Pierre Michon, Agéladas d’Argos : Contre Thèbes – où quand les Onze deviennent Douze

 

 

Après J’écris L’Iliade (Gallimard, février 2025), Pierre Michon publie neuf mois plus tard, en novembre 2025, Agéladas d’Argos : Contre Thèbes aux Éditions Flammarion, dans la collection d’/Après.

Si les deux œuvres appartiennent à des genres littéraires différents, la première étant un roman, la seconde, une pièce de théâtre, la tonalité garde la même majesté et la même vibration auxquelles il nous avait habitués. Ne s’estimait-il pas déjà « contemporain de la légende » dans Le roi vient quand il veut ? Il le répète avec presque les mêmes mots à la fin de sa pièce de théâtre, montant lui-même sur les planches : « En attendant, moi aussi, je suis aède. Moi aussi, je fais des dithyrambes, à défaut de constellations. » En donnant la parole à Eschyle, il laisse l’auteur des Sept contre Thèbes nous éclairer sur le lien secret qu’il entretient avec le sculpteur Agéladas : « Nous pétrifions les vivants, nous faisons bouger des corps morts. » C’est à se demander en lisant cette phrase s’il ne s’agit pas, résumée ainsi, de la volonté ou plutôt du dessein secret de Michon de greffer le travail d’écriture sur celui des dieux, et, tant qu’à faire, sur celui d’Apollon : « Tu rêves nos chants. Tu nous rêves. »

On comprend bien l’intention de l’écrivain d’élever sa condition et de la faire paraître bien plus laborieuse que celle des dieux : « Les dieux seuls se reposent. Nous, nous ne dormons jamais. De batailles en dithyrambes, de mères en femmes, de maître à disciple, du peuple au tyran, tout cela n’est que rêves qui nous épuisent, des coups de fouet sous lesquels nous tournons la meule. Du fracas que le hasard gouverne. »

Justement, parlons du hasard qui fait découvrir à Michon (unité de temps et de lieu obligent), « le 6 août 1972, peu avant midi, […] sur le rivage de Calabre, vers le petit port de Riace […], par huit mètres de fond », le Romain Stefano Mariottini, deux statues qu’il croit initialement être celles miraculeuses des saints Côme et Damien. Ces « bronzes de Riace », comme ils vont les appeler, représentent deux dieux ou deux guerriers d’une « nudité héroïque », deux hommes « hauts de deux mètres et quelques, intacts ».

Michon profite de l’occasion pour nous introduire, comme il sait si bien le faire, dans la légende. Il confie à Eschyle ce rôle de guide sur les traces des héros grecs. Oubliés les Perses et son invocation (« Dis le chant lugubre, lugubre ; mais que triomphe le sort heureux »), oubliés les Atrides et leur destin maudit, Eschyle veut même retourner avant la destruction de Troie et déambuler dans le palais des Labdacides où Laïos avait désobéi à l’oracle et s’incliner devant Œdipe, « notre père à tous », comme il l’appelle avec solennité.

C’est sur ces mailles légendaires que va se greffer la contribution tout aussi solennelle, redisons-le, de Pierre Michon. Le rapprochement entre Les Sept d’Eschyle et Les Onze de Michon est facile à deviner. Michon les appelle les commissaires, les forces, ou encore le commando, les puissances. À tous ces noms de l’Antiquité grecque, Parthénopée, Tydée, Capanée, Étéocle, Polynice, Hippomédon, Amphiaraos, il faut superposer ceux de la Terreur, recensés dans Les Onze, Billaud, Carnot, Prieur, Prieur, Couthon, Robespierre, Collot, Barrère, Lindet, Saint-Just, Saint-André.

Nous voici devant le tableau terrifiant comprenant les personnages de ces deux œuvres monumentales. La liste, si on s’en tient à l’Histoire et à ses tragédies, n’est hélas pas exhaustive. Mais restons dans le contexte de l’œuvre michonienne et à la volonté de l’auteur de regarder de plus près ce qu’il appelle « le délire de l’Histoire ». Pour ce faire, il entreprend d’ajouter le nom de Tydée au groupe des Onze et de créer ainsi « un groupe de douze hommes, Les Douze ». Qui est Tydée ? C’est « un haut guerrier », un exilé d’Athènes, car les Athéniens le craignaient, il était né prince, sa mère l’avait longtemps dissimulé dans « l’étable des porcs », « pour le protéger de leur père incestueux » qui voulait faire disparaître l’enfant. La mort tragique de Tydée pendant l’assaut de Thèbes est racontée en détail par Irène, racontant à la fois le courage, la force et l’agonie de ce héros.

Reste à savoir à ce stade quel est le sens profond que Pierre Michon accorde à cette partie épique d’un réalisme troublant, sauvage où le sang coule à flot sous les coups de lances de ces Grecs ou sous ceux de la guillotine de la Terreur. Une question ne tarde pas à ressurgir. Pourquoi est-il fasciné par la terreur à travers l’Histoire. Agéladas d’Argos, le sculpteur démiurge, cherche à son tour cette beauté dans la férocité. Est-ce que ce n’est pas le prix à payer pour la liberté ? Est-ce que la vie n’est en elle-même ce dur combat ? Et le destin de l’artiste, ne parle-t-il pas de la même lutte avec les limites de ses moyens et de sa condition ?

Quoi qu’il en soit – car la discussion est difficile à trancher –, la définition qui nous est proposée à la fin de ce livre en dit long sur l’accomplissement esthétique que nous cherchons sans cesse : « Le Beau est ce qui plaît universellement sans avoir à se définir, comme on dit. »

On ne peut pas clore cette chronique sans relever une licence par laquelle Pierre Michon met à l’épreuve la vigilance du lecteur et dont il est coutumier. À la page 100 du livre, Agéladas d’Argos fait l’éloge de la couleur bleu : « Bleu est plus puissant que rouge. […] Bleu est un despote : à lui le ciel et la mer, tout le jour et la nuit. Il est le grand manteau – et la grande déchirure du manteau est bleu de nuit, aussi. »

Ce plaidoyer devrait pâlir devant l’évidence selon laquelle le monde des Grecs de l’Antiquité était moins coloré que le nôtre. Cyan (kuanos) en grec ancien n’est pas une couleur, mais évoque plutôt un effet d’ombre, une teinte de couleur. 

En tout cas, merci, cher Pierre Michon, pour cette liberté de langage qui fait le délice des lecteurs !   

Dan Burcea

Pierre Michon, Agéladas d’Argos : Contre Thèbes, Éditions Flammarion, nov. 2025, 144 pages.

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