Interview. Anne Boquel : « J’ai pensé le personnage principal à partir des deux notions de frustration et d’inadaptation au monde moderne »

 

Anne Boquel publie Le Berger aux Éditions du Seuil. Il s’agit d’un premier roman par lequel son autrice, connue plutôt pour ses essais sur la vie des écrivains, se penche sur l’emprise exercée à travers des mécanismes insidieux de manipulation sur Lucie, son héroïne, par une secte appelée La Fraternité.

 

Comment êtes-vous venue à vous intéresser à ce sujet des sectes et particulièrement à cette Fraternité dont on apprend par l’intermédiaire de votre narratrice qu’elle est reliée « à la nébuleuse évangélique » ? 

Convaincue que le roman doit parler du monde qui nous entoure pour le décrire et l’analyser, je suis partie d’un double questionnement, le premier sur la place ambiguë de la spiritualité et du fait religieux dans nos sociétés – officiellement mineure et marginale, en réalité primordiale –, le second sur l’accroissement des phénomènes d’emprise – la tendance des individus à ses chercher des « valeurs » pour avancer dans la vie et lui donner un sens, tendance qui les pousse parfois à se soumettre volontairement à quiconque prétend apporter des réponses claires à leurs tourments, au mépris de toute rationalité. C’est ainsi que le sujet des sectes s’est imposé à moi : il me permettait de croiser ce double enjeu, collectif et individuel, en plus d’offrir un cadre narratif intrinsèquement dramatique à l’intrigue. Quant au nom même de « Fraternité », il est emprunté à ma documentation. Le choix d’une mouvance évangélique relève lui d’une forme de pragmatisme : la tonalité « chrétienne » me paraissait plus facile à décrire qu’une autre, pour des raisons essentiellement culturelles.

Toujours en lien avec la genèse de votre roman, est-il suffisant de se documenter de l’extérieur, avez-vous bénéficié des témoignages directs ? Comment avez-vous procédé pour cette partie, appelons-la documentaire, qui vous aide à donner même des détails précis de lieu concernant cette communauté situé, écrivez-vous, dans la zone industrielle nord de Bessancourt ?

Je n’ai malheureusement pas pu recueillir de témoignages directs, même si j’ai rencontré plusieurs personnes qui m’ont dit avoir un parent proche pris dans l’engrenage d’une secte. Ils m’ont décrit le phénomène de séparation progressif qui s’opère dans ces cas-là entre l’adepte et sa famille ou ses amis, avec le lot de souffrance que cela génère, mais aussi le sentiment d’impuissance qu’on peut ressentir devant quelqu’un qui décide volontairement de changer de monde. Le gros de la documentation, toutefois, provient de sources écrites, ouvrages de sociologie, récits consacrés à des affaires célèbres, ouvrages de théologie, articles de journaux, témoignages d’adeptes repentis, et même écrits ésotériques produits par des gourous plus ou moins actifs, qui m’ont permis de me familiariser avec la rhétorique souvent déroutante des groupes sectaires. 

Quant à son titre, Le Berger, on remarque son caractère exemplaire conféré par l’antonomase, sans pour autant ignorer sa référence biblique. Y a-t-il de votre part une volonté de rapprocher ces deux significations pour garder ce renvoi à leurs deux connotations religieuses ? Sinon, pourquoi avoir choisi ce titre ?

Là-encore, la documentation a joué un rôle majeur, puisque « berger » était le nom qu’avaient adopté plusieurs des « guides » de groupements sectaires dans les années soixante-dix. Le point de départ est donc historique. Mais au-delà, le titre a en effet été choisi pour ses connotations : outre qu’il désigne le personnage du gourou d’une façon qui peut paraître à première vue inoffensive, il rappelle aussi le « bon berger » de la Bible et donc la coloration chrétienne de la secte ; les adeptes, ce faisant, sont aussi assimilés à des moutons, qui cherchent la protection de celui qui leur indique une direction, mais qui n’osent pas prendre le risque de penser par eux-mêmes. J’ajouterais que j’aime l’idée de donner au livre le nom d’un des personnages, tradition caractéristique du roman réaliste, qui n’est plus tellement en vogue à l’heure actuelle, mais qui a l’avantage de mettre l’accent sur la dimension psychologique du roman.

Votre héroïne s’appelle Lucie. Là aussi on pourrait dire que ce choix de prénom lumineux n’est pas dû au hasard. Elle a 29 ans, travaille dans un musée d’objets religieux, elle s’interroge sur sa condition et se trouve lasse, incapable de savoir si elle est fière d’elle ou pas. Qui est-elle en fait ? Est-ce que ses interrogations ne font pas d’elle une proie idéale pour tomber dans le piège tendu par ce type de secte ?

