Interview. Adriana Langer : « Je suis comme Aude, je garde un contact proche avec mes rêves »

 

Aude est le premier roman d’Adriana Langer, auteure déjà de deux recueils de nouvelles publiés en 2013 et 2017. Mettant en scène Aude, son personnage éponyme, elle relate par le menu détail une période de la vie de futur médecin en train de passer son concours d’interne. Inutile de chercher des raisons trop enfouies à sa démarche, l’auteure est elle-même médecin exerçant la radiologie à l’Institut Curie. Reste plutôt à savoir, au-delà de toute apparence, quels ont été les ressorts intimes de cette démarche littéraire et comment la fiction a su répondre à ce besoin de donner une forme sensible et humaine à son récit. C’est ce que nous vous proposons d’approfondir dans cet entretien avec Adriana Langer.

Bonjour Adriana Langer, préciser que vous êtes médecin m’emmène à vous interroger sur la manière dont vous conciliez les deux facettes de votre personnalité, celle du concret, du scientifique et celle de l’artiste, de l’écrivain. Adhérez-vous aux paroles d’Aude, votre héroïne, qui parle du médecin régnant le jour et de l’artiste « jaillissant invaincu la nuit »?

J’ai eu du mal à les concilier, et je l’ai longtemps vécu comme une lutte plus que comme une collaboration. Ce conflit, c’est une part importante du livre. J’adhère volontiers à ces paroles d’Aude, oui, vive la nuit ! Mais jour et nuit vont de pair, et Klee le dit merveilleusement (cf. l’épigraphe « Voir d’un œil, sentir de l’autre »). Je crois qu’avec le temps chaque facette a appris à respecter et accepter l’autre, et les deux yeux, sinon à se synchroniser, du moins à s’enrichir l’un l’autre.

Quelles dimensions nouvelles, quelle liberté supplémentaire vous offre dans le cas de votre dernier livre le genre romanesque?

Par rapport à la nouvelle il permet de développer davantage un personnage face à diverses situations, mais je ne crois pas qu’il y ait une différence fondamentale par rapport à la nouvelle. En tout cas j’ai écrit de la même manière, mais sur un temps plus prolongé. C’est un projet auquel je pensais depuis longtemps, et je suis contente de l’avoir concrétisé.

Peut-on également qualifier votre livre comme un journal par sa fidélité aux faits vécus et racontés par votre héroïne?

Un journal peut-être dans le sens où on suit Aude, chronologiquement, dans ses différents stages. Mais pas par sa fidélité : mes études datent de plus de trente ans déjà, et aucun fait n’est à proprement parler réel. Plutôt que des faits vécus, ce sont des souvenirs et des impressions remaniés par l’écriture (et par le temps) et quelques situations imaginées. Tout ceci, bien sûr, sur le terreau d’un vécu personnel qui est resté vivace en moi.

Aujourd’hui comme jamais le métier de médecin est au-devant de la scène publique. Aude nous dévoile ce qui se cache derrière l’exercice de ce métier. D’abord, un travail énorme et constant. Que pouvez-vous nous dire de ce sentiment ressenti par votre personnage?

Elle le ressent comme nécessaire à l’exercice du métier, mais aussi écrasant. À chaque stage, elle réalise l’importance des connaissances acquises, et de leur impact humain immédiat. C’est évidemment un stimulant pour étudier, mais aussi une exigence difficile. Je rajouterais que cela reste une formation continue. Les connaissances sont actuellement si vastes que se spécialiser dans un domaine, c’est être en retard dans d’autres. C’est déconcertant, mais inévitable.

Et quelle place occupe le sentiment d’humanité dans cet exercice ? D’ailleurs, comment définir cette humanité que chaque individu porte en soi pour une jeune étudiante comme Aude?

C’est à la fois en tant que (futur) médecin et du fait de sa sensibilité propre qu’elle essaie de préserver le respect de la personne humaine, un respect parfois mis à mal dans des situations qui peuvent s’avérer dégradantes, lorsqu’on est un patient à l’hôpital. Cela aussi demande un effort permanent.

