80 mots de Roumanie ou le dictionnaire amoureux de Sylvain Audet-Găinar

 

 

Raconter un pays en quatre-vingts mots, comme Jules Verne l’avait fait dans son tour du monde, est un défi que la maison d’édition L’Asiathèque s’est lancé à travers sa collection 80 mots du monde qui compte déjà une dizaine d’ouvrages. Parmi eux, ceux d’Afghanistan, du Cambodge, de la Corée du Sud, de l’Inde, de Madagascar, du Maroc ou de la Tunisie forment un tableau passionnant, illuminé par la beauté et la richesse de chacun d’entre eux.

Celui écrit par Sylvain Audet-Găinar sur la Roumanie – 80 mots de Roumanie –, paru en 2026, est « plus qu’une simple explication, c’est un vibrant périple, intense et magique », selon la préface signée par Jean Pruvost, dont je partage la passion pour les langues et l’admiration. Dans une interview qu’il m’avait accordée il y a quelques années, l’illustre lexicologue m’avait confié cette vérité qu’il retrouve sans doute en tant que préfacier dans le livre de Sylvain Audet-Găinar : « La langue se conte, se raconte, se confie. Elle ne se dissèque pas, elle est là pour nous faire vibrer, nous donner de l’épaisseur, de la force, de l’avenir[1]. »

Tout aussi précieuse, l’admiration que je porte à Sylvain Audet-Găinar prend ses racines dans l’expérience d’un bilinguisme en miroir que nous partageons ensemble. Dès lors, la lecture de son livre réclame une attention passionnée et enthousiaste, comme un territoire aux fragrances reconnaissables, un parfum de petrichor qui nous ramène à une terre et à une histoire partagées. Il y a dans sa démarche autant d’attention et de rigueur accordées à la précision et à la diversité sémantique des mots choisis que de confidences qui rendent passionnant son apprentissage du roumain à travers les mots choisis et tant d’autres, comme il le laisse entendre presque à chaque entrée de ce dictionnaire affectif. Entré en contact avec la langue roumaine à l’âge de 19 ans, il ne la quittera plus, car cette langue a un nom, elle est incarnée par une personne qui lui est chère et qu’il épousera plus tard. Sylvain Audet-Găinar ne le cache pas, et, pour convaincre, il accole à son patronyme celui de son épouse, malgré sa résonance péjorative[2], voire ridicule aux yeux des locuteurs roumains. « Et pourtant – nous dit-il – quand il a été question pour moi de me marier, et surtout d’écrire, j’ai décidé de l’adopter. »

L’aveu a toute sa place et toute son importance dans la compréhension de la démarche et de la personnalité de Sylvain Audet-Găinar. Une page plus loin, il fournira une explication encore plus personnelle et qui en dit long sur son rapport à la vie des mots dont il assume dorénavant une véritable paternité : « Parce que ce nom, aujourd’hui c’est aussi celui de notre fils. » Qui oserait le contredire et qui se risquerait à polémiquer sur un terrain si intime et profond ?

Portent témoignage tous ces quatre-vingts mots, de vraies perles dans un collier coloré et étincelant dont il se pare avec fascination et révérence, faisant découvrir le sens et ses secrets de chacun, l’usage et les pièges, mais surtout la vertu la plus chère à ses yeux, celle de lui permettre de vivre entre deux cultures et d’en goûter avec fringale le nectar de chacun, tout en laissant place aux inévitables approximations gustatives. « Je crois d’ailleurs », écrit-il, que c’est aussi ça, vivre entre deux cultures. Savoir ce qu’on ne sera jamais. Mais qu’on peut tout de même apprendre à comprendre. Et parfois à aimer, sans pour cela s’y fondre. Juste en restant un peu à côté, mais plus tout à fait dehors. »

Les connaisseurs, comme les novices, trouveront leur compte dans ce livre beau, documenté et chaleureux. Prenons quelques exemples pour illustration.

D’abord, celui qui figure sur la première couverture, comme une invitation à la lecture. Haz qui se traduit par humour.

« Disons-le d’emblée, rédiger un ouvrage sur la Roumanie sans aborder le sujet de l’humour reviendrait à parler de Paris sans évoquer la Tour Eiffel. »

D’où vient cet appétit pour l’humour et quelles sont les explications culturelles et historiques ?