J’ai pensé le personnage principal, cette jeune femme qui se laisse peu à peu happer par la secte, à partir des deux notions de frustration et d’inadaptation au monde moderne. Frustration, parce que malgré ce qu’elle a déjà accompli, elle s’ennuie dans une vie qui ne lui apporte pas les satisfactions escomptées, ni sur le plan sentimental, ni sur le plan professionnel. Inadaptation également, parce qu’elle se sent perdue dans un monde hyperconnecté, qui oblige à une réactivité très rapide, et surtout qui n’offre aucune réponse à ses interrogations existentielles, sinon des formes de divertissement qu’elle estime vides ou creuses. Est-elle pour autant la proie idéale ? J’ai voulu montrer, en construisant le personnage, qu’il n’était nullement nécessaire d’être passé par des épisodes traumatiques pour se sentir attiré par ceux qui vous proposent des réponses toutes faites ; peut-être suffit-il d’une incertitude sur sa propre identité doublée du sentiment que la modernité n’offre rien, à première vue, qui puisse nourrir un désir de spiritualité authentique.

Ces interrogations qui, somme toute, sont communes à tout être humain, ne suffisent certainement pas dans le processus de cooptation dont Lucie est victime. Vous mettez en place dans l’économie de votre roman toute une série d’éléments liés à l’emprise, à la perversion et à l’aliénation qu’elle subit et qu’il serait intéressant de relever ici. Il y a d’abord le rôle joué par Mariette, sa collègue de travail. Quelle est la part jouée par ce personnage dans le ralliement de Lucie ?

Sans Mariette, sa collègue, Lucie n’aurait tout d’abord pas l’occasion de connaître ce groupe de prières. Elle entretient d’ailleurs avec elle une relation ambiguë, mélange de gêne, de compassion et d’affection réelle ; sans la prendre totalement au sérieux, elle apprécie sa présence, et comprend rapidement que sa vie est plus complexe qu’elle ne l’a cru tout d’abord. J’aime l’idée selon laquelle la médiation d’autrui est souvent le préalable indispensable à l’éclosion en nous de nouveaux centres d’intérêt ; c’est l’une des beautés du processus de transmission des savoirs, mais aussi l’un de ses dangers. C’est parce que son amitié pour Mariette est ambiguë et teintée de culpabilité que Lucie, entre autres, s’intéresse à la Fraternité, avant d’y trouver un intérêt personnel.

Il y a ensuite la communauté en elle-même, la manière dont elle vit les choses. Que pouvez-vous nous dire brièvement de cette communauté, de la manière dont elle est composée et dont elle fonctionne ?

J’ai imaginé la structure et le fonctionnement de la Fraternité d’une façon que j’ai voulue la plus vraisemblable possible et donc la plus conforme à ma documentation. Il s’agit d’un groupe fermé d’une petite centaine de personnes, toutes soumises au personnage du Berger, le gourou Thierry, qui fixe les règles de fonctionnement de la communauté. En dehors des cérémonies régulières, les adeptes se réunissent régulièrement pour des sortes d’examens de conscience collectifs et publics destinés à confesser leurs manquements, ou pour des séances de spiritisme qui visent à les mettre en concurrence avec l’au-delà. L’ensemble est à la fois très hiérarchisé et très instable ; parmi les adeptes, certains se voient conférer une place importante, et deviennent des courroies de transmission des volontés du gourou, mais cette place n’est jamais garantie ; chacun a son heure de gloire en fonction des volontés du Berger, qui élève et abaisse ainsi à discrétion, pour créer de la jalousie et donc un surcroît de soumission chez ses adeptes. Tout concourt, en fait, à la mise en place d’une emprise dont il est très difficile de se défaire.

Cette communauté a dans son centre la figure de Thierry, Le Berger, cet homme d’une extrême gentillesse dont on dit « qu’il se donnait à tous sans se donner à personne ». À première vue, cet homme fascine tout le monde. La réalité en est toute autre, nous le verrons. Quelle lecture devrions-nous faire de ce personnage fait de tant de contrastes ?

Le Berger est à la fois au centre de la communauté et au centre du livre, quoiqu’il n’apparaisse jamais que par les yeux du personnage principal. J’essaye de faire en sorte que le lecteur le découvre progressivement, d’abord comme un être apparemment inoffensif, un peu illuminé comme le veut sa fonction, mais attentif aux autres et à leurs besoins. Ce n’est bien sûr qu’une apparence ; comme dans les vrais mouvements sectaires, l’allure anodine du gourou cache une volonté farouche de domination. Je dirai que la volonté de puissance du gourou est inversement proportionnelle à son apparente insignifiance. Ce qui le rend dangereux, c’est qu’il « personnalise » des valeurs qui, elles, sont à la fois séduisantes et réconfortantes pour le personnage : entraide, compassion, élévation spirituelle. Lucie commet la faute de ne pas faire de distinction entre ces valeurs et celui qui les lui transmet : elle pense croire en des valeurs abstraites, alors qu’elle est d’abord et avant tout fascinée par un homme.

