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Interview. Jean-Yves Le Naour : «Avec le temps, ce corps privé du soldat inconnu a disparu et il n’est plus resté que son corps public, la symbolique nationale»

Le 1er février 1918, après le passage d’un convoi de rapatriés, un homme amnésique est découvert errant dans la gare de Lyon-Brotteaux. La presse le baptise « le soldat inconnu vivant ». Qui est-il ? Le journaliste qui l’interroge croit comprendre qu’il s’appelle Anthelme Mangin. Son cas passionnera la France entière pendant plus de vingt ans et mettra en lumière une problématique psychologique et sociale complexe, ainsi que l’ensemble des connaissances médicales de l’époque dans le domaine du traitement des traumatismes liés à la guerre. D’autres aspects relatifs au statut des disparus révéleront quelles étaient les modalités de réorganisation sociale dans un pays où la population était décimée, comment était vécu le deuil, ou plutôt l’impossibilité du deuil, et, enfin, redéfinira la typologie du héros national dont l’incarnation suprême prendra forme dans la tombe du Soldat inconnu sous l’Arc de Triomphe.

C’est cette histoire prodigieuse que nous raconte Jean-Yves Le Naour dans son livre « Le soldat inconnu vivant, 1914-1942 ».

Tout commence avec l’étrange histoire d’Anthelme Mangin, le soldat amnésique. Qui est-il ?

C’est là toute la question ! Il s’agit d’un soldat français fait prisonnier par les Allemands et qui, visiblement a perdu la raison en captivité. Il faisait partie d’un convoi de 65 « commotionnés » rapatriés en France via la Suisse. Comme il n’a pas de papiers ni de plaques d’identité et que la fiche médicale le concernant a semble-t-il été égarée durant le voyage, il est interné sous le nom d’Anthelme Mangin, nom que l’on a cru reconnaître en l’interrogeant, parmi ses balbutiements.

En élargissant son histoire, nous arrivons à celle des disparus de la Grande Guerre. Qui sont-ils, quel est leur nombre et leur place dans l’histoire de la guerre ? 

La question des soldats disparus forme une des plus grandes tragédies de la guerre de 14-18. Enterrés à la va-vite lors de l’invasion, pulvérisés durant un assaut, ensevelis vivants dans les tranchées, ce sont près de 300 000 combattants français, sur 1 400 000 morts qui seront déclarés disparus et pour lesquels il n’y aura pas de certitude du décès. Mais pour les familles, cette absence de certitude est inacceptable : disparu ne signifie pas mort ! Après la guerre, avec la remise en état des champs de bataille, ce chiffre de disparus sera ramené à 250 000. Aujourd’hui encore, la terre rend encore des dizaines de corps chaque année. Ils sont parfois identifiés et rendus à leur famille… cent ans après !

Dès le début, vous placez ces cas dans le contexte des combats sur le front, en donnant quelques définitions de ces traumatismes : « shell chock », « obusite », « psychose des barbelés ». Les diagnostics médicaux divergent, le regard de la médecine renvoie aux atrocités des combats. A-t-on une idée claire sur ces maladies ?

Si les termes sont différents pour désigner le traumatisme, c’est tout simplement parce que les médecins n’y comprennent rien. La notion de shell schock ou d’obusite renvoie d’ailleurs à l’idée d’un choc physique, d’une commotion suite au déplacement d’air provoqué par une explosion à proximité de l’individu. On se refuse à penser, dans les premiers temps, que la guerre puisse rendre fou. Au début de la guerre, on affirme même que le conflit sera régénérateur. En 1918, on ne dit plus ce genre de bêtises !

La problématique de ces soldats disparus engendre des réactions diverses, selon la symbolique que porte chacune d’entre elles. Je vous propose de parler d’abord de celle du deuil ou plutôt de l’impossibilité du deuil. Comment vivent les familles des soldats mobilisés et quelle place occupent les disparus, compte tenu de l’insupportable attente des proches à leur égard ?

Sans corps, sans certitudes, comment faire son deuil ? Les familles qui n’ont plus de nouvelles du fils, du mari ou du frère parti à la guerre vont pourtant continuer à espérer, elles vont croire dans la méchanceté des Allemands qui auraient construit des camps secrets pour les prisonniers français, leur interdisant d’écrire afin de démoraliser les familles françaises. Mais il faudra bien un jour se résigner : les disparus sont des morts.  Et voilà que tout d’un coup, avec cette incroyable histoire d’Anthelme Mangin, il y a un disparu qui n’est pas mort et que sa famille pleure indument. On comprend la fascination des Français : Et si c’était mon fils ? Si c’était mon mari ?

Au-delà du lien familial et du deuil, il y a l’acte d’honorer la mémoire. Les disparus sont un cas à part, insupportable. Pourquoi ? Vous parlez de deux symboliques : « le corps sacré de la nation » et « le corps terrestre des disparus ».

