Après « La littérature en majesté » de son « Bréviaire capricieux de littérature contemporaine » (2008) et ses « Suppléments inactuels » de 2011 et 2016, François Kasbi nous invite à partager dans Mes chéries, 95 femmes écrivains (Les Éditions de Paris, oct. 2025) « ses souvenirs de lectures de ces femmes de ses rêves » dans un livre lumineux dont la profondeur n’a d’égale que sa lucidité et son élégance, choses plutôt rares par les temps désunis qui courent. Loin de la litote et surtout de la flagornerie, son regard scrute les moindres allures du voilier qui l’aide à naviguer dans les territoires enchantés de ce que l’on pourrait appeler « une lecture amoureuse ». Il nous dévoile son credo, sans oublier de mettre en gras ce qui lui semble essentiel dans une phrase qu’il n’hésite pas à couper par une césure censée atténuer ce qui pourrait être interprété comme une (amicale) imprécation : « Mon grand truc, « donner envie » (… de lire – détendez-vous) ». Aucun accommodement en tout ça, François Kasbi entend faire de la promotion de haute voltige grâce à son érudition de grand lecteur (« 6 heures par jour, 7 jours sur 7 »), ce qui ne l’empêche pas de se dévoiler, dans une sorte de confession : « Cela pour dire que les livres qui persistent dans ma bibliothèque (et évoqués ici) le doivent à leurs mérites, à l’attachement qu’à un moment dans ma vie, ils ont su créer, susciter ». Ou encore : « Le but de ce livre, tentative de remède à l’oubli programmé (ou attesté), est simple : conclure (exceptionnellement, oui, « conclure ») que lorsqu’on entre dans une librairie à la recherche de nouveautés, il ne faut jamais négliger les nouveautés… absentes. » Ce vocable qui clôt la phrase renvoie sans doute à tous les absents et à toutes les absentes qui ont emprunté leur condition à tant d’histoires, toutes tragiques, ça va de soi. Il suffit de penser au plus récent de Manuela Parra, Lettres aux absentes – Correspondances imaginaires de femmes en résistance, paru en janvier 2026.
La liste des quatre-vingt-quinze femmes écrivains que contient Mes chéries est donnée au tout début de l’ouvrage, « par ordre d’apparition », nous dit François Kasbi, avec le souci d’un metteur en scène faisant entrer ses comédiennes.
À quoi s’attendre une fois passées ces pages de didascalie nécessaires ? Là encore, l’auteur tend la main aux lecteurs que nous sommes, avec cette nota bene qui nous aide à explorer le fond de sa pensée : « Pourquoi que des femmes ? Je la vois venir, cette question. Réponse : je ne sais pas. Lisez peut-être. Elle (la réponse) doit se trouver, se deviner, ici ou là – je crois. »
Cette nécessité nous conduirait donc à la lecture, cette réalité manifestement évidente qui n’est pas un cliché, mais plutôt un constat désolant dont souffre le monde moderne. Munis de ce blanc-seing, nous pouvons désormais parcourir les pages de ce livre en toute confiance, même si son but n’est pas celui de nous plonger dans un état lénifiant, de bien-être programmé. Le livre de François Kasbi saisit l’essentiel des œuvres proposées et, à travers elles, le fin secret des personnalités qui écrivent, non pas dans la perspective d’un décryptage inhabile, mais à travers le miracle qu’elles cachent et qui tient plutôt de l’enchantement, qualité rare de celui qui lit en s’émerveillant. C’est plus que de la bienveillance, ce livre est une révérence à laquelle on a envie de s’exercer, car quoi de plus beau pour connaître un écrivain que de le lire vraiment et avec l’attention qu’il mérite ? Et tant mieux si quelqu’un nous précède et trace des pistes possibles à cette aventure ! La littérature a ce mérite de se loger là où on ne la devine pas, où on oublie souvent de la chercher, comme si elle connaissait bien la parole de saint Augustin « sur la grâce de ces choses ».
Quelques exemples.
