal installé dans le cœur-même du peuple à cause de la famine et des privations, « un mal qui n’était pas humain, c’était le mal d’une boîte de conserve vide, le mal d’une carrosserie de voiture abandonnée ». Sans crier gare, un mal encore plus grand, un Mal majuscule, jaillit du tréfond monstrueux de cette Révolution, de l’exécution des Ceaușescu, dans cet « hiver sec et glacial », ce qui renvoie le narrateur vers Le Théâtre de la cruauté d’Antonin Artaud. La révolte de Mihai, adolescent à l’époque, se nourrit des reproches faits aux adultes de sa famille qui avaient failli à leur devoir de choisir la voie démocratique offerte par les élections libres qui ont suivi.

Il y a dans l’économie de ce roman polyphonique une série de points de repère qui fixent les reflets kaléidoscopiques de la mémoire, ce territoire magique à explorer, permettant ainsi à la narration de s’arrimer de façon presque organique sur le tronc de l’évocation : il s’agit de la barre d’immeubles de la rue Trestiana qui compte onze appartements, et, derrière chacune de ses portes, il y a une salle de cinéma où sont projetés des moments de vie cruciaux, comme autant de chapitres que compose ce livre. Et même si ces onze salles de cinéma ne sont pas tout aussi identiques que les salles de la bibliothèque de Babel de Borges, l’idée d’un miroir universel reflétant l’être humain dans toute sa diversité et sa fragile condition s’impose, validant aussi l’idée du Portugais Pessoa qui nous dit que « la littérature est la preuve que la vie ne suffit pas ».

De tous les personnages du roman, les figures féminines sont les plus expressives, les plus représentées aussi, ornées d’une beauté souvent assombrie, abîmée par les épreuves de la vie et de leur condition de femmes, d’épouses et de mères. C’est le cas de la mère de Mihai, Raluca, la Princesse Ralu, comme il l’appelle, artiste-peintre, femme impressionnable, maniaque, usée par la lutte sans fin avec sa belle-famille, aimant « les interminables pérégrinations dans Bucarest le dimanche », Ralu la jalouse (« sans l’étincelle de la jalousie, elle ne pouvait pas vivre plus de quelques mois »), se mettant en colère et faisant appel à des régiments d’injures (« Les injures de la Princesse Ralu. Quelle diversité, quelle inventivité en la matière masquait le vernis uniforme de son éducation et de ses velléités artistiques ! Avec quelle rapidité elle passait d’une attitude urbaine et supérieure à des soulevés de jupe au nez, à des amas de bave au coin de la bouche et à une violence physique durement réprimée !)

Psihi Mu, la grand-mère maternelle, est-elle aussi un être à part, une femme secrète, réfugiée en Roumanie de sa Grèce natale. Vu à travers les yeux de Miki, le portrait de la grand-mère garde des nuances de tendresse, assombries par la chute vers la sénescence de cette femme dont l’enfant ne connaitra pas, hélas, tous les mystères de sa vie. Les pages où est décrit le rituel de son bain ou celles du Réveillon du Nouvel An sont d’une beauté et d’une tendresse mémorables.

Quant aux personnages masculins, on pourrait presque dire qu’ils ont été créés pour tout de suite disparaître comme des comètes dans un récit qui les préfère absents, à la mesure du rôle qu’ils jouent dans la vie de Mihai. Genu, le père biologique, divorcé de Ralu, remarié avec Mariana Cul-d’Acier, et divorcé ensuite, est un homme autoritaire et colérique, on l’a dit, alors que Sergiu est un aventurier qui jouera tant bien que mal la partition du beau-père qui aidera Miki l’adolescent à faire les premiers pas vers l’âge adulte.

