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Interview. Michel Roussin-Hommage à la mémoire du général Berthelot: «À l’approche des célébrations du centenaire de la première guerre mondiale, j’ai décidé d’écrire ce roman»

 

L’auteur puise son inspiration dans les riches archives militaires de la Grande Guerre à la fois en France et en Roumanie, à la recherche d’un héros, le général Henri Berthelot, l’une des figures emblématiques de cette amitié tissée au long cette période tragique qui réussit à lier à jamais le destin de ces deux peuples. Sachant manier un style précis, élégant, dans la tradition la plus classique de la littérature française, l’auteur-narrateur surprend par une parfaite maîtrise de la construction narrative, dont la source documentaire, fidèlement suivie tout au long du récit, n’enlève rien à la fraîcheur et au juste dosage des caractères de ses personnages.  

Pour essayer de mieux comprendre les motivations de l’auteur et la genèse de son dernier livre, nous lui avons sollicité cette interview :

Michel Roussin, c’est avec une agréable surprise que l’on découvre, à travers les pages de votre dernier livre, non seulement un très fin connaisseur de l’histoire de la Roumanie, mais également un amoureux inconditionnel de ce pays.

Comment est-il né cet intérêt pour la Roumanie ?

Un très fin connaisseur de l’histoire de la Roumanie ? Non. Votre histoire est si riche, si complexe. Le temps m’a manqué.Toutefois, l’épisode glorieux qui concerne l’action de la Roumanie pendant la première guerre mondiale m’a passionné et j’ai voulu orienter mes recherches sur cette période : celle de notre histoire commune. À l’origine mon intérêt pour la Roumanie, cela vous paraîtra étrange, commence à Rome, lorsqu’un ami a décrypté pour moi la colonne Trajan. Passionné par l’Est de la Méditerranée et ayant un projet de carrière ou la connaissance de deux langues était obligatoire, j’ai décidé d’apprendre le roumain, choix inopiné. Puis la rencontre avec mon professeur Alain Guillermou m’a conforté dans mon choix. Son profond attachement à la Roumanie, à ses Lettres, cet homme charismatique nous les a fait partager.

En Roumanie, Alain Guillermou est surtout connu par sa magistrale « Genèse intérieure des poésies d’Eminescu », ainsi qu’en tant que traducteur en français de Mircea Eliade. Le public roumain, et surtout la jeune génération, auraient besoin d’en savoir un peu plus sur cet amoureux de la culture roumaine, et qui fut votre professeur. 

J’ai dédicacé mon livre à mon professeur aujourd’hui disparu. Ce normalien, agrégé de grammaire s’est très tôt passionné pour la littérature et la poésie roumaine. Avec chaleur et sensibilité, il s’est mis au service de la littérature roumaine, elles ont eu à Paris un excellent ambassadeur. Il s’intéressait aussi à l’évolution de votre pays auquel il était profondément attaché et nous faisait partager ses observations sur la politique et la vie quotidienne en Roumanie, il illustrait ses propos en se référant souvent aux Auteurs roumains. Dans le même temps, il a été un ardent défenseur de la langue française et un militant, dès l’origine, du concept de francophonie auquel je suis heureux de voir la Roumanie adhérer depuis de nombreuses années.

Quant au général Berthelot ? En choisissant ce sujet de thèse sur le général vous avez pu très vite constater qu’il bénéficie d’une place d’honneur dans la lignée des héros de la Première guerre, surtout en Roumanie. En effet, qui ne connaît, parmi les habitants de la Capitale roumaine, Strada Henri Mathias Berthelot? 

J’ai effectivement été surpris de la notoriété populaire du général Berthelot dans votre pays, découverte au fur et à mesure de l’avancement de mes recherches dans les années 70. J’ai constaté dans le même temps qu’il était beaucoup moins connu en France et j’ai depuis cette époque, eu le projet de le faire découvrir à mes compatriotes, souhaité aussi rappeler l’action de nos soldats aux côtés des forces roumaines dans l’Est de l’Europe.

