Lavinia Bălulescu : «Maintenant, quand j’écris ces lignes, je peux enfin sourire»

 

Cela fait 22 jours que je suis confinée à la maison au moment où j’écris ces lignes. Je ne suis sortie qu’à trois reprises depuis. Deux fois pour faire des courses et une fois – à l’époque où les justifications de sortie n’avaient pas été encore mises en place. Cette troisième fois, mon amoureux et moi avons pris la voiture et nous avons roulé en dehors de la ville, près d’une forêt, où j’ai fait quelques tours pour ne pas perdre la pratique de la conduite (je suis jeune conductrice). Nous nous sommes ensuite baladés en escaladant une petite colline. L’ascension n’a pas été trop longue, et c’était de ma faute: je n’avais pas pris les chaussures adaptées et, en plus, l’envie de continuer cette montée avait subitement disparu. Et pourtant, malgré qu’on n’avait fait qu’une toute petite virée d’une demi-heure, aujourd’hui c’est une des plus belles choses dont je me souviens.

Notre appartement n’a pas de balcon. C’est ce que nous regrettons le plus. Pour le reste, nous essayons de continuer à vivre comme si rien de particulier ne serait arrivé dehors. Nous essayons d’aller nous coucher et de nous réveiller à des heures raisonnables. A 9 heures du matin je migre de la chambre vers le salon, comme si j’allais au bureau, j’ouvre mon ordinateur et je me mets au travail. J’ai la chance de pouvoir faire du télétravail. Je travaille de 9 heures et jusqu’à 18 heures, avec une pause d’une heure pour manger. Après 18 heures, je lis ou je m’attèle à mon occupation d’écriture.

Je suis un peu en retard avec mes lectures, je l’avoue. D’habitude, je suis une lectrice assidue, ces derniers temps en revanche j’ai eu du mal à avancer. J’ai choisi des livres qui m’aident à garder mon esprit dans la réalité. Par exemple, en ce moment je suis en train de lire Talking to strangers de Malcom Glandwel, car le sujet s’apprête à la situation que nous vivons. Le prochain sera le livre de Tara Westover, Une éducation, et ensuite Le génie des oiseaux de Jennifer Ackerman. Comme je vous disais, je reste dans la réalité, même si d’habitude je me réfugie dans la fiction.

Après vous avoir parlé de mes lectures, je voudrais vous dire quelques mots sur mon travail d’écriture. Dans la première partie de cette période de 22 jours, j’avais réussi à finir mon livre. Il s’agit d’une biographie romancée à laquelle je travaille depuis un an et sur laquelle je vous en dirai un peu plus après avoir reçu la couverture de la part de mon éditeur. Ce que je veux vous dire par là, c’est que cette situation folle qui est arrivée en Roumanie correspond exactement avec la période où j’avais presque fini d’écrire mon livre, en plus j’avais une date butoir très serrée. J’ai eu du mal à garder ma concentration et j’ai ressenti une crainte bizarre (une peur peut-être irrationnelle). Sincèrement, j’avais peur que quelque chose ne m’arrive et m’empêche de finir mon livre. Les gens avaient commencé à faire des provisions dans les magasins, alors que moi je tremblais à l’idée que je devais continuer à écrire ! Combien de temps allais-je être obligée de galérer ?  Je suis finalement arriver au bout. Maintenant, quand j’écris ces lignes, je peux enfin sourire. Peut-être que c’est cet exercice qui m’a aidé à le faire. Je l’ai d’ailleurs mentionné dans la note de l’auteur, en précisant que ce volume a été terminé pendant la pandémie et cette chose devrait être prise en compte dans la lecture de mon livre. C’est-à-dire que les lecteurs devraient être plus indulgents avec moi, si possible. Je souris maintenant. C’est un miracle de pouvoir encore se réjouir par ces temps envahis par l’anxiété.

En suivant avec rigueur mon programme, j’arrive à garder le moral et à sortir de ma tête le fait que mes parents se trouvent dans une autre ville, qu’ils font partie pour plein de raisons du groupe à risque. J’arrive aussi à oublier que cette année je m’étais promis de gigantesques changements dans ma vie, complétement différents de ceux qui m’arrivent en ce moment. Que je devais aller à Prague, dans une résidence littéraire que j’avais gagnée. Et tant d’autres choses. Je dépose tout ça dans ce coin de ma tête, je suis rigoureusement mon programme, je reste confinée et, dès que j’ai un peu de temps, je nourris le levain que j’ai mis à fermenter la semaine dernière. Il est vivant, fait des bulles dans son bocal, et dans quelques jours je suis certaine il m’aidera à faire mon pain.

Lavinia Bălulescu est une écrivaine et journaliste roumaine née à Drobeta-Turnu Severin en 1985. Elle a publié trois recueils de poésie, un roman et un recueil d’articles de presse : « Mov » (2004, Édition Prier), „Lavinucea“ (première édition – Édition Cartea Românească, 2007 ; deuxième édition – Édition Casa de Pariuri Literare, 2017), „Zmeii sunt de treabă“ (volume écrit avec Constantin Bălulescu, 2018, Édition Paralela 45), „La mine-n cap“ (Édition Cartea Românească, 2013), „Terasa fericirii“ (Édition Polirom, 2018).

(Traduit du roumain par Dan Burcea)

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