Personnage principal et narrateur, Mihai Lucescu occupe tout l’espace du roman, se livrant avec une sincérité douloureuse, empreinte d’une nostalgie qui n’hésite pas à tomber souvent dans le désespoir. Son relief intérieur est traversé par une faille originaire qui est sans doute l’absence du père et en réalité du modèle à suivre. Impossible, donc, de se construire selon un exemple tutélaire, Mihai va expérimenter le rituel du passage vers la maturité qui rimera souvent avec la faillite et la solitude, faisant de lui un asocial, incapable de s’attacher et d’aimer avec constance, y compris à ses propres enfants, et ayant de sa personne un profond sentiment de raté. Il y a chez lui une addiction à la fuite en avant, à l’alcool et aux expériences amoureuses qui n’arriveront pas à calmer sa soif d’équilibre intérieur dont il a tant besoin. Même son environnement de vie semble être insuffisant pour lui, ses balades en ville demandent de plus en plus d’espace, dans un insatiable désir de vaincre sa solitude-souffrance.

L’idée narrative de l’immeuble conçu comme un sarment de salles de cinéma porte en elle une signification plus profonde qu’on ne le croit, car il s’agit, en plus de celle des miroirs, d’un besoin maternel protecteur et de chaleur humaine. Est-ce un hasard que le ciel soit souvent couvert, que le froid hivernal règne sur la ville, que de la fenêtre de sa chambre on voit les tombes du cimetière juif et que la première incantation apprise soit celle des lamentations apprises de la voix lointaine du rabbin ? Et davantage une énigme : le fait que les personnages des récits insérés dans le roman sont tous des gens au seuil de la mort qu’ils pressentent, voire qu’ils appellent de leurs propres vœux ?

Il y a peut-être, vers la fin du roman, une réponse à ces questions : « Je suis les traces du garçon de treize ans, mais sans courir, en freinant des muscles de mes cuisses et de mes mollets, qui commencent à me faire mal. »

L’écriture ressemblerait donc à cette course étouffée, tournée vers le passé, vers l’enfance ou plutôt vers la mémoire : « bâtir un palais de mémoire » semblable à celui de la rue Trestiana : « Je ne me rappelle pas quand j’ai commencé à revisiter le hall de l’immeuble, mais voilà bien des années que je ne peux plus m’endormir sans entrer dans cet édifice de mémoire, emprunter l’escalier frais de la rue Trestiana, monter les premières marches et m’arrêter devant chaque photographie […] »

Interviendra le dernier film, celui « qui devrait être vu dans une salle qui n’existe pas encore […], un film qui durerait dix ans », toute une vie dirions-nous, si on se glisse dans la peau frissonnante du spectateur aux yeux tournés vers les frontières infranchissables du souvenir.

Et puis cette clape de fin qui donne elle-aussi des frissons et fait taire un instant la respiration qui empêcherait l’arrivée du moment de grâce tant attendu, celui du retour à l’enfance qui ouvre large la fenêtre de l’imaginaire et du rêve :

« L’écho s’éloigne, je suis dans l’œil du cyclone et j’ai l’impression que je pourrais tout arrêter d’un simple geste de la main, que je pourrais déchiqueter la bure de ce mouvement, et je le fais, même si l’effort me semble surhumain, je tends le bras, je le soulève de l’herbe, ma main traverse ce mur de mouvement tourbillonnaire et arrive de l’autre côté, comme le voile d’eau d’une cascade (Le Dernier Mohican), et se pose sur la surface rugueuse du canapé. Ce sera bientôt le matin, Mu la vachette va arriver, avec son lait frais, et Cotcodac la poule m’apportera ses œufs frais. Et moi je me redresserai sur les fesses et je demanderai : « Où est-ce qu’elles sont passées ? » Et la jeune voix de la Princesse Ralu me répondra : « Comment ça, où ?

À la fenêtre, Kitz-Kitz! »

Dan Burcea

Photo Bogdan-Alexandru Stanescu © Ion Marculescu

Bogdan-Alexandru Stănescu, Abraxas, Éditions Gallimard, oct. 2025, 672 pages.

  1. https://rasfoiala.com/2022/09/22/recenzie-abraxas-de-bogdan-alexandru-stanescu-probabil-romanul-romanesc-al-anului/
  2. https://www.rfi.fr/ro/podcasturi/art-cultura/20250428-abraxas-de-bogdan-
    alexandru-st%C4%83nescu
     
  3. https://brumes.wordpress.com/2014/02/13/voyage-au-bout-du-jour-abraxas-de-jacques-audiberti/

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