Interview. Jean Pruvost : « Transmettre aux lecteurs le plaisir des mots a été propice à un sentiment profond de sérénité et de joie partagée »

 

L’éminent lexicologue Jean Pruvost publie L’école et ses mots – C’était comment avant les déconfinements, dans la collection Champion les Dictionnaires qu’il dirige aux Éditions Honoré Champion. Ce livre passionnant, assorti de nombreuses citations, retrace l’histoire souvent inattendue des mots de l’enseignement.

Après tant d’années consacrées à l’origine et à l’évolution des mots, comment le lexicologue éclairé que vous êtes pourrait définir la vie des mots ? Peut-on lui prêter le même parcours que celle de la vie d’un être vivant, soumis au passage du temps et suivant les mêmes étapes de naissance, de vie et de mort ?

C’est en effet une grande tentation, et c’était celle propre au XIXe siècle que notamment Littré défendait. Il imaginait en effet, comme d’autres linguistes de l’époque, qu’à l’échelle de l’histoire de la langue française, il fallait distinguer une période d’enfance, le Moyen Âge, puis avec la Renaissance s’instaurait une sorte d’adolescence, désordonnée, foisonnante, illustrée, par exemple, par la langue de Rabelais, de Ronsard. Puis venait une période de maturité avec le XVIIe siècle, mais aussi le XVIIIe, correspondant à la grande période classique, marquée par une langue normée et raisonnée. Enfin, selon Littré, la langue en tant qu’organisme entrait dans une nouvelle phase au XIXe, organisme vieillissant, elle commençait à s’éroder… Cette perception était pour le moins pessimiste. Et vous remarquez que Littré décrit surtout la langue du XVIIe et du XVIIIe, la langue, selon lui, à son sommet.

Cette perception darwiniste, influencée aussi par le positivisme, n’est plus concevable aujourd’hui, même si le regret de la langue d’hier reste un réflexe constant des générations les plus anciennes d’une période donnée. On a d’ailleurs peut-être besoin de ce double réflexe, celui, marqué par l’adolescence consistant à néologiser, et celui, à l’autre bout de la vie, de la génération ayant beaucoup d’expérience et cherchant à ne pas faire fi de la tradition et à bien la transmettre.

En fait, il y a des mots qui traversent les siècles en restant pour ainsi dire intacts sémantiquement, comme « emplâtre » ou, en ne cessant de s’enrichir, des mots comme « nature », ou encore « dette » pouvant récemment être « grise », ou encore à l’ « empreinte » devenant « carbone »… Et puis d’autres mots sont liés à telle ou telle technique nouvelle, à tel moment, mais devenant finalement désuète ou disparaissant. Ces mots sont alors progressivement voués à l’oubli : le « magnétoscope », la « disquette », la « cassette » par exemple. Il peut par ailleurs y avoir des rebondissements étonnants. Ainsi, qui pouvait prévoir que le mot « confinement » reviendrait au-devant de la scène, avec même des dérivés, « déconfinement », « reconfinement », etc. Il faut donc simplement constater que les mots vivent au fil de l’histoire, et sont par conséquent soumis à son évolution et à de possibles retours, imprévisibles. L’accueillance avait disparu, et voilà que pour les audioprothèses, il ressuscite…  Un écrivain peut soudain remettre en selle un mot d’hier. Et une maladie peut populariser des mots très anciens et qui étaient réservés à un univers professionnel : l’écouvillon, par exemple…

Cela dit, il y a pour les mots des épreuves plus brutales que celle de l’érosion du temps et de l’usage. Je pense, par exemple, au changement brutal de notre monde pendant cette période pandémique qui risque de bouleverser ses nappes sémantiques. A-t-on déjà connu dans l’Histoire de tels moments et comment les langues ont-elles réussi à garder leurs qualités essentielles pour rendre compte de notre humanité ?

Chaque grande crise, nationale, internationale, chaque grand conflit, chaque pandémie en l’occurrence, peut entraîner en effet des vagues charriant des mots qui vont se déposer dans l’« état de langue » du moment, comme disent les linguistes. Quelques mots repartiront avec la vague, d’autres demeureront dans la langue. C’est toujours très difficile d’établir des pronostics au moment où la vague déferle. Quels mots en se retirant laissera cette vague ? Une vague qui peut se faire raz-de-marée au moment d’une guerre mondiale ou d’une pandémie. 