Un père, qui souffre de ne plus avoir de nouvelles de son fils, écrit : « Le martyre des chrétiens dans les cirques me semble un enfantillage. A côté de ce que je vis, qu’est-ce que de souffrir quinze ou vingt minutes ? » Les familles de disparus en viennent d’ailleurs à envier ceux qui savent et peuvent faire leur deuil. Elles sont si nombreuses d’ailleurs qu’en effet, le soldat inconnu a aussi été créé pour eux : certes, il représente la souffrance du pays, les morts de toute la nation qui se sont sacrifiés pour que la patrie vive, mais il donne aussi un corps physique à tous ceux qui n’en ont pas. La tombe sous l’Arc de triomphe est aussi une tombe de substitution où chacun peut se dire que c’est son enfant qui y repose. Avec le temps, ce corps privé du soldat inconnu a disparu et il n’est plus resté que son corps public, la symbolique nationale, mais longtemps les anonymes venaient déposer un bouquet de fleurs sur la dalle de marbre et s’y recueillir puisqu’ils n’avaient nulle part où pleurer.

À ce sujet, permettez-moi de vous interroger sur le monument du Soldat inconnu qui repose sous l’Arc de Triomphe. Que pouvez-vous nous dire sur cette incroyable aventure nationale liée à son emplacement et sur la symbolique qui l’accompagne ?

Dès 1915, la France s’est interrogée sur la façon d’honorer les morts tombés dans cette Grande Guerre. En novembre 1918, quelques jours seulement après l’armistice, une première proposition parlementaire est déposée pour inhumer un soldat inconnu, représentant le sacrifice de tous, au Panthéon, dans cette église nationale et patriotique qui rassemble les héros français depuis la Révolution. Mais il y a des projets concurrents, comme ce gigantesque livre qui contiendrait les noms des 1 400 000 morts et qui serait déposé au Panthéon. Finalement, les choses se précipitent en novembre 1920 quand les Français apprennent que les Anglais vont transférer un soldat inconnu dans l’abbaye de Westminster, là où sont enterrés les rois et reines. L’orgueil national est touché car les Français prétendent avoir eu cette idée les premiers. Au dernier moment, le Panthéon est écarté par la Chambre des députés, au profit de l’Arc de triomphe : le soldat inconnu doit être seul, car auprès de lui aucune autre gloire n’est comparable étant donné qu’il incarne le sacrifice national. De plus, l’Arc de triomphe a le mérite d’être un lieu ouvert où chacun peut venir se recueillir quand il le souhaite. Enfin, creuser une tombe sous l’Arc de triomphe, le 11 novembre 1920, c’est aussi en fermer symboliquement la porte : il n’y aura plus de défilés, plus de victoires, car il n’y aura plus de guerres. Le soldat inconnu était censé être mort pour la dernière des guerres.

Revenons à votre héros : Anthelme Mangin est placé dans un asile à Rodez. Malgré toutes les tentatives des médecins, il est impossible de savoir qui il est. Cette incertitude déclenchera une réaction en série : beaucoup de familles s’empresseront à reconnaitre en lui un frère, un mari, un fils. De quoi s’agit-il, pourquoi cette obsession de tant de familles ?

En 1922, après quatre ans d’internement, le ministère des Pensions (anciens combattants) décide de retrouver la famille de ce soldat inconnu vivant. On fait paraître sa photo dans les journaux et une association d’anciens combattants édite même une affiche qui sera placardée sur les murs de toutes les mairies de France. On pense alors que la famille va se manifester e que l’énigme sera vite résolue. Et c’est là que l’affaire commence véritablement car 300 familles le reconnaissent et réclament son retour. Ce pauvre amnésique incarne en fait la douleur du deuil impossible des Français, il ravive les vieilles blessures qui n’avaient pu cicatriser. On assiste d’ailleurs à une véritable folie car les familles qui l’ont reconnu n’acceptent pas les preuves qu’on leur oppose. Si le disparu est plus grand qu’Anthelme Mangin, on dit qu’il a rapetissé durant la guerre, s’il est plus petit on soutient qu’il a grandi. Les familles portent plaint contre le médecin chef de l’asile de Rodez où est interné le soldat inconnu, mobilisent leur député, s’opposent en justice. C’est à la fois effarant et d’une grande tristesse.

Il y a aussi l’aspect sociologique, lié au droit à la pension, mais aussi à la situation souvent lourde à porter du veuvage. Là-dessus, nous sommes en pleine fiction, où la veuve devient un personnage de littérature semblable à celui de Balzac dans « Le Colonel Chabert », de ce qui est résumé sous le syntagme de « la veuve pressée ».