Votre héroïne est confrontée durant ses stages comme externe à ce qu’elle apprend être la normalité. Quelles sont les limites de ce concept de cette normalité qu’elle qualifie de « commodité de langage »?

Elle en perçoit les limites lors de son stage de psychiatrie. En effet, elle voit bien ce qui est pathologique, mais elle a du mal à accepter la notion de normalité parfois sous-entendue en psychiatrie. C’est en discutant avec une psychiatre qu’elle se rend compte que pour le corps le problème se pose tout autant (ce qui est, d’une certaine manière, rassurant). Les extrêmes sont faciles à définir, et ils entraînent rapidement des souffrances, pour le corps comme pour le mental, mais la normalité est, à tous points de vue, fuyante et indéterminée.

Le rêve est un autre pilier de la vie d’Aude. Rêveuse et artiste dans son âme, elle ne cesse de compenser la dureté de ses études par ces évasions dans l’imaginaire. « À de tels moments de découragement et d’inquiétude, ses rêves lui venaient en aide » – écrit la narratrice. Quelle place a pour elle cette capacité de rêver et de créer?

Une place essentielle, et lorsque le conscient, avec toutes les obligations du quotidien, s’efface, cette force surgit, malgré tout, presque malgré elle. En ceci je suis comme Aude, je garde un contact proche avec mes rêves. Il m’arrive souvent de prendre des notes pour des textes au milieu de la nuit. Le lendemain je suis parfois très déçue de ce qui paraissait merveilleux à trois heures du matin… mais pas toujours, heureusement.

J’ai noté dès le début de votre roman une idée qui traverse comme une fulgurance l’esprit de votre personnage. Elle parle de sa capacité, ou du moins de son penchant, de voir les êtres humains autrement. Que veut-elle dire?

Dans son quotidien, Aude essaie d’observer les patients à travers le prisme de ce qu’elle étudie en médecine : analyser une démarche, un teint, des symptômes en fonction d’un ensemble de connaissances scientifiques. Cet apprentissage complexe (avant de devenir coutumier) constitue néanmoins un regard fonctionnel, pratique, qui lui permettra d’exercer.

En cela il diffère grandement de sa capacité, ou son penchant, à voir autrement : c’est un regard plus intuitif, contemplatif, qui tend à percevoir ce que les êtres (ou les objets) ont d’essentiel, de singulier. Certains philosophes nomment cela « sub specie æternitatis ». Santiago Espinosa l’exprime parfaitement dans son livre L’objet de beauté : « L’expérience esthétique fait revivre le contact nu avec la réalité, dévêtu à proprement parler des habits de l’habitude. »

Pour conclure, à la question qu’est-ce que la vie vous nous proposez l’image d’une joggeuse ignorant les dangers urbains. Une image forte et suggestive qui questionne l’homme contemporain et pas seulement. Pouvez-vous nous détailler ces facettes symboliques?

Il y a une part de provocation : courir entre des voitures, des bus et des motos n’est certainement pas un idéal pour moi ! Ce serait même l’anti-idéal, moi qui aime marcher à la montagne, la forêt, la campagne. Justement, j’essaie de comprendre. Cette activité, qui, à premier abord me paraît absurde, en quoi l’est-elle davantage que chacun des efforts que nous fournissons chaque jour ? Comme toute étude – la médecine, l’art, entre autres – elle implique un effort constant, têtu même, en dépit de la mort imminente, qu’elle se doit d’ignorer pour progresser, et cette joggeuse l’incarne à sa manière. D’où une parenté, certes lointaine et inconsciente mais parenté néanmoins, avec Socrate qui apprend un air à la flûte peu avant d’avaler la ciguë.

Propos recueillis par Dan Burcea

Adriana Langer, Aude¸ Éditions VALENSIN, 2020, 134 pages.

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