Les circonstances historiques sont décisives : la Seconde Guerre mondiale, du fait même qu’elle a entraîné l’Angleterre et les États-Unis à venir à la rescousse de l’Europe, a laissé force mots anglais, et l’« american way of life » a évidemment laissé des traces à toute une génération, du « juke-box » au « rockn’roll » en passant par les « westerns », les films de « gangsters »,  les « thrillers », etc. Tout comme la vague informatique venue de Californie nous a laissé nombre de mots dont on n’a pas tout de suite trouvé la traduction. Le lexique peut vite être « pollué » par des mots en rien transparents. Cela étant le « desk » a fait place au « bureau », et il y a souvent un deuxième temps où la langue réagit, où l’« open space » laisse de plus en plus sa place aux « aires ouvertes ». On ne dit plus « net » mais « filet » au tennis… La francophonie a la chance de disposer d’instances comme l’Académie française et la Délégation générale à la langue française et aux langues de France qui font un travail considérable, dont on n’a pas toujours conscience. Et un hommage doit aussi être rendu à l’Office québécois de la langue française.

Pourquoi avoir choisi l’École comme domaine sémantique pour votre livre ? Quels ont été les critères de votre choix en parlant à la fois de l’inventaire lexical et de la portée des mots sur ce domaine ?

L’école est un univers que nous traversons tous, qui marque nos premiers pas dans la langue française en collectivité. On s’imprègne tous, génération après génération, à la fois d’une tradition qui se transmet mais aussi des innovations à chaque époque. Pour ne prendre qu’un exemple, les élèves qui étaient dans la classe juste au-dessus de la mienne lorsque j’étais en première, passaient deux « bacs », le premier, le second, puis à l’Université, ils préparaient « propédeutique », « propé » disaient-ils. Ma génération le savait, mais je suis arrivé juste au moment où le « premier bac » – on disait ainsi –  était supprimé, tout comme « propédeutique ». Et l’on passait un baccalauréat qui pouvait être de trois types, appelés par tous : « philo », « mathélem » ou « sciencex », entendons « philosophie », « mathématiques élémentaires ou sciences expérimentales ». Voilà des formulations disparues.

Heureusement, elles sont entérinées dans les dictionnaires de l’époque pour en garder le témoignage. Quelques années plus tard, mes enfants passaient un baccalauréat marqué par des lettres : A, B, C, D, etc. On constate aisément que bien des réalités scolaires évoluent, portées par des mots qui peuvent disparaître du jour au lendemain à la faveur de telle ou telle réforme.

Cependant des mots comme « classe », « professeur », « prof », ont perduré. On pourrait les croire immuables. Prudence cependant : du côté des « instituteurs », une période s’est achevée pour laisser s’installer la formule « professeurs d’école », et les « Écoles normales primaires » ont fermé pour que s’ouvrent les IUFM, depuis peu rebaptisées encore autrement. C’est donc à la fois un monde de stabilité et de constante évolution pour correspondre aux besoins de la société et aux réformes, bonnes ou mauvaises. Avec des vagues de fond et des modes. On a assurément affaire à un univers lexical qui touche tout le monde et qui n’est pas immobilisé. C’est un très beau « corpus », diraient les linguistes.

Vous désignez les « déconfinements » comme une césure entre ces deux mondes et ces deux manières d’appréhender le vocabulaire lié à la vie scolaire. Chose surprenante, la première victime, telle que vous la décrivez dans votre livre, est celui du verbe « confiner ». Comment expliquer ce détournement, ce tour de passe-passe sémantique et quelles conséquences a-t-il sur le reste de notre vocabulaire ?

Le déconfinement se définit en fait par rapport au confinement et, d’une façon certaine, ces « confinements » ont correspondu à une véritable révolution en se soldant pendant quelques semaines par la disparition d’une part brutale de l’espace de la classe et de ses murs et d’autre part du groupe réuni que constitue une classe d’élèves. L’acte d’enseignement a été ainsi projeté virtuellement dans l’habitat de chacun. D’un seul coup, l’écran est devenu l’outil de contact absolu entre, d’un côté les élèves, chacun chez eux, et de l’autre, le professeur enseignant donc à distance. Impossible d’échapper ici à une maîtrise relative des nouveaux outils, avec une accélération soudaine des pratiques à intégrer. Le cordon ombilical devenait le cordon informatique!

