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Interview. Régine Detambel : «Je pense que la littérature est plutôt là pour nous construire, nous nourrir, nous étoffer»

 

Depuis déjà quelques livres qui ont connu un succès de librairie bien mérité, Régine Detambel affiche son intérêt pour l’exofiction, ce genre littéraire qui, s’inspirant de la vie d’un personnage réel, la réécrit, en usant des moyens fictionnels comme les dialogues et les évocations. Son dernier ouvrage, «Platine», a comme protagoniste l’actrice américaine Jean Harlow dont la carrière fulgurante et la fin tragique font d’elle une figure emblématique du destin que connaissent les étoiles filantes surtout lorsqu’elles personnifient des images de sexe symbole et de beauté inaccessible. Croire que le roman de Régine Detambel répond simplement au récent scandale hollywoodien serait l’amputer de sa capacité d’introspection et de son humanisme, deux qualités qui découlent de la recherche de sens qui accompagne sa démarche. L’écriture est pour elle une manière de conjurer ou de surmonter les peurs de la vie.

Dans un récent essai, le critique Alexandre Gefen avance l’idée que la littérature contemporaine s’évertue à reconstruire la vie afin de pouvoir la « réparer[1] ». Adhérez-vous à cette démarche, comme étant un des éléments de l’écriture de vos romans d’exofiction et surtout de ce dernier ?

Il ne s’agit pas de réparer mais de construire. On ne répare pas un être vivant, pas un humain en tout cas. Guérir n’est pas être réparé, guérir c’est devenir autre, être changé. Un humain ne se répare pas, il ne revient pas à son état antérieur. Je pense que la littérature est plutôt là pour nous construire, nous nourrir, nous étoffer. La réparation est plutôt dans ce que Platine apporte en matière de nouveaux éléments pour raconter l’histoire d’une actrice hollywoodienne des années ’30. Je parle de réparation de son image, de réparation de sa mémoire. Je parle de la faire passer du statut de viande starifiée au statut d’être et de jeune femme qui avait cherché un sens à sa vie.

La parution de «Platine», le profil de son personnage et surtout le symbole qu’il incarne pourrait conduire à l’idée d’une réponse à l’actualité hollywoodienne. Y a-t-il un lien quelconque entre Platine et le scandale Weinstein ?

On m’a beaucoup demandé si Platine avait un lien avec l’actualité de Weinstein. Je réponds toujours de la même manière : croyez-vous vraiment qu’il faille attendre une affaire comme celle-là pour savoir que les femmes, actrices ou pas, sont soumises à un certain nombre de violences depuis des millénaires ? Et puis, sur le plan matériel, il était impossible d’écrire et de publier mon roman en six mois pour profiter des retombées médiatiques… Je crois que la mission de la littérature est précisément d’attaquer sans relâche les sujets comme celui du sexisme et des violences faites aux femmes, et sans attendre que le phare médiatique s’y soit posé…

Pourquoi avoir choisi comme héroïne Harlean Carpenter, alias Jean Harlow. J’ose formuler autrement ma question en vous demandant qu’a-t-elle de romanesque cette vie ?

Le romanesque de la vie d’Harlow est précisément que ce n’est pas une vie. L’être n’a pas eu le temps de se dessiner. Tout a concouru à rudoyer cette jeune femme. Elle est morte à 26 ans, en pleine gloire, dirait-on… Mais qu’est-ce que la gloire ? Qu’est-ce qu’une gloire qu’on paierait de sa vie, de sa liberté, de sa santé, de son intégrité… Sans déflorer l’extraordinaire destin de Jean Harlow, on peut dire que son second mari s’est suicidé, qu’elle a été accusée de meurtre, que sa mère appartenait à la secte de la Science Chrétienne, qu’elle a été le modèle adoré de Marylin Monroe…

Dès le plus jeune âge, Jean traverse se que vous appelez « les marécages de la maladie ». Ce contraste saisissant entre la promesse d’une carrière brillante et un destin brisé par une incurable fragilité.

