Interview. Ioana Maria Stăncescu : « À chaque fois que je déménage, j’emmène Paris avec moi »

 

Ioana Maria Stăncescu, laureată a „Festival du Premier Roman” de la Chambéry - Ziarul Metropolis | Ziarul MetropolisLa romancière roumaine Ioana Maria Stăncescu est la lauréate roumaine de la 34e édition du  Festival du premier roman de Chambéry (2021) pour son roman Tot ce i-am promis tatălui meu [Tout ce que j’ai promis à mon père]. Cette récompense ouvre à cette auteure, connue également dans son pays par son activité de journaliste de langue française à Radio Roumanie Internationale, les portes de la reconnaissance littéraire, si chère à son cœur. Raison de plus, lorsque l’on apprend dans les pages de son livre qu’une grande partie de son récit se passe en France.

Mais n’anticipons pas, laissons plutôt la parole à la jeune lauréate parfaitement francophone pour partager avec vous sa joie et ses émotions.

Bonjour Ioana, comment avez-vous accueilli la nouvelle de votre consécration au Festival de Chambéry ?

Bonjour et merci de me redonner la parole dans Lettres Capitales. Eh bien, ce fut avec une grande joie que j’ai reçu cette nouvelle. Et quelque part, j’ai senti que par leur vote, les lecteurs de Chambéry ont permis à mon héroïne, Ada, de regagner enfin, cette France dont elle rêvait depuis sa jeunesse. 

Justement, vous avez visité de nombreuses fois la France. En quoi le voyage de cette année, en mai 2021, pour participer à ce festival, était-il différent des autres ? 

Effectivement, avant la pandémie, je vivais en quelque sorte à cheval entre la Roumanie et la France. Ce n’est plus le cas, du moins pour l’instant. Du coup, je ne peux que me réjouir d’avoir réussi à me déplacer à Chambéry malgré les restrictions sanitaires, pour participer à ce festival vraiment extraordinaire. J’ai tant de choses à raconter sur tout ce que j’ai eu l’occasion de vivre sur place ! Franchement, le séjour m’a tellement plu que j’aimerais refaire de telles expériences jusqu’à la fin de ma vie. Écrire et participer à des festivals de littérature, je pense que je pourrais vivre très bien de cette manière ! Je blague, mais la vérité, c’est que l’expérience de Chambéry m’a donné l’occasion de me sentir écrivaine. Et pour un débutant, surtout pour une débutante de 45 ans (peut-être que je ne devrais pas le dire, car comme ma grand-mère le disait dans la vie, ma petite, trop de sincérité rapproche parfois de la sottise !), cela est essentiel. Je me suis sentie prise au sérieux, et non plus  seulement par ma famille et mes proches. 

Comment avez-vous été accueillie par les organisateurs et par les autres participants ? 

L’accueil fut un des points forts de ce festival. Déjà, l’organisation a été impeccable, je ne sais pas vraiment comment ces gens ont pu faire un tel travail surtout dans le contexte actuel. Toute mon admiration à l’équipe qui a rendue possible l’édition de cette année. Je devrais citer leurs noms, mais j’ai tellement peur d’oublier quelqu’un, que, du coup, je préfère ne pas le faire. Mais ils le mériteraient tous. Je me suis sentie parfaitement intégrée, surtout que la plupart des écrivains en étaient eux aussi, à leur premier roman et donc, quelque part, il n’y avait pas de différences. Sauf que mon roman n’était pas accessible au public français, puisqu’il est écrit en roumain. J’ai eu quand même droit à un tout petit fan club auquel je suis reconnaissante. Mais j’avoue que je regardais les séances d’autographes d’Elyse Carré, d’Emilienne Malfatto, de Caroline Dorka Fenech, d’Adrien Borne, de Laurent Petitmangin, de Paul Kawczak, de Caroline Valentiny ou encore de Carole Martinez ou Raphaëlle Riol, pour ne citer que les auteurs avec lesquels j’ai échangé davantage, et je les enviais tous. J’aurais bien aimé être à leur place, surtout qu’en Roumanie je n’ai pas eu l’occasion de faire de telles séances. La pandémie m’a privée du lancement de mon livre et de presque tous les événements avec du public. Si j’ai choisi d’énumérer tous ces noms d’auteurs, c’est pour inviter vos lecteurs à chercher leurs romans et en faire la lecture. Ils auront de très belles surprises. 

Je confirme concernant la surprise qui les attend. Avez-vous eu l’occasion de présenter quand même votre roman, d’échanger avec les autres auteurs? Quels souvenirs gardez-vous de ces discussions ? 