Force est de constater d’ailleurs que, si tout n’était pas parfait, l’acte d’enseignement n’a pas du tout disparu, il s’est adapté. C’est la première fois qu’on vivait un « confinement » pédagogique suivi donc d’un « déconfinement » qui, tout en étant une libération, correspondait forcément à un retour à quelque chose d’autre. Une autre ère, à mon sens, a commencé dans l’enseignement. Ajoutons que jamais la population n’a mesuré à ce point le dévouement et le rôle fondamental des enseignants. Le confinement a entraîné manifestement un rapprochement inédit entre les parents et les enseignants, avec les élèves dans ce trio régénéré.

Les deux modèles de classes et d’études présentés dans l’illustration de la couverture parlent d’eux-mêmes. En quoi l’image de ce type d’enseignement risque-t-il de bouleverser les habitudes du système d’éducation et notre manière de représentation ? Qu’est-ce que « le télétravail » dans ce contexte précis  ?

Au départ, j’avais conçu une couverture qui ne représentait que la classe d’élèves des années ’50, une classe qui n’avait guère changé depuis un siècle. Et j’avais disposé par superposition des ordinateurs portables sur le bureau de ces enfants pris en photo au milieu du siècle dernier. Cet anachronisme n’était pas sans charme et sans être symbolique. Le maquettiste a cependant préféré la double image et il a sans doute eu raison, car on perçoit mieux, en effet, l’évolution marquante des pratiques, et dans le même temps la classe sans ordinateurs n’est pas à rejeter.

La couverture illustre à sa façon l’impossible oubli de son époque et du monde technique y correspondant : dans un univers où l’ordinateur et les claviers sont partout, il serait inconcevable de faire comme s’il n’existait pas à l’école. Et dans le même temps, il faudrait ne pas perdre le regard des élèves tourné vers leur enseignant, avec cette complicité, cette affection qui s’installe entre une personne qui transmet et des jeunes qui découvrent, apprécient ce qu’on leur offre. L’écran ne peut pas remplacer une paire d’yeux amis. L’acte d’enseignement en présence et à distance peuvent être complémentaires, l’un ne doit pas se substituer à l’autre.

La pandémie et les confinements qui y ont fait écho ont aussi rendu nécessaire le développement du travail à distance, et vous avez raison de souligner que, d’une certaine manière, le mot « télétravail » suppose une dimension particulière qu’induit l’extension de la racine grecque « télé » à la notion de numérisation. Le « télétravail » n’est pas seulement un travail à distance, ce qui serait la traduction du mot composé savant « télétravail », c’est un « télétravail » via l’ordinateur et donc l’Internet.  

Vous racontez sur plus de trois cents pages l’histoire et l’aventure d’une cinquantaine de mots. Comment les avez-vous choisis ?

C’est leur fréquence d’usage qui est le critère premier, des mots comme « classe », « professeur », « récréation », « tableau » sont impossibles à oublier, tant leur usage est quotidien. Ce sont là, en réalité, des  « mots centres », c’est ainsi qu’on appelle les « entrées » des dictionnaires analogiques qui, sous un terme générique, regroupe force mots analogues. Vient alors le deuxième principe de sélection des mots, les mots reliés aux mots-centres par analogie. Par exemple, si vous évoquez le tableau, comment se passer des mots « craies » et « éponge » ? Et, si vous avez pour mot-centre, le mot « examen », il faut évidemment également analyser des mots comme « brevet », « baccalauréat ». C’est ainsi que de fil en aiguille, d’analogies en analogies, tout en étant attentif à une fréquence suffisante des mots, on constitue un corpus. Cela étant, on n’est jamais à l’abri d’un mot ayant passé à travers les mailles. Il faut en laisser pour la seconde édition !

Parlez-nous également des dictionnaires utilisés et du choix des citations.

Si, à mon domicile, j’ai rassemblé environ dix mille dictionnaires, ce serait évidemment une folie que de les consulter tous, au moment d’écrire chaque livre, une vie ne suffirait pas à la rédaction d’un seul. Cependant, je sais, à force de les arpenter, quels sont les dictionnaires qui sont essentiels et adaptés à chaque sujet, et j’en consulte donc une centaine dans lesquels je sais que je trouverai des informations.