Vous avez raison, la littérature s’est depuis longtemps approprié le thème du retour de celui que l’on croyait mort. La vie a repris son cours, la veuve s’est remariée, les biens ont été partagés durant l’héritage et le retour de celui que l’on n’attendait plus vient bouleverser le nouvel équilibre. A l’issue de la Grande Guerre, il y a beaucoup d’histoires de ce genre comme pour dire aux Français, vous n’avez pas le droit de vivre et d’oublier. En l’occurrence, l’oubli est impossible car la population vit dans la souffrance et dans l’héroïsation des morts. Mais pour en revenir à la littérature, cette histoire d’Anthelme Mangin a inspiré Jean Giraudoux et Jean Anouilh. Le premier, dans Siegfried et le Limousin, raconte comment un soldat français retrouvé nu et traumatisé sur le champ de bataille a été pris en charge par une infirmière allemande qui lui a réappris ce qu’elle croyait être sa langue. Devenu un grand homme politique allemand, il découvre un jour qu’il est en réalité français. Jean Anouilh, lui, a écrit Le voyageur sans bagage, référence directe à Anthelme Mangin, où il prétend que l’amnésique est le seul homme libre puisqu’il n’a pas de passé, pas d’histoire, pas de haines, pas de nation à supporter. Il est le seul qui peut choisir son futur. Malheureusement, il s’agit de théâtre. Le vrai inconnu est incapable d’être libre… Mais on se demande parfois si la société n’est pas plus folle que lui !

La réalité semble dépasser la fiction. Malgré les nombreuses demandes, les expertises, l’identité d’Anthelme Mangin devenu Octave Monjoin reste incertaine, les tribunaux refusent de trancher et sa (supposée) vraie famille ne le reconnait pas. Peut-on dire que le mythe commence ainsi à perdre de sa force, en nous révélant que le comble dans cette histoire surgit de là où l’on s’y attend le moins ?

Cette histoire est surprenante de bout en bout, et tellement ironique. La justice finit par se prononcer et identifier l’inconnu comme Octave Monjoin, mais la famille Monjoin est bien la seule qui ne veut pas de son retour : elle ne veut que sa pension d’ancien combattant interné ! C’est une famille de petits paysans sans biens qui ne veut pas s’encombrer d’un parent fou. De plus, quand il est reconnu comme Octave Monjoin, l’inconnu devient en quelque sorte orphelin étant donné que son vieux père décède et que son frère meurt accidentellement à la suite d’une ruade d’un cheval. Le voilà de nouveau sans famille ! Mais en effet, cette histoire qui a fasciné les Français, finit par s’effacer : quand on lui redonne un nom, il n’est plus un mystère, il n’est plus le soldat inconnu vivant, mais devient seulement un pauvre fou que l’on peut oublier.

La mort d’Anthelme Mangin/Octave Félicien Monjoin est peut-être moins triste que de le voir tomber très rapidement dans l’oubli. A partir de ce moment, sa figure n’exerce plus aucun intérêt pour le grand public. C’est une sorte de courbe de la côte de popularité avant l’heure, comme on l’appelle tristement de nos jours ?

Il meurt effectivement dans l’oubli, lui qui a passionné les foules. Il meurt certainement de faim, en 1942, comme la moitié des malades des hôpitaux psychiatriques qui étaient mal ravitaillés. La France était engagée dans une autre guerre, d’autres hommes mourraient, on ne parlait plus des disparus de la Grande Guerre.

A la fin de votre livre, vous distinguez deux figures symboliques du héros : le poilu mort pour la patrie de la 1ere guerre et le résistant vainqueur de la seconde. Quelle différence y a-t-il entre ces deux hypostases ?

Il y en a une grande. Au fond, la France victorieuse de 1918 ne s’est jamais remise de l’ampleur du sacrifice, c’est un pays moralement abattu, comme si la victoire avait coûté trop cher. Pour preuve, le symbole du soldat inconnu : qu’une tombe en vienne à symboliser la victoire en dit long sur le moral du pays. Ecrasée par le souvenir et par le poids des morts, la France de l’entre-deux-guerres regarde en arrière. En 1944, le nouvel héros de la France n’est plus le poilu mort mais le résistant vivant, celui qui a vaincu le nazisme, symbole d’une France debout qui a triomphé de la barbarie et qui regarde vers l’avenir. C’est la victoire de l’enthousiasme sur la mort, et d’une certaine façon, une revanche sur l’après 1918, où l’immensité du deuil étouffait l’enthousiasme.

Vous écrivez qu’à la fin de Seconde guerre la découverte des camps de concentration a effacé la notion de disparus, en enlevant tout espoir aux familles qui attendaient leurs proches. Est-ce la fin d’un certain type de héros et l’entrée dans une cruauté guerrière totale ? Ou tout simplement de la mort du mythe du « héros disparu » ?

Vous savez, même si les faits imposent de se faire une raison, les hommes ne peuvent s’empêcher d’espérer. Tant qu’ils seront des hommes, ils espéreront, y compris dans l’improbable. Et tant qu’il y aura des nations, il y aura des héros, y compris des héros sacrifiés.

Interview réalisée par Dan Burcea

Crédits photo du site de la ville de Bouc Bel Air: http://www.boucbelair.fr/article_2222_2_la-fin-du-conflit–conference-sur-la-grande-guerre-par-jean-yves-le-naour_fr.html

Jean-Yves Le Naour, «Le soldat inconnu vivant 1914-1942», Éditions Fayard, 2018, collection Divers Histoire, 224 p.