À l’approche des célébrations du centenaire de la première guerre mondiale, j’ai décidé d’écrire ce roman.

Vous parlez à un moment donné dans votre livre de la tentation de vous éloigner de votre travail universitaire, « car Berthelot mérite mieux ». Devons-nous comprendre que derrière la figure du général vous recherchiez l’homme?

Votre observation est exacte, le général Berthelot a été un des protagonistes de la modernisation de l’armée roumaine, décidé par le Roi et son gouvernement. Le mérite de Berthelot aura été de mettre en place un courant logistique sans lequel il eut été impossible de transformer l’armée roumaine. Ce qui m’a fasciné chez ce chef militaire et que je suis frustré de n’avoir pu découvrir c’est Henri Berthelot, pas le général. Je l’imagine généreux, attentif aux autres, d’une grande finesse intellectuelle pour pouvoir s’intégrer avec aisance dans le cercle restreint des décideurs roumains, dans son rôle de conseiller du souverain. L’homme énergique qui a pu imposer ses vues à l’imprévisible allié Russe. Il a laissé une importante correspondance, des notes manuscrites dont un de ses parents a regretté qu’elles n’aient jamais été analysées en France. Cela nous aurait permis de mieux le connaître.

Il y a dans votre roman un second plan narratif tout aussi bien construit, et qui, lui, renvoie aux années 1970, lorsque vous visitez la Roumanie à la recherche des documents sur le général Berthelot. Cette visite documentaire vous permet-elle de faire connaissance en même temps avec la réalité roumaine de l’époque.

Ah la Roumanie des années 70 ! Quelle découverte et quels souvenirs marquants et joyeux ! La magie de Bucarest, c’est vrai, il avait raison Guillermou de nous rappeler le « mic Paris [1]». Mais aussi la Moldavie et Cluj… Lorsque j’ai rassemblé mes souvenirs, c’est le privilège de l’âge, on gomme les déceptions, les mécomptes pour ne retenir que les aspects positifs. J’ai à l’époque découvert le patriotisme des roumains en dépit des difficultés de la vie quotidienne, cette capacité à s’adapter à cette organisation communiste contraignante. Je garde les souvenirs précis des rencontres avec des gens de mon âge, l’insouciance partagée. Mais aussi l’expression de certains responsables rencontrés à l’époque, attentifs aux positions de l’ouest… Des années plus tard, aide de camp Jacques Chirac, Premier ministre, je l’ai accompagné en visite officielle dans votre pays. C’était un autre monde ! Et moi un autre homme.

Permettez-moi une dernière question: est-il vrai que vous êtes touché, comme vous le dites dans votre livre, par le dor, cet inexprimable sentiment, presque mystique chez les Roumains? Cela dit, vous arrive-t-il encore de rêver de la Roumanie que vous devez porter dans un coin secret de votre cœur?

Avec cette dernière question vous voulez fendre la carapace de l’auteur, vous avez raison ! Oui, lorsque j’évoque le dor, je sais confusément ce que je ressens et que l’on ne peut véritablement traduire. Le dor c’est un état d’âme, un sentiment subtil conjuguant nostalgie, désir mêlé de regret, mais aussi de tendresse.

Mais seul un Roumain peut vraiment décrire cette émotion. 

Certes, la Roumanie, vous l’avez bien compris, a une place à part dans mon cœur.

 

Propos recueillis par Dan Burcea

[1] Bucarest était autrefois  surnommé « Petit Paris» à cause de l’influence française dans son architecture mais aussi parce le français était parlé par un nombre impressionnant d’habitants. Nous sommes dans une Capitale absolument francophone (note DB). 

Michel Roussin, Sur les traces du général Berthelot, Éditions Guéna-Barley, mars 2013, 278 pages, 18 €

Le texte est également paru en version roumaine le mercredi 29 mai 2013, dans l’hebdomadaire « Observator cultural » de Bucarest: http://www.observatorcultural.ro/Pe-urmele-generalului-Berthelot*articleID_28687-articles_details.html