Il va de soi que les grands dictionnaires qui jalonnent notre histoire lexicographique sont forcément consultés. À très grands traits, impossible de ne pas parcourir, par exemple, les Epithètes de Maurice de La Porte, en 1571, bien sûr le Dictionnaire françois-latin de Robert Estienne, publié en 1549, le Thresor de Nicot en 1606, les dictionnaires de Richelet, de César de Rochefort, de Furetière, de l’Académie française dans ses neuf éditions dont la dernière, excellente, l’Encyclopédie, le Trévoux, le Diction(n)aire critique de Féraud, le Boiste, le Bescherelle, le Grand Dictionnaire universel de Pierre Larousse, le Dictionnaire de la langue française de Littré, et tous ceux du XXe siècle, qu’il s’agisse des petits et grands Robert, Larousse. Quant aux Petit Larousse, je les ai tous depuis 1905, ce qui constitue un témoignage précieux de vitalité des mots, en repérant leur entrée dans tel ou tel millésime.

Enfin, pour chaque sujet, il y a aussi une cohorte de dictionnaires spécialisés, par exemple, les dictionnaires de Ferdinand Buisson consacrés à la pédagogie, dans le sillage de Pierre Larousse. Mes dictionnaires sont un peu comme une grande famille auprès de qui je peux recueillir des confidences. Et j’y déniche des merveilles.  

Ceux qui vous connaissent, qui vous suivent et vous écoutent parler à la radio de la langue française, savent votre prédilection pour la narration comme moyen idéal de redonner vie aux mots. Rappelons que vous avez écrit une Histoire de la langue française sous forme de vrai roman. Peut-on parler de l’utilisation du récit comme méthode vivante pour structurer et raconter le contenu de votre livre sur L’Ecole et ses mots ?  

Merci infiniment de cette remarque et de cette question. Je viens d’évoquer les dictionnaires comme une famille qui nous offre ses souvenirs. C’est vraiment ce à quoi je crois profondément : la langue se conte, se raconte, se confie. Elle ne se dissèque pas, elle est là pour nous faire vibrer, nous donner de l’épaisseur, de la force, de l’avenir. Et elle n’a d’épaisseur que collectivement, voilà pourquoi il faut en partager les richesses. Et cela ne se fait pas autrement que par le récit affectueux, le plus juste possible, certes, mais loin de toute théorie ou de toute froide autopsie. C’est par ailleurs en la racontant qu’on découvre parfois des filiations auxquelles on n’avait pas pensé.

Je ne donnerai qu’un exemple : c’est en racontant les mots de la COVID 19 que j’ai pris conscience, il y a quelques jours, que s’il y a très peu d’anglicismes qui ont surgi parmi les deux cents mots environ qui ont émergé lors de cette crise, c’est parce que, pour une fois, il n’y avait pas de snobisme à mettre en valeur par une « softskill », un « think tank » ou une autre ânerie lexicale prétentieuse de ce type qu’on n’a pas traduite à temps, incompréhensible pour beaucoup. Il fallait au contraire des mots transparents, faciles à retenir. Et la langue française a répondu présente. Un « geste barrière », un « vaccinodrome », un « déconfinement », tout le monde comprend le mot immédiatement, ce ne sont pas des emprunts à l’anglais mais l’utilisation des ressources de composition et de dérivation morphologique de notre langue. Alors racontons les mots de notre langue, on ne l’aimera que davantage et on ne l’utilisera à bon escient que mieux.

Au-delà de la passion, il y a chez-vous une vraie jubilation dans l’écriture. D’où vient-elle dans le cas du présent ouvrage ? »

Dès que j’ai exercé la profession d’enseignant, après avoir été moniteur de colonies de vacances, surveillant dans un collège, « pion » comme on dit familièrement, j’ai profondément aimé ce métier de professeur. Et j’ai en mémoire de merveilleux moments, je me souviens très bien de mes élèves puis de mes étudiants et je suis encore en relation avec bien de mes élèves. Ce métier a représenté pour moi une passion, qu’il s’agisse de l’exercer dans un lycée ou à l’université. Et, en définitive, quand chaque matin, je donne deux chroniques radiophoniques, j’ai la sensation de continuer de transmettre.

Je n’ai pas pu appréhender ma discipline, la lexicologie et l’histoire de la langue française, en dissociant la recherche de l’enseignement. Les deux me sont apparues comme totalement liées. Et donc transmettre aux lecteurs le plaisir des mots qui concernent cet univers de l’enseignement a, en effet, été propice à un sentiment profond de sérénité et de joie partagée.