Les maladies de Jean Harlow et sa fragilité sont directement liées au milieu du cinéma et à la religion de sa mère. Je veux dire qu’il ne s’agit pas d’un être fragile à la base, comme on peut parler d’un auteur tuberculeux… Non, il va s’agir d’une fragilité acquise au contact brûlant des projecteurs, du soleil obligatoire, des coups reçus de son second mari et puis bien sûr de la fuite du milieu médical imposée par la religion de sa mère qui voyait le médecin comme une figure satanique et l’a privée de tous soins. Jean Harlow est morte d’une urémie à l’âge de 26 ans…

Peut-on parler d’une beauté qui au lieu de couronner de lumière son image ne fait que l’amputer de sa splendeur, d’une beauté coupable ? Mais coupable de quoi, coupable comment, de n’être plus qu’un corps « exhibé, déguisé, maquillé » ?

Je parlerais plutôt d’une beauté construite ou plutôt contredite par les studios. Par les photographes. Une beauté qui n’est pas incarnée, pas vécue mais portée, exhibée. Une beauté extérieure à l’être, quand il s’agit de maquillage ou de teinture…

« Les jolis seins de Jean Harlow – écrivez-vous – n’affirment rien, ils ne battent aucun record, simplement ils affirment qu’ile reste des choses belles et possibles encore en ce monde […] ». Comment interpréter ces paroles ?

… mais une beauté authentique parfois, quand on ne cherche pas à la mettre en valeur justement. Les seins de Jean Harlow étaient réputés comme des monuments, et je ne crois pas qu’ils doivent leur rotondité à un chirurgien esthétique !

Vous tenez à rappeler souvent que derrière cette beauté naturelle, de poupée blonde, « une beauté du dedans » guète une maladie « du dedans » aussi qui la consomme et la dévore. Sa riche carrière cinématographique n’est que douleur incessante et effort épuisant. « Le cinéma – dites-vous – a depuis toujours quelque chose avec la mort ». Dure définition pour le cinéma du début du siècle dernier. Pourrait-elle peut-être, être d’actualité même de nos jours ?

Il suffit de visionner le film durant le tournage duquel Harlow est morte, Saratoga, pour comprendre ce qu’est la douleur d’une actrice. Il faut cependant se garder de généraliser. En racontant l’histoire de Jean Harlow, je ne cherche pas à en faire une icône, une martyre. Je cherche au contraire à lui rendre son destin, son histoire singulière.

Parlons aussi des hommes qui ont croisé la vie de Jean Harlow. De tous, le plus surprenant fut Paul Bern qui devint son mari en 1932. C’est une curieuse fréquentation pour une femme aimée par tant d’hommes. Qui était Paul Bern et quelle a été leur histoire ?

L’affection très particulière dont souffrait Paul Bern et son suicide font encore partie aujourd’hui des énigmes d’Hollywood. Le roman repose en partie sur cette personnalité à la fois invraisemblable et fragile. Au départ, rien de bien exceptionnel : il a 20 ans de plus qu’elle, est scénariste et c’est bien normal que cette gamine ait besoin d’un mentor en quelque sorte. Mais c’est après la nuit de noces que cela tourne au drame…

Une autre chose que vous dénoncez, c’est la fabrication par la presse d’une image correspondant obligatoirement aux standards de beauté exigés par Hollywood afin d’assurer le succès de leurs productions cinématographiques. Un mécanisme tellement actuel, n’est-ce pas ?

La presse fabrique probablement tout : les canons mais aussi les histoires, ainsi que le début et la fin de ces histoires. La presse est un miroir et un catalyseur.

S’il fallait résumer le message de votre roman à un seul mot, ce serait lequel ? Quel impact devrait-il avoir sur la réalité d’aujourd’hui où la starification gagne sur tous les aspects de notre vie au prix (ou malgré ?) d’ignorer les petits drames qui nous rongent de l’intérieur ?

Un roman n’est pas un message. Sa complexité devrait au contraire l’empêcher d’être univoque. Ou alors il diffuse des messages contradictoires… Mon but n’est pas de dire que le cinéma est violent ou que la starification est scandaleuse. L’écriture agit. C’est tout. Une jeune femme morte en 1937 s’exprime devant nous. C’est un autre monde et ce monde en même temps. Chacun interprète à sa manière.

 

Interview réalisée par Dan Burcea

Régine Detambel, Platine, Éditions Actes Sud, 2018, 192 pages, 16,50 euros.

[1] Alexandre Gefen, Réparer le monde. La littérature française face au XXIe siècle, 2017.