Portrait en Lettres Capitales : Amina Damerdji

 

Qui êtes-vous, où êtes-vous née, où habitez-vous ?

Amina Damerdji, je suis née aux États-Unis. J’ai grandi à Alger, puis en Bourgogne et à Paris où je réside aujourd’hui. J’ai aussi vécu deux ans à Madrid et plusieurs mois à Cuba.

Vivez-vous du métier d’écrivaine ou, sinon, quel métier exercez-vous ?

Laissez-moi vous rejoindre est mon premier roman. Il vient tout juste de paraitre. Je l’ai écrit en jonglant avec mon métier de chercheuse en lettres et sciences sociales. C’est la même chose pour mon deuxième roman en cours d’écriture.

Comment est née votre passion pour la littérature et surtout pour l’écriture ?

D’une passion, vorace, pour la lecture, dès l’école primaire (mais plutôt associée à l’école buissonnière : quand j’étais malade, ou faisais mine de, ma mère m’achetait un livre et une pâtisserie, j’ai donc vite exploité le filon) et à une fréquentation assidue des bibliothèques municipales, un refuge. J’ai écrit mon premier « roman » à 9 ans et mon premier « poème » à 11 ans.

Quel est l’auteur/le livre qui vous ont marqué le plus dans la vie ?

Je ne suis pas la femme d’un auteur, ou d’une autrice. Mais certains m’ont marquée plus que d’autres, et accompagnée plus durablement. Sylvie de Gérard de Nerval, à 16 ans, Baudelaire et tout Rimbaud, Les Vagues et Mrs Dalloway de Virginia Woolf au même âge. Romancero gitano et Poeta en Nueva York de Federico García Lorca, Antonin Artaud, à l’entrée dans la vingtaine, ainsi que beaucoup de Balzac, Stendhal, Gide, Aragon et Proust à cette période. Cent ans de solitude de Gabriel García Marquez, John Fante. Beaucoup plus récemment L’Homme qui aimait les chiens de Leonardo Padura, My absolute darling de Gabriel Tallent, L’Autre moitié du soleil de Chimamanda Ngozi Adichie et, depuis un bon moment je vis dans l’univers de Joyce Carol Oates (elle a une œuvre prolifique !) : le magistral Blonde mais pas seulement, d’autres romans (Ma vie de cafard, Eux etc.) ses nouvelles, ses journaux et un livre plus autofictionnel, J’ai réussi à rester en vie.

Quel genre littéraire pratiquez-vous (roman, poésie, essai) ? Passez-vous facilement d’un genre littéraire à un autre ?

À partir du moment où j’ai découvert la poésie je n’ai presque écrit que cela, jusqu’à mes 29 ans. J’ai co-fondé la revue poétique La Seiche, publié un court livre, Tambour-Machine en 2015, ainsi qu’une dizaine de poèmes dans des revues de poésie contemporaine. Je me suis aussi adonnée à des types d’expressions poétiques moins classiques (poésie visuelle, sonore et performée) dans des festivals notamment. Puis j’ai basculé dans le roman et cessé d’écrire de la poésie. Un genre a avalé l’autre.

Comment écrivez-vous – d’un trait, avec des reprises, à la première personne, à la troisième ?

Pour le moment, j’écris plutôt d’un trait (avec des reprises légères pour aller au bout de, et découvrir, ce que j’ai dans la tête) puis mon éditeur me relit et là le travail de réécriture bien plus approfondi commence.

Mon premier roman, Laissez-moi vous rejoindre est à la première personne : j’avais besoin de me sentir au plus près de ce personnage inventé à partir d’une personne réelle, Haydée Santamaría, de l’habiter dans sa chair. Mais pour le deuxième, portant sur une histoire qui m’est beaucoup plus proche, c’est la troisième personne qui s’est imposée. Là, au contraire j’avais besoin d’une distance pour laisser l’écriture respirer.

D’où puisez-vous les sujets de vos livres, et combien de temps est nécessaire pour qu’il prenne vie comme œuvre de fiction ?

D’éléments vitaux de mon existence qui me relient aux autres. Dans La Vie des morts, Jean-Marie Laclavetine dit qu’« écrire, c’est tenter de saisir en soi ce qui est plus précieux que soi, et de le partager. » J’adhère à cette vision de l’écriture. Ce n’est pas pour rien si c’est à lui que j’ai envoyé le manuscrit de Laissez-moi vous rejoindre, et s’il est aujourd’hui mon éditeur !

Ensuite, ces éléments vitaux trouvent leur paysage, leur musique et surtout, leurs personnages. Une fois qu’ils sont là, ce sont eux que je suis.

Choisissez-vous d’abord le titre de l’ouvrage avant le développement narratif ? Quel rôle joue pour vous le titre de votre œuvre ?

Pour Laissez-moi vous rejoindre, le titre n’est apparu qu’à la toute fin : ce sont les derniers mots du livre. Et je n’ai toujours pas le titre de mon deuxième roman. J’essaie de ne pas m’énerver.

Quel rapport entretenez-vous avec vos personnages et comment les inventez-vous ?

Je suis très proche de mes personnages. Ils sont le moteur de l’écriture et des compagnons, un lien permanent au texte, même quand je ne suis plus à mon bureau.

Parlez-nous de votre dernier ouvrage et de vos projets.

Avec Laissez-moi vous rejoindre, je ne voulais pas écrire une biographie, encore moins un roman « historique » sur Cuba. Haydée Santamaría, qui a fait la révolution avec Fidel Castro puis exercé le pouvoir avant de suicider, comme un ultime geste critique en 1980, m’a fascinée parce qu’elle incarne un certain type de femmes que j’ai rencontré dans la vie mais peu dans les œuvres. La littérature ou le cinéma fait la part belle aux actrices, aux gymnastes, aux danseuses (des femmes qui ont besoin du regard des autres pour s’accomplir) ou, alors, s’il s’agit de femmes politiques elles sont reines ou impératrices. Haydée n’est pas de cette trempe. Elle veut changer le monde, « changer la vie » comme l’écrivait Rimbaud et il y a pour cela un élan profondément poétique chez elle. Son désir de liberté, pour elle et pour les autres, est sans limite. Pour reprendre les mots de Virginie Despentes, elle est beaucoup « plus désirante que désirable ». Et c’est pour cela qu’Haydée est un personnage universel. Par le type de féminité qu’elle incarne, et le type d’être humain tout simplement : une femme qui s’est engouffrée dans son désir et qui a beaucoup perdu, beaucoup sacrifié, jusqu’à devenir dure, rigide et se perdre elle-même, et se donner la mort. J’ai choisi de la faire parler à ce moment, de la faire raconter sa jeunesse quelques heures avant son suicide car je voulais aussi écrire sur cela, l’idéalisme comme maladie, pour elle en tout cas, mortelle.

Photo de l’autrice : crédit : Francesca Mantovani © Gallimard

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