S’y ajoute le fait que nous avons tous une complicité avec l’école, parce qu’elle correspond à notre enfance, à notre jeunesse et quand on raconte l’histoire qui a précédé ce que nous avons connu, dans ses éléments constitutifs, elle se raccroche spontanément à l’histoire récente en l’éclairant, et elle réveille en chacun de nous nombre d’éléments. Un ami m’a confié avoir immédiatement lu les thèmes qui l’avaient marqué et avoir lu le livre comme cela de souvenir en souvenir. En vérité, tous les mots rayonnent à l’intérieur d’une grande famille lexicale, et, en définitive, on peut choisir son parcours en fonction de ce qui nous a touché le plus.

Loin de vouloir faire ici l’inventaire des surprises qui attendent le lecteur qui parcourt les pages de votre livre, disons simplement qu’à chacune d’entre elles, à chaque paragraphe même, il y a des trésors à découvrir. Permettez-moi d’en choisir quelques-uns pour illustrer ce propos et vous demander qu’en disent-ils sur leur évolution sémantique. Le premier est le tableau. Son parcours du tableau noir au tableau vert et jusqu’à la « vilaine formule, le TNI » est une illustration du chemin parcouru de nos inventions technologiques.

Merci de votre lecture si attentive, et ce qui est merveilleux dans votre questionnement auquel je réponds au fur et à mesure, c’est qu’en vérité, ce que vous dites là fait écho à ce que je viens d’évoquer à propos de cet ami s’étant attaché d’emblée à quelques mots. Le « tableau », c’est un bel exemple d’un objet, et donc d’un mot, dont l’histoire nous touche parce que personne n’y a échappé avec d’excellents souvenirs et de moins bons. Dans cette recherche, que l’on a tous du temps « perdu », « oublié », si proustienne, il y a un peu de la madeleine de Proust avec le « tableau ». On se souvient en effet qu’il avait certes une couleur, noire ou verte, mais aussi une odeur et même une sensualité du toucher, celles de la craie, de l’éponge mouillée. Et pour les générations récentes, ce sera l’odeur du feutre sur le tableau blanc, odeur particulière.

L’école est ainsi également un monde des souvenirs en synesthésie, les sensations s’y mêlent. L’odeur du « polycop » qui sentait l’alcool a, par exemple, marqué des générations, comme l’odeur de l’« encre violette » jusqu’à la première moitié du XXe siècle. J’ai volontairement évoqué les mots partagés par les élèves et les professeurs, mais vous avez raison d’évoquer les inventions technologiques : il y a des mots comme « épiscope » ou « rétroprojecteurs », « rhodoïds » que toute une génération d’enseignants connaît parfaitement, et aujourd’hui est à ranger dans le souvenir d’une technologie oubliée. L’écran d’ordinateur a pris le relais. Raconter tout cela, c’est aussi faire œuvre de mémoire : l’école est, à mon sens, selon la formule si heureuse de Pierre Nora, un « haut lieu de mémoire ».

Le deuxième, très significatif sociologiquement aussi, c’est l’écran. Son acception de séparation s’est vue détrônée par celle du rôle de rapprochement éducatif incontestable sous ses différentes formes d’écran de télévision, d’un ordinateur et d’un téléphone. S’agit-il, là-encore, d’un détournement sémantique heureux ?

L’écran est un mot qui a en effet une longue histoire depuis son sens premier, une protection vis-à-vis du feu, opaque, jusqu’à sa fonction récente d’interface entre un sujet, un donneur d’informations et une personne qui les reçoit sur ledit écran et qui peut interagir. C’est là que dans l’histoire sémantique de ce mot la notion de « signifié de puissance », propre à Gustave Guillaume, peut intervenir et doit même être mise en perspective pour comprendre pareille évolution.

