Rentrée littéraire 2021. Étienne Kern  – « Les envolés »

 

À quoi servirait la littérature si elle cessait de partager les rêves qui s’étendent jusqu’à la folie des hommes ? Pourrait-elle agir autrement lorsque l’on sait que sa sublime mission est d’être une caisse de résonance aux plus intimes de nos secrets ? Écrire sur le monde n’est pas en fin de compte écrire sur soi? Et enfin, écrire n’est pas le moyen le plus rare, le plus pur de porter comme une offrande l’espoir tant attendu dans le cœur battant de ce monde ?

C’est dans les réponses à ces questions qu’il faut chercher la mesure de la démarche littéraire d’Étienne Kern dans son excellent premier roman « Les Envolés » publié aux Éditions Gallimard.

Superposé en trois strates narratifs – celui du récit, celui du dialogue avec son héros, et un cahiers gris renfermant dans ses pages des photos de ses protagonistes – ce roman relate l’incroyable, la folle aventure de Franz Reichelt, tailleur pour dames arrivé de sa Bohême natale à Paris au début du siècle dernier. De lui, l’auteur ne tient qu’un film d’une minute et trente-six secondes avant son saut du premier étage de la Tour Eiffel avec son parachute. C’est à partir de ces images qu’il tentera de retracer la vie de cet homme « aux yeux clairs, presque gris, ceux d’un rêveur » à « ses larges moustaches » et à « sa voix profonde, avec des accent rauques », signe d’un grande tendresse.

En effet, c’est cette propension pour le rêve qu’il faut retenir pour tenter de comprendre tout ce début du siècle marqué par les essais, souvent tragiques, de l’aéronautique naissante. Des tentatives de faire voler des appareils, ne serait-ce que quelques mètres plus haut et plus loin, et ensuite l’espoir apparu après l’arrivée en France des frères Wright et la réussite d’un Louis Blériot et d’autres pour prouver la pleine justification d’un tel acharnement. « La France se découvrait une passion nouvelle », nous dit l’auteur-narrateur. Les gens commencent « à rêver des nuages », des écoles de pilotage s’ouvrent à Mans et ensuite à Pau.

Un nouveau monde pointe ainsi son nez. « Votre monde paraît plus simple, mieux dessiné que le nôtre, joyeusement naïf », écrit le narrateur, s’adressant directement dans un dialogue imaginaire à Franz Reichelt et, à travers lui, à toute cette génération qui ignore le proche emballement de l’Histoire, la guerre qui guette la moindre faille pour prouver « que les civilisations sont mortelles ».

Pour le moment, le jeune Franz veut juste trouver un atelier et plus tard un endroit où il pourra installer le sien. Ce sera rue Gaillon dans le quartier de l’Opéra. Il se tient loin de la frénésie qui envahit Antonio Fernandez, son ami tailleur pris soudainement par le fantasme de voler qui finira par le tuer dans l’accident de son appareil défaillant. De sa fierté, son Aéral deviendra sa tombe.

La vie de Frantz aurait pu continuer ainsi, indifférente à ces extravagances, entre la nostalgie de son village de Wegstädtl (aujourd’hui Štětí) et la rue Gaillon où il avait ouvert son atelier de couture pour dames, aidé par Louise et Maurice, son apprenti. Il aurait suivi les conseils inflexibles de Katarina, sa sœur, et enfin aidé Emma et sa fille Alice, la veuve d’Antonio, son ami mort dans l’accident de son avion.

Sauf que… happé par le même rêve, par la même folie, semble-t-il, que son ami Antonio et tant d’autres de ses contemporains, Frantz, qui va entre temps obtenir la nationalité française et se prénommer désormais François, se déclare inventeur et ne vit que d’une obsession, celle de créer un parachute pour sauver les vies de tant de pilotes menacés par le danger de la chute assurée. Désormais, tout change jusqu’au déni de la réalité et du danger, du bon sens, de ses affaires qui pâtissent de sa négligence, de l’amour naissant pour Emma qu’il semble sacrifier sur l’autel de sa nouvelle vocation. Inutile de raconter la suite, le film du 4 février 1912 montre tout de cette tragédie.

Étienne Kern aurait pu se contenter de cette biographie romancée quitte à y insérer en ombre chinoise la compassion qu’il éprouve en tant que narrateur devant le drame de son personnage et parler en « témoin du monde ». Au lieu de cela, il préfère monter lui-même sur scène, se placer aux côté de ses personnages et participer à son tour au drame qui s’y joue. Il porte ainsi l’offrande de ses propres peurs, des souvenirs d’un grand-père, d’une amie dont il veut nous raconter le tragique destin. Il ose même reconnaître la défaite d’une coupable soif de concret qui le tente. Se reprenant, il préfère à cela le silence des absents. Il écrit : « À un moment, j’ai cessé de chercher. Au fond, j’aimais mieux l’idée de ne pas être sûr. Les absents sont partout ». C’est en cela que prend sens l’image qu’il donne de son écriture, comme étant « un bruissement parcouru des silences, […] plein de blancs et de fantômes ». Et c’est aussi en cela qu’il arrive à élever ce Frantz/François Reichelt au rang noble de personnage de fiction, un symbole de « tous ceux qui sont tombés ».

Écoutez à la fin la musique des ces phrases comme une élégie à la plus pure condition humaine, celle de ceux qui ont rendu notre avenir plus beau et peuplé de rêves :

« Tu es cette évidence qui suffit à me rendre le jour un peu plus beau et le soir un peu plus triste, cette évidence que mes mots ne font qu’attester, cette évidence que dit chacune des images où demeure quelque chose de leur présence et se retrouve leur visage familier, aimé, envolé : ils ont été ».

Le rideau peut tomber et nous laisser en compagnie de nos silences.

Chapeau l’artiste ! 

Dan Burcea

Photo d’Etienne Kern, Francesca Mantovani (c) Editions Gallimard

Étienne Kern, Les Envolés, Éditions Gallimard, 2021, 160 pages.

   

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