Mais revenons à Lucie, si vous êtes d’accord, et surtout à ce que nous pourrions appeler sa conversion. Ne semble-t-elle à cette occasion être la plus heureuse du monde, surtout qu’elle se sent « entourée, protégée, intégrée à la communauté », allant jusqu’à sentir grandir en elle « une espérance démesurée » ?

L’adhésion aux principes de la secte apporte d’abord à Lucie tout ce dont elle est privée : de la chaleur humaine, et surtout le sentiment de sa propre valeur – en venant en aide à d’autres, elle se sent socialement utile, et retrouve une forme de dignité. C’est à partir de là que tout dérape : forte de ces premières satisfactions narcissiques, elle en vient à penser qu’il est possible de gagner plus encore, à savoir une sorte de plénitude spirituelle qu’elle croit à portée de main. En réalité, il s’agit paradoxalement d’un engagement passif, puisque la volonté de s’intégrer se traduit finalement par un désir de soumission.  

Obéir deviendra petit à petit le mot d’ordre qui va régler sa vie. Nous ne dévoilerons pas ici l’intrigue du roman, précisons juste que le seul droit dont bénéficie Lucie est d’obéir totalement aux injonctions du Berger. Pourriez-vous nous éclairer sur ce sujet de l’obéissance et du retrait du monde réel qu’elle subit jusqu’à agir contre la déontologie de son métier, voire contre la loi ?

Lucie subit en fait une double influence, celle du gourou et celle du groupe qui l’entoure. C’est son attirance pour le gourou qui va la pousser à « sortir des rails », mais c’est le poids du groupe qui façonne son comportement. Le gourou s’appuie, pour obtenir son obéissance, à la fois sur sa propre parole, et sur la solitude du personnage. Lucie cherche par tous les moyens à faire partie d’une communauté, pour oublier l’exclusion relative dont elle se sent victime dans la vie quotidienne; risquer d’être expulsée de cette communauté, c’est risquer de retrouver cette souffrance, ce qu’à partir d’un certain degré d’emprise, elle n’est même plus capable d’envisager.

Nous parlions plus haut d’aliénation. Que pouvez-vous nous dire de ce processus qui rend une personne étrangère à la société et à elle-même et qui fait justement dire à Lucie qu’une fois délivrée des contingences du monde, « le réel n’avait plus de sens » pour elle ?

Jusqu’à quel point la manipulation mentale et affective est-elle capable de transformer quelqu’un ? C’est en grande partie la question que j’ai voulu poser dans ce livre ; le poids de la parole, lorsqu’elle est mise au service de l’affect sans le contrôle de la raison, est tel qu’il peut aller jusqu’à détruire, parfois, ce qu’on croyait être le noyau dur d’une personnalité. La violence proprement dite n’intervient que très tard dans le processus, et elle est plutôt une conséquence qu’une condition du phénomène d’emprise (la violence physique, s’entend, parce que la violence symbolique est-elle bel et bien présente dès le départ). Dès lors, le personnage de Lucie se trouve aliéné, peut-être parce précisément parce que les bases de sa personnalité n’étaient pas fermement établies.

Comment arrivera-t-elle à se reconstruire à la fin après l’aventure qu’elle va vivre et qui va lui donner le sentiment de se sentir vide, dépossédée de tout, « folle de souffrance et de terreur » ?

J’esquisse, à la fin du livre, une tentative de reconstruction personnelle, que le personnage amorce, sans qu’on sache s’il ira réellement au bout du processus. Lucie est aidée par les institutions officielles, les associations d’aide aux victimes des sectes, et surtout par le seul ami qui lui est resté et qui lui permet de relever la tête ; reste qu’elle ne parvient à s’en sortir que grâce à un sursaut personnel, comme si, parvenue au fond de l’abjection, quelque chose en elle d’essentiel ou de primitif lui permettait d’avoir une réaction de survie. Là encore, la documentation m’a été très utile : de telles réactions s’observent parfois chez les adeptes, en particulier ceux qui sont là pour témoigner d’un passé avec lequel ils ont rompu.   

Sans doute, pourrions-nous conclure, la quête du sens de la vie est un aspect essentiel de tout être humain. En quoi pensez-vous que votre livre puisse être utile à la fois à aider les gens dans cette recherche et à leur épargner des expériences que celle vécue, par exemple, par Lucie, votre héroïne ?

Je ne suis pas certaine que la littérature ait ce pouvoir d’influencer le réel, même si j’aimerais beaucoup le croire ! À une échelle plus modeste, je pense qu’un livre est surtout là pour décrire des phénomènes et faire réfléchir sur eux – ici, en l’occurrence, sur les formes parfois dangereuses que peut prendre une quête spirituelle. Est-il possible, justement, d’associer quête spirituelle et rationalité ? Je l’espère de tout cœur, mais je ne me dissimule pas la difficulté de cette association dans le monde actuel.

Propos recueillis par Dan Burcea

Anne Boquel, Le Berger, Éditions du Seuil, 2021, 288 pages.

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