« Comme dans nombre de cultures de l’Europe de l’Est – région du monde où les remous de l’Histoire ont, au fil des siècles, rudement éprouvé les générations –, les Roumains ont développé, en guise d’anticorps à la dépression, un sens de l’humour très acéré. Un mélange dosé de dérision, de second degré et d’humour noir, si omniprésent qu’on en vient parfois à se demander si quelque chose est encore pris au sérieux dans ce pays. »

Cet état d’esprit évoque inévitablement la phrase sur Bucarest attribuée à Raymond Poincaré : « Que voulez-vous, nous sommes ici aux portes de l’Orient, où tout est pris à la légère… »

Sylvain Audet-Găinar ne se contente pas de cette unique nuance relative à un supposé atavisme balkanique. En citant l’expression a face haz de necaz qu’on pourrait traduire, nous dit-il, par « rire de bon cœur de son propre malheur », il met en lumière la capacité de résilience de cet humour que les Roumains ont développée au cours de leur Histoire mouvementée, comme il le disait plus haut. Enfin, pour clore comme il se doit ce sujet, l’auteur prend en compte l’humour noir comme un exercice de prestidigitation dans la manière de voir le monde d’un peuple qui a d’innombrables flèches dans son arc symbolique.

Un autre mot parmi ceux que le public français connaît est celui de Dacia, la fameuse marque de voiture low-cost vendue en grande quantité en Europe. Si cette signification automobilistique est bien connue, Sylvain Audet-Găinar insiste sur un autre aspect, en nommant ce vocable comme étant « une capsule d’identité collective » capable de parler de l’histoire que les Roumains reconnaissent comme le pays de leurs ancêtres, pays, nous dit-il, « aux racines fièrement latines, une langue romane, une histoire réinterprétée à travers le prisme de la dignité nationale ». D’où cette conclusion remplie de bon sens : « Une Dacia n’est pas juste un véhicule, mais est surtout un drapeau sur quatre roues. »

Terminons sur une note positive avec un des objets les plus emblématiques que les Roumains revendiquent, bien qu’il soit également présent au sud du Danube chez nos amis bulgares qui se l’ont approprié. Il s’agit du mărțișor, que l’on offre le 1ᵉʳ mars, objet impressionnant par sa simplicité, deux fils tressés, un rouge et l’autre blanc, blanc pour symboliser l’hiver, le froid, et rouge annonçant le printemps. « On l’offre – précise l’auteur – en guise de porte-bonheur, pour souhaiter chance, santé et autres douceurs. »

Là aussi, la conclusion est à la mesure du symbolisme de l’objet :

« Le mărțișor est donc bien plus qu’un simple fil tressé. C’est une résistance à la morosité, un lien profond avec la nature, un acte de foi dans le retour éternel du vivant. »

Les 80 mots de Roumanie de Sylvain Audet-Găinar est un livre à part. Prenant comme témoins les mots choisis avec soin et souci de richesse sémantique, l’auteur entend faire œuvre de linguiste de terrain à la recherche des trésors cachés qu’il découvre avec passion et une exaltation sans fard. Il ne faut pas oublier en revanche l’autre qualité tout aussi essentielle de ce livre qui tient de sa force de témoignage et d’introspection, qui aide son auteur à passer de l’exposé didactique au témoignage intime. Il s’agit d’un parcours lent et passionné qui alimente son for intérieur, désireux de connaissance, mais surtout d’affinité et d’affection pour un monde qui se laisse découvrir à travers cette expérience d’apprentissage.

Sa phrase« Semer des mots, et voir simplement voir ce qu’ils deviennent » résonne comme une véritable promesse transgénérationnelle.

Vaste programme !

Dan Burcea

Sylvain Audet-Găinar, 80 mots de Roumanie, Éditions l’Asiathèque, 2026, 192 pages.

  1. https://lettrescapitales.com/interview-jean-pruvost-transmettre-aux-lecteurs-le-plaisir-des-mots-a-ete-propice-a-un-sentiment-profond-de-serenite-et-de-joie-partagee/
  2. « Găinar désigne un voleur de poules, un petit délinquant, un minable de l’escroquerie » (p. 165).

Print Friendly, PDF & Email
Partagez cet article