De lui, on pourra dire un jour ce qu’Alexandrian disait d’André Breton : « L’avoir connu passera pour un rare bienfait. Des jeunes gens retrouveront ce mot ingénu : « Je suis venu trop tard. » Yannick Gomez et moi-même sommes de ceux-là. On aurait pu le rencontrer, on n’en a pas eu l’occasion ou pire on n’a pas osé. Peur de déranger, de ne pas être à la hauteur, de passer pour un loustic. À la place, on l’a lu, relu, on continuera de le faire et ce sera toujours une fête. On écrira sur lui. Qui donc ? Mais Philippe Sollers, bien sûr. L’écrivain le plus détesté (des démons ?) et le plus aimé (des fées ?). Celui qui a généré le plus de malentendus. En vérité, totalement incompris quoique pillé par tous. Car le plus riche, et si l’on sait le prendre, le plus proche. Depuis toujours, il est notre oncle d’Amérique – de Venise, de Bordeaux, de Chine, plutôt. Notre père qui avait raison, comme disait Sacha Guitry. Mentor, médium, voyageur du temps, agent secret du paradis, toujours Nouveau comme le bateau de son aïeul, toujours surprenant comme Frago, admirable comme Casa, vivant comme Denon. Toutes les identités en une ! Avec lui, « il est possible de faire fi du principe aristotélicien de non-contradiction », comme l’écrit Rémi Soulié dans sa préface – d’où les petits malentendus politiques qui lui collent à la peau, maoïste, papiste et même balladurien ! Qu’importe ! « Un écrivain dérègle les axiomes, les évidences de contradictions et d’identité. Chez lui, le même est l’autre ; l’autre est le même ; une chose peut être elle-même et son contraire ; rien n’est jamais à sa place, ni figé ni exclu. Les situations, les personnages, les discours peuvent s’échanger et se compénétrer, se détruire pour exister davantage » (Physique de Jean Genet). Sollers, c’est un Hegel joyeux pour qui « Logiques s’écrit au pluriel » ; un gnostique qui fait graver sur sa tombe la fameuse formule rosicrucienne : « la rose de la raison sur la croix du présent » ; un marin qui a toujours préféré « la mer et les vivants » plutôt que « la terre et les morts ». Nul plus fluide, plus adriatique, plus atlantique que lui – mais aussi et surtout nul plus « homme aux cent tours », plus Ulysse (et un Ulysse qui aurait couché avec la déesse Athéna, il y tient !), plus mètis que lui. Sollers ou la contradiction maintenue et résolue ; l’Aufhebung qui tend à l’apocatastase ; la ruse faite raison, elle-même syndérèse (« faculté en l’homme de reconnaître de manière infaillible le bien ») ou plérôme. Oui, nous irons tous au paradis.
À condition de savoir raisonner et résonner. Et cela, c’est le rayon de Yannick Gomez. Déjà auteur d’un essai remarquable D’un musicien l’autre, de Céline à Beethoven (La Nouvelle Librairie, 2023), dans lequel il creusait la relation transsubstantielle entre musique et littérature, ce jeune auteur, pianiste et compositeur de son état, s’y connait mieux que personne pour « tailler en profondeur dans le bois sollersien » et « tenter d’en montrer tous les vieux anneaux pour en définir son âge et son non-âge ». Sollers hors d’âge en effet, comme on le dit d’un cognac, à la fois moderne, classique, baroque, antique, catholique (tout ce que l’on veut sauf romantique !), mort toujours en avance sur son temps et dont on n’a pas fini de redécouvrir l’œuvre polyphonique. Car la musique, chez Sollers, n’est pas simplement référentielle ou culturelle mais bien structurelle, organique, physiologique. Elle est corps du texte. Vibrato, pizzicato. Elle donne du son au sens. Elle s’infiltre partout. Elle écoute autant qu’on l’écoute – comme à la première page du Cœur absolu, mon Sollers préféré : « Elle se souvient de moi, la musique, c’est elle qui m’écoute en me traversant. » Bach, bien sûr, et Mozart, et Haydn, la trinité sacrée de Philippe Sollers. Haydn, dont Gomez rappelle le secret talmudique contenu dans son nom, celui-ci conciliant en effet le nom de Dieu et la génétique : « YAH. ADN. » : Yahvé + ADN = Haydn !
Il est là, l’enjeu de cet essai sur Sollers, le premier du genre, et qui fera date : dans le fait que Gomez dévoile les lieux et les formules, les clefs et les preuves d’une œuvre réputée « vide » par ceux qui ne l’ont pas lue ou pire n’y ont rien voulu comprendre. À chaque chapitre (tous courts et délicieux), son transvasement, son rideau levé, son secret – toujours divinement obscène. Ici, « l’anal planant » de Mozart. Là, « la voix qui déclenche le sperme ». La voix plus que le message, comme le parfum plus que le fruit – c’est cela qu’il faut comprendre : dans la mise en scène, c’est la mise qui est plus importante que la scène. « Les obscénités sont de simples vérifications, une façon de se rappeler le château du dedans, sa clôture, son autre substance. » Et puis quoi ? Assez de pudibonderie ! Du néoféminisme ! D’excision #MeToo ! Le sexe est la boussole du temps, du vivant et peut-être la seule espérance tangible. « Hésitations à écrire ? Revenir sur le sexe, c’est là », rappelle-t-il dans l’oublié et pourtant indispensable Carnet de nuit. L’essentiel est d’exacerber l’imagination du lecteur, soit de lui réapprendre à lire, à trouver son propre rythme, sa ponctuation, son désir. À glisser d’un balcon l’autre comme dans Le Parc, ou d’un récit l’autre comme dans Drame. À l’initier au perpetuum mobile de la vie (pléonasme) et de la vérité (paradoxe) dont Sollers rappelle via Hegel en exergue de Mouvement qu’elle est « le mouvement d’elle-même en elle-même ». À connaître son corps enfin : « vous qui n’avez pas de corps, n’entrez pas ici », écrit-il encore dans La Guerre du goût. Corps ordonnés (coordonnés !) de Sollers[1] – ou bien informés comme celui d’un certain président[2]. Et tout cela mené tambour battant, avec cet « effort sans effort » si typique d’un auteur qu’on dit illisible – et pour la bonne raison qu’on est tous des paresseux, des brêles « qui ne foutent rien », comme le disait Céline à Louis Pauwels dans la célèbre interview et que reprend à son compte celui que Yannick Gomez est tenté d’appeler un instant « Céllers ».
En vérité, tout est possible musicalement – même le jeu incestueux avec la tante derrière le feuillage (scène mémorable du Joueur), même l’amour interdit avec France (pays et fille des Folies Françaises). Comme dans Sade (dont Gomez dit de Sollers qu’il est d’« ascendance sadienne allégée ») ou Céline, ou Bossuet, ou Villon, l’euphonie est reine. « Tout dans l’octo » ! Rien n’est grave entre notes, croches et doubles croches. L’art sollersien, c’est l’art de l’anti-littéral à son comble – c’est-à-dire de l’antifascisme total et radical. C’est pourquoi « il [lui] faut traquer l’obscurantisme dans les moindres détails », faire la guerre à la falsification généralisée (« tout a été menti », écrit-il dans Guerres secrètes), à la volonté inouïe qu’ont les gens de ne pas vouloir savoir (et qui dès lors s’inventent leur propre alter-vérité), et par-dessus tout contrarier au plus haut point les « fabricants d’incompatibilité », bêtes noires de celui qui a toujours voulu penser la totalité des choses. D’où le rejet de cette fameuse « France moisie », incapable de se mouvoir hors d’elle-même, de penser hors d’elle-même, et qui a fait grincer tant de dents – y compris celles de Yannick Gomez qui a l’honnêteté de le reconnaître en un « interlude » politique particulièrement signifiant. Les trésors de « souplesse » et d’« hyperlaxité mentale » qu’il lui faut déployer pour concilier son aimantation à Sollers et son conservatisme bon teint. Mais quoi ? Il faut savoir accepter ses propres dissonances, surtout si l’on est musicien – et autant les politiques[3] que les esthétiques. Ainsi Gomez avoue avoir du mal avec les jugements négatifs de Sollers et de Glenn Gould à propos de Schumann, compositeur qu’il admire plus que tout. « Mais chut… des génies parlent », reconnaît-il au détour d’un beau paragraphe. Sollersien jusque dans le désaccord et dont il sait que c’est par lui qu’on atteint aux interstices de l’humanité, Gomez ne trahit jamais ni son maître ni son lecteur (même s’il faut reconnaître que cet essai s’adresse d’abord aux connaisseurs), et surtout donne envie de tout relire, c’est-à-dire de tout réécouter.
Alors oui aux happy few ! Oui aux exceptions ! Oui à tout ce que ce Vénitien de Bordeaux nous aura apporté et n’a pas fini d’infuser en nous[4] ! Oui à ce « millefeuille au sucre retardé, au plaisir différé, à l’orgasme décalé, au sexe chanté, au vice encouragé » ! Oui à cet « homme-acacia, courte échelle entre Homère et Bataille, Poussin et Bacon » et qui, jusqu’à présent, « n’aura été salué que par quelques âmes complices ». Oui, surtout, à sa future pléiadisation ! Car il faut se rendre à l’évidence : si quelque chose doit (presque) tout à Sollers, c’est bien la France.
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- Et avec ce rappel capital que plus qu’avoir un corps, l’on EST un corps [Sollers parle de la résurrection : https://www.youtube.com/watch?v=1u1bTBq5mQg] ↑
- http://www.philippesollers.net/macron-lacanien.html ↑
- Encore que l’on puisse se demander, et l’essai de Gomez va dans ce sens, si Sollers ne serait pas aujourd’hui un marqueur de droite. Avec ses éloges de Sade, Casanova, Fragonard, Picasso, Céline, l’auteur de Femmes se révèle bel et bien comme un repoussoir de l’époque, un peu comme Michel Houellebecq ou Marc-Édouard Nabe dans un autre genre – ce qui, disons-le, est la meilleure chose qui puisse arriver à un écrivain digne de ce nom. Inacceptable pour la société actuelle, ô combien bigote, puritaine, littéraliste (c’est-à-dire barbare, disait Adorno), nihiliste à force de vertu, Sollers, avec sa bonne humeur nietzschéenne, ses trésors d’amour, sa vie divine, ses illuminations, reste encore et toujours le meilleur rempart contre le social – qui a toujours été l’enfer – et ses livres de parfaits manuels de survie constituant rien moins qu’« une biologie des arts, une rétrospective de Lascaux à #metoo, un genre de pubis mental joyeux pour hommes et femmes » soucieux de préserver l’art et la culture contre « la surenchère progressiste » qui ne tend qu’à leur annihilation. Sollers, post-siècle des Lumières à lui tout seul ! ↑
- Et c’est pourquoi non, pas de « fin » à la dernière page de ton essai, Yannick ! Le seul mot, la seule note, qui ne va pas dans ton beau motet. Quelle idée de mettre « fin » à l’infini, enfin ! ↑