Pour rappel, ce principe du « signifié de puissance » avec différentes « saisies » au cours de l’histoire d’un terme, suppose que pour un mot donné, il y ait au départ un noyau sémantique composite suffisamment prégnant pour qu’en naissent des sens par analogie, par « saisies », au fur et à mesure des besoins. Ainsi, le « créneau » est-il défini à l’origine et, concomitamment, par un « espace vide » entre deux moellons, par le fait qu’il soit « en haut » d’un mur ou d’un donjon, et que sa fonction soit de « se défendre ». Ce sont là les éléments constitutifs de son « signifié de puissance ». De la notion d’espace vide naîtra la première saisie, le créneau entre deux choses, autres que des moellons, par exemple, l’espace entre deux voitures, d’où « faire un créneau » ou le créneau professionnel à exploiter, d’où « occuper un créneau ». Puis, de la notion de défense et de position haute, va naître aussi au sens figuré le fait de « monter au créneau » pour défendre quelqu’un.  À vous de jouer pour tous les sens que va acquérir le mot cœur au cours de son histoire, en partant de son signifié de puissance initial : un « organe vital » qui palpite, « au milieu » de la poitrine, qui est d’une certaine « forme », d’une certaine couleur, « rouge », et qui bat très fort pour les « amoureux ». Et par saisies successives on a abouti à un grand nombre de sens, de la carte à jouer au cœur du réacteur ou du cœur dessiné sur un arbre avec une flèche…  

Eh bien ici pour l’écran, le signifié de puissance était le fait que ce soit un objet, d’une certaine surface, posée à la verticale, d’une très faible épaisseur, pouvant être déplacé, avec, d’un côté, une ou plusieurs personnes et, de l’autre, quelque chose de fort, qui peut se voir, mais dont on se protège. Et du rectangle vertical, orné sur une face, celle qu’on regarde, est né l’écran de cinéma, puis celui de l’ordinateur ou du téléphone, surface plate devenue interface, sans oublier la notion de protection reprise avec l’écran solaire. Et sans doute l’histoire du mot « écran » n’est-elle pas terminée. Repérer ainsi le « signifié de puissance » d’un mot, c’est déjà avoir le regard du lexicologue. Que nous pouvons tous être.

En guise de conclusion, j’aimerais vous demander quel est votre sentiment quant à la capacité de notre langue à maintenir, de nos jours, à la fois le lien social tant bousculé ces derniers temps et la liberté d’expression contre les vents contraires de l’histoire que nous vivons actuellement. Serons-nous sauvés par les mots ou risquons-nous de voir s’éteindre notre flamme avec la leur  ?

Les mots sont ce que nous en faisons. Ils sont très nombreux et, à condition de les connaître, porteurs de multiples concepts permettant de nuancer la pensée, de bénéficier de regards différents, de ne pas pâtir d’un échange simpliste réduit à quelques mots et aboutissant à des manichéismes destructeurs. C’est dans leur multiplicité et dans la maîtrise qu’on a de cette richesse que se construit une pensée profonde et suffisamment éclairée, souple ou forte en fonction des situations.

Les « mots », en tant que conflit, ce que traduit l’expression « avoir des mots », résultent presque toujours d’une insuffisance de vocabulaire propre à résoudre les tensions, lesquelles, hélas parfois, faute de mots adaptés, se transforment en conflits. Un lexique riche s’impose sur la palette, pour éviter une communication pauvre et dangereuse. De la même manière, pour se défendre, les mots peuvent être des armes, des armes de conviction. Existe l’expression « être à armes égales », on pourrait pousser la comparaison, en disant qu’il faudrait aussi être en fait « à mots égaux ».

C’est là l’un des rôles de l’enseignement, offrir un vocabulaire suffisant pour s’expliquer ; le débat démocratique passe par la connaissance des mots et concepts sans être enfermé dans un lexique insuffisant. Du même coup, l’histoire de ces mots importe, elle fait partie du débat et d’une pensée profonde où le mot n’est pas qu’une surface. Voilà pourquoi il faut les raconter, les mettre en perspective, les offrir. C’est ce que j’essaie de réaliser à travers les livres que j’écris sur la langue, qu’il s’agisse des Secrets des mots où j’en montre les mécanismes ou de l’École et ses mots, où je dépeins la richesse d’un univers lexical.

Que ces livres vous aient touché et que vous me permettiez d’en parler, voilà pour moi une des plus belles récompenses. Grand merci.

Propos recueillis par Dan Burcea

Jean Pruvost, L’école et ses mots – C’était comment avant les déconfinements, Éditions Honoré Champion, collection Champion les Dictionnaires, 2021, 326 pages.

Lien de l’éditeur :

 https://www.honorechampion.com/fr/champion/11507-book-0896020-9782380960204.html

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