Interview. Anne-Catherine Blanc : « Ce qui fascine chez Jeanne Barret, c’est cette condition de femme seule dans le monde d’hommes du bateau, lui-même condensé de la société de son temps »

 

 

Le voyage de Jeanne publié aux Éditions des instants par Anne-Catherine Blanc se propose « d’habiller d’un peu de lumière l’ombre surgie du passé » de Jeanne Barret, probablement « la première femme à avoir fait le tour du monde habillée en homme », comme la présente le bandeau de ce livre. La vraie performance de cet ouvrage repose sur plusieurs aspects qui rendent visibles à la fois l’acuité de l’analyse du faible réservoir documentaire et la mise à contribution de la fiction dans l’écriture d’un journal imaginaire, qui ne prétend pas combler l’insuffisance des témoignages mais tente de rendre justice à la figure de cette femme intelligente et courageuse.

     

Dès le début de votre livre vous qualifiez Le journal de Jeanne comme étant « un journal imaginaire » en insistant sur « les distorsions qu’impliquent une subjectivité » prêtée à votre personnage. Ce sont là, je pense, les prémices de notre discussion que je vous propose de commencer en vous demandant d’où vient votre intérêt pour cette femme et surtout l’envie d’écrire son journal, redisons-le, imaginaire ?

Mon intérêt pour Jeanne Barret est venu progressivement. Pressentie pour écrire le texte d’un podcast dont elle était l’héroïne, j’ai bien sûr commencé par me documenter. Je me suis alors rendu compte du peu d’information dont on disposait, mais surtout du fait que ce peu, ce très peu, reposait rarement sur des éléments factuels, des actes authentifiés. Romanciers, scénaristes, chacun avait « sa » Jeanne et pliait le personnage à sa fantaisie, comme si ne rien savoir d’elle permettait de la réduire au rang de support à fantasmes. Jusqu’à la faire évoluer sur la dunette d’un navire, vêtue en officier de marine ! Une problématique naissait : comment créer un personnage de fiction à partir d’une personnalité authentique tout en respectant les faits avérés, le contexte et les mœurs de l’époque, c’est-à-dire en respectant à la fois l’Histoire et la mémoire d’une personnalité remarquable ?  

Quelles ont été les libertés et les contraintes dans ce travail de rédaction d’un genre littéraire si particulier ?

Libertés et contraintes sont indissociables. Il y a eu la recherche préliminaire : j’ai passé près de trois ans à fouiller Bougainville et ses compagnons autour du monde, le grand-œuvre d’Etienne Taillemite, conservateur en chef aux archives nationales (Paris, Imprimerie nationale, 1977). Cet ouvrage de 1100 pages réunit tous les journaux de bord du voyage, les replaçant dans la perspective historique nécessaire à leur interprétation. Taillemite, de plus, adopte un point de vue de marin et d’historien de la marine. Toute l’expédition tient dans cette « somme », qui m’a fait voyager! Au fil de mes lectures, je distinguais mieux la petite ombre de Jeanne qui apparaît furtivement chez certains diaristes, plus nettement chez d’autres, comme Vivès, chirurgien à bord de l’Étoile, (le récit de Vivès esquisse le seul portrait physique qui nous reste d’elle.) Elle fascine ses compagnons de voyage mais demeure pour beaucoup un sujet tabou, à peine effleuré à l’écrit : la présence d’une femme à bord d’un navire de sa Majesté est une affaire sulfureuse qu’il convient de voiler pudiquement. Ces récits issus de personnages (tous masculins, il faut le souligner) très différents par la fonction, la classe sociale, le niveau de langue, s’accordent cependant de façon étonnante, soulignant son humeur égale, son énergie physique, son ardeur au travail, associés à une grande « modestie .» Bougainville en personne vante sa « scrupuleuse sagesse. » Une personnalité s’esquisse, en creux.

Je me suis aussi intéressée aux archives de l’île Maurice, ex-Isle de France. Puis, à force de patience, j’ai découvert sur le sujet des sites historiques sérieux qu’il a fallu arracher aux profondeurs du web, car ils sont très peu consultés. La prétendue information autour de Jeanne Barret tourne en boucle. Beaucoup de sites se pillent et se renvoient les uns aux autres, reproduisant à l’infini les mêmes erreurs. A commencer par une prétendue gravure d’époque censée la représenter, imprimée neuf ans après sa mort, alors qu’il n’existe d’elle aucune iconographie connue! En revanche, les actes notariés qu’elle signe d’une main ferme soulignent les décisions d’une personnalité hors du commun.

