Portrait en Lettres Capitales : Xavier Le Clerc

 

Qui êtes-vous, où êtes-vous née, où habitez-vous ?

Xavier Le Clerc, je suis né en Kabylie mais j’ai grandi en Normandie. Je partage ma vie entre la France et l’Angleterre.

Vivez-vous du métier d’écrivain ou, sinon, quel métier exercez-vous ?

J’ai travaillé de nombreuses années dans le monde du luxe en tant que directeur des Talents et du développement des employés, de Londres à Paris en passant par Milan. Je trouve fascinantes les cultures de l’excellence, du savoir-faire et du service mais aussi l’innovation, la technologie, le digital etc.

Comment est née votre passion pour la littérature et surtout pour l’écriture ?

J’ai toujours écrit, en commençant dans l’enfance par de la poésie, puis des nouvelles, enfin des romans. La littérature, c’est un antidote au ressentiment. Je ne suis pas un écrivain ambulance. Je ne cours pas après l’actualité. Ce qui m’intéresse, ce n’est pas d’offrir des réponses idéologiques mais plutôt de creuser pour trouver de bonnes questions et une émotion authentique.

Quel est l’auteur/le livre qui vous ont marqué le plus dans la vie ?

Camus, Giono, Faulkner, Gary, Sagan, Woolf, Dib, Kateb Yacine, Leïla Slimani… Puisque vous me demandez de choisir, alors je recommande Une amie de la famille de Jean-Marie Laclavetine. C’est un livre bouleversant.

Quel genre littéraire pratiquez-vous (roman, poésie, essai) ? Passez-vous facilement d’un genre littéraire à un autre ?

Pour le moment, je me consacre aux romans.

Comment écrivez-vous – d’un trait, avec des reprises, à la première personne, à la troisième ?

L’idée germe un moment et ensuite je travaille et retravaille devant mon écran. J’ai la chance d’avoir le meilleur éditeur au monde qui me donne des retours très constructifs. La question du narrateur dépend vraiment de l’histoire, de l’angle, de la voix que j’entends et dont tout mon travail consiste à transmettre.

D’où puisez-vous les sujets de vos livres, et combien de temps est nécessaire pour qu’il prenne vie comme œuvre de fiction ?

Mon ambition est d’écrire une œuvre qui retrace et explore l’histoire de la France et de l’Algérie, une fresque humaniste.

Choisissez-vous d’abord le titre de l’ouvrage avant le développement narratif ? Quel rôle joue pour vous le titre de votre œuvre ?

Le titre définitif me vient en général tout à la fin, comme une invitation qui ne se refuse pas.

Quel rapport entretenez-vous avec vos personnages et comment les inventez-vous ?

Mes personnages s’inscrivent dans l’apaisement des mémoires et une exploration des liens entre la France et ses anciennes colonies, de l’Algérie en particulier. J’entends bien écrire la suite jusqu’à aujourd’hui, une fresque de l’immigration d’un siècle.

Mon roman Cent Vingt Francs, c’est de l’anti-séparatisme! Je ne supporte pas les ghettos et j’espère que beaucoup trouveront dans cette histoire, avec son lot de douleur et de sacrifices ultimes, une source de réconciliation, un enracinement bien plus ancien qu’il n’y paraît, fusse-t-il par des ancêtres tirailleurs et le sang versé. 

Mon roman Cent vingt francs évoque aussi la condition des Juifs en Algérie, en particulier ceux de Constantine et en Europe aussi, à travers le personnage de Dora et sa famille. Il est impossible de parler de mémoire d’Algérie sans retrouver ses différentes cultures. Dora, c’est aussi la question de la condition des femmes et du genre. Elle a trente ans en 1900, porte des cheveux courts, des costumes d’homme et fume devant sa boutique de jouets automates. Son destin croise celui de Saïd, le petit indigène qui deviendra zouave en 1911.

J’aime profondément la France, sa culture et sa langue. J’espère faire œuvre utile pour l’apaisement des mémoires par ce roman. Je ne prends jamais parti en fonction de mes appartenances, aucun de mes personnages n’est idéal. Je suis bien plus attiré par leur fragilité et leurs contradictions. 

Parlez-nous de votre dernier ouvrage et de vos projets.

Le roman Cent vingt francs raconte l’histoire de Saïd, un tirailleur kabyle mort pour la France à Verdun en 1917. Je ne savais rien de lui, à part son certificat de décès militaire. C’était mon arrière grand-père. Un siècle plus tard, il s’agit de comprendre son histoire, de remonter ainsi aux sources d’une identité française qui est mienne aujourd’hui. 

On ne peut pas comprendre la France sans comprendre l’Algérie. Leurs histoires sont enchevêtrées. Mon arrière grand-père est né dans une Algérie où une personne sur cinq est morte de faim. Les plaies de sauterelles n’expliquent pas tout. Il y a aussi la douloureuse question des expropriations agricoles par la violence, des massacres d’indigènes. La colonisation est très complexe parce qu’elle implique de nombreuses trajectoires pour la plupart de prolétaires, venus d’Alsace, d’Espagne ou de Malte par exemple, et qui rêvaient d’une terre promise. J’entends toutes les souffrances et me garde de toute animosité ou jugement stérile. J’ai beaucoup d’espoir pour les nouvelles générations des deux rives, parce qu’elles refusent d’occulter le passé et souhaitent, non pas dicter un modèle d’avenir mais le bâtir ensemble. 

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