Mon roman a eu droit à deux événements : un débat en compagnie de deux autres auteurs et un atelier de traduction pour lequel je suis reconnaissante à Florica Courriol. Je voudrais profiter aussi pour remercier Yann Nicol qui a animé le débat auquel j’ai participé aux côtés d’Adrien Borne et de Raphaëlle Riol. Pourquoi le remercier lui? Parce qu’avec ces questions, il m’a donné généreusement l’occasion de présenter mon roman et mon personnage à un public qui n’avait pas accès à mon texte. Et il a réussi par la manière dont il  a mené le débat à susciter l’intérêt des  ceux présents dans la salle de telle sorte qu’à la fin, certains sont venus me voir pour me dire : s’il était traduit, j’aurais bien aimé acheter votre livre !

Parlez-nous de votre roman. La critique le présente comme « un décalage douloureux et rédempteur », « une histoire d’amour impossible », « une bouée de sauvetage », « une seconde chance » pour son héroïne. Qui sont vos personnages de ce roman écrit à la première personne et quels sont les secrets qui se cachent derrière cette histoire d’amour particulière ?

Je ne sais pas si c’est un roman d’amour, impossible ou non. Je pense que c’est plutôt une leçon de liberté qu’une femme issue d’une société tributaire encore à des valeurs traditionnelles se permet de vivre. En revanche, la liberté a un prix. Et cette femme qui s’appelle Ada,  est malade. Quelque part, elle engage une course contre la montre et l’instinct de survie balaie tout : famille, mariage, maternité et même amour. J’ai voulu offrir aux lecteurs l’expérience en toute sincérité d’une personne égoïste et courageuse qui s’assume entièrement et qui fait de son propre bonheur sa seule raison de vivre. Qu’est-ce qui se passe dans la tête de quelqu’un qui voit la mort en face? C’est pour répondre à cette question que j’ai écrit ce livre. Et contrairement à ce que l’on pourrait penser, je crois que dans de tels moments, plus que la douleur et la peur, c’est le besoin de se donner une raison de vivre et de se battre qui prend le dessus. Dans le cas d’Ada, la bouée de sauvetage c’est son ancien correspondant français qui surgit du passé.

Déjà auparavant, votre roman contient un fragment qui en dit beaucoup sur le lien de votre héroïne, Ada, avec Paris et la France. Il s’agit du cadeau fait par son père dans un papier cadeau (une carte en grand de Paris et de ses monuments). En quoi cet épisode qui est une vraie déclaration d’amour à la France participe à l’ensemble de votre roman ?

Le roman se construit sur plusieurs plans et l’action balance entre le présent et le passé et entre Bucarest et Paris. Cette carte de Paris existe en vrai. Elle se trouve accrochée au mur, dans ma chambre et à chaque fois que je déménage, j’emmène Paris avec moi. Pour revenir au roman, plus que le mirage de l’Occident, la France représente pour mon héroïne une sorte d’héritage de famille. La francophonie devient un lien transgénérationnel et Paris se transforme en un lieu de rencontre entre Ada et son père mort prématurément. C’est à Paris que se trouve la clé de cette promesse invoquée dans le titre.

Pensez-vous qu’un jour les lecteurs français pourront lire votre roman en français ? 

Je ne me permets pas de le penser, juste de l’espérer. J’avoue que je serais particulièrement curieuse d’avoir le retour des lecteurs francophones sur une histoire dont la moitié se passe en France et qui gravite autour d’une relation d’amour entre une Roumaine et un Français,  une relation qui elle aussi, se transforme.

À peine rentrée de Chambéry, je suppose que vous pensez à d’autres projets d’écriture. Pourriez-vous nous en parler brièvement ?

Des projets, j’en ai beaucoup. Plus que de la mort, j’ai peur de ne vivre qu’une seule vie. Voilà pourquoi je n’arrête pas d’imaginer des histoires dans ma tête, surtout pour exorciser mes peurs. Et parmi ces peurs, il y en a une qui est terrible : celle de décevoir. Je pense que cela fait partie de mon héritage communiste. Tout cela pour dire que je n’aime pas parler de mes projets, pour ne pas créer des attentes. Je traverse actuellement une période où l’écriture stagne et la lecture prend le dessus. Et j’en profite pour lire les romans des autres participants au Festival de Chambéry. Et, une fois plus, j’avoue que je les envie un peu. J’ai eu le plaisir de découvrir de très belles écritures.

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