Restait à harmoniser ces traits de caractère reconnus avec le contexte historique – tout être humain est en partie façonné par son époque – pour passer de la personne au personnage, de la recherche à l’écriture.

« Vivre à bord d’un bateau exige d’être très fou, ou très sage. » Cette phrase est consignée par Jeanne vers la fin de l’incroyable aventure qu’elle vit à bord de L’Étoile. Qui est donc cette femme que les diaristes, ajoutez-vous, décrivent comme n’étant jamais « une femme affolée, écrasée par le sort, ni simplement résignée ? »

À moins de voir émerger aux archives de nouveaux documents (que certains passionnés recherchent avec une grande rigueur scientifique), on ne saura jamais exactement qui elle était. Il est même possible qu’elle ait usurpé le patronyme de « Barret ». Mais on peut interpréter les faits avérés : à son départ de Rochefort, elle a environ vingt-cinq ans. Pour l’époque, elle est donc une femme « encore jeune », mais en aucun cas une ingénue. Elle a eu un enfant hors mariage, épreuve considérée comme infamante, et le courage d’affronter l’opinion publique. A bord de lÉtoile, elle ne se sépare jamais de ses deux pistolets, même pour dormir. Qu’elle ait choisi d’embarquer par amour pour Philibert Commerson, son mentor et amant, ou par un goût de l’aventure et des sciences acquis à ses côtés, ou pour toutes ces raisons mêlées, elle sait que la partie présente des dangers. Qu’elle ait ensuite résisté deux ans aux conditions terribles de la vie à bord et à la pression permanente qui l’entourait (car, en dépit de tout ce qui a pu s’écrire, son travestissement était déjà soupçonné au bout d’un mois) est une preuve supplémentaire de sa grande force de caractère. Vivre sur un bateau exige des nerfs solides, entre les dangers de la navigation et ceux de la promiscuité. Or, ce n’est pas Jeanne, c’est Commerson qui, une fois embarqué, compare le navire à une souricière et sombre dans la « mélancolie » et la « bile noire. » 

Nous sommes dans quelle époque ? Comment est-elle arrivée à s’embarquer dans cette aventure, alors que l’on sait, les femmes n’étaient pas autorisées à monter à bord d’un navire ?

Nous sommes sous le règne de Louis XV, en plein XVIIIe siècle, précisément en 1767. Commerson, recruté en tant que botaniste pour participer à cette première circumnavigation française, a le privilège de se faire accompagner d’un valet « gagé par le roi ». Sans doute préfère-t-il les soins de sa « servante-maîtresse », instruite et compétente dans sa partie, à ceux d’un rustaud qu’il devra former à bord ; peut-être, d’ailleurs, l’aime-t-il vraiment. Elle se déguise donc en garçon, comprimant sa poitrine sous des bandages serrés formant une sorte de corset, et embarque sous le nom de Jean Barret. Quel que soit l’état de leur relation, ils sont indéniablement complices à ce moment de l’histoire.

Justement, qui est ce Philibert Commerson dont nous aurons l’occasion de reparler, tellement ce personnage haut en couleurs est important dans la vie de Jeanne ?

Né en 1727, Philibert Commerson est issu d’une famille de la haute bourgeoisie de robe. Son père, notaire, est conseiller particulier du prince des Dombes. Il n’est donc pas noble, bien qu’on lui attribue parfois à tort la particule « de » Commerson. Médecin diplômé, botaniste de renom, il a herborisé sur toute la côte languedocienne jusqu’aux Pyrénées. Ichtyologue, il a rédigé une description des poissons de Méditerranée destinée à la reine de Suède, commandée par Linné. Demeurant depuis longtemps près de Dijon, il « monte » à Paris de à la demande de ses pairs, qui le pressent de faire reconnaître et subventionner ses travaux, ce dont il ne se soucie guère (en effet, l’essentiel de son immense contribution à la biologie s’est perdu pour la postérité, faute de diffusion). C’est à Paris qu’il est pressenti pour faire partie de l’expédition de Bougainville. Commerson était veuf ; Jeanne Barret avait chez lui le titre de gouvernante et tenait son ménage. Certains témoignages permettent d’établir qu’elle l’aidait depuis un certain temps dans ses travaux.

Il y aurait beaucoup à dire de ce que vous décrivez avec précision et abondance de termes marins de cette aventure extraordinaire.

Les détails relatifs à la navigation viennent des journaux de bord, du moindre changement d’amure aux grains brutaux, jusqu’au récit du « baptême » imposé au passage de l’équateur, rapporté par Commerson en personne. Tout est