D’abord, Clarisse Lispector, première « chérie » que François Kasbi nous invite à contempler comme « une icône » qu’il associe à toute une « cohorte d’écrivains, indissociables pour leurs lecteurs – et lectrices, d’accord –, femmes inassignables, intenses, ardentes, qui se nomment – citons-les, c’est un cantique, une écharpe, une traîne ou… un carnet de bal. » Les noms sont donnés et la recommandation de les reconnaître aussi : elles sont pour la plupart touchées par « une morsure mystique ». Lispector, quant à elle, est « la plus européenne des grands noms de la littérature brésilienne ». Ses Lettres à ses sœurs et La découverte du monde poussent le critique à établir des liens entre l’intranquillité du monde et la saudade, entre l’héritage tchékhovien et celui de Mauriac, sans oublier Mes chéries : Lettres à ses sœurs 1940-1957, livre qui à l’évidence a inspiré le titre de son présent ouvrage.
Citons ensuite le nom de Virginia Woolf, la Reine Virginia, comme il se plaît à l’appeler. Du Journal d’un écrivain, son mari, l’éditeur Léonard Woolf, a extrait des passages qui illustrent, nous dit François Kasbi, « son énergie, sa probité, son humilité, son ambition, son exigence, sa persévérance, sa fièvre et sa concentration ». « On est loin, continue-t-il, de l’image doloriste que certains voudraient accréditer à son propos. » Avec ces deux considérations, la lecture ou la relecture de l’œuvre woolfienne est sans conteste plus riche et plus nuancée.
Pour finir, un exemple plus actuel cette fois-ci, celui d’une romancière que j’ai également eu l’opportunité de connaître et à propos de laquelle j’ai pu m’exprimer sur certains de ses ouvrages. Il s’agit de Catherine Cusset, dont François Kasbi nous propose la lecture du roman L’autre qu’on adorait, prix Goncourt dans plusieurs pays, dont la Roumanie. La conclusion de Kasbi est édifiante et relève bien de la lecture profonde qu’il accorde à ce roman : « L’écriture de Catherine Cusset rend tangible, palpable la marche à l’abîme. C’est d’une efficacité et d’une maîtrise que l’on ne possède qu’au sommet de son art : Catherine Cusset y est. On applaudit. »
On pourrait continuer en enchaînant d’autres exemples de ce précieux catalogue amoureux de femmes écrivains. Nous laissons à nos lecteurs le plaisir de le découvrir.
Une question surgit pourtant au fil des pages : la présence ou la prééminence de la parole des hommes pour parler de ces brillants esprits féminins. François Kasbi nous offre la clé à ce propos dans son post-scriptum, en guise de plaidoyer en faveur du pouvoir réconciliateur de la littérature : « Ensuite, dans un livre consacré à des femmes écrivains, il m’a semblé judicieux, voire pertinent, de placer quelques paroles d’hommes : pour affirmer, dans une époque trop guerrière, que le dialogue est évidemment possible, souhaité – et, donc, avéré. La preuve : ce livre. Par exemple. »
François Kasbi appartient à ces critiques exceptionnels qui n’écrivent pas pour leur propre triomphe, mais pour déployer leur compétence au profit des œuvres littéraires et de leurs créateurs. Une fois de plus, son livre nous présente une illustration de l’importance inéstimable de la lecture, en tant qu’activité capable d’interpréter le monde et de modeler notre existence. Les 95 noms qui constituent son œuvre scintillent tel un ciel constellé, reliés par des traits invisibles à la voûte où illuminent ses passions emblématiques dans « un monde complété, précisé – voire accompli » à travers l’admiration émerveillée de l’art littéraire. Cela rappelle les mots de Christian Bobin, dont voici une courte citation : « À quoi ça sert de lire. À rien ou presque. C’est comme aimer, comme jouer. C’est comme prier. Les livres sont des chapelets d’encre noire, chaque grain roulant entre les doigts, mot après mot. Et c’est quoi, au juste, prier. C’est faire silence. C’est s’éloigner de soi dans le silence. »
Dan Burcea
François Kasbi, Mes chéries, 95 femmes écrivains, Les Éditions de Paris, oct. 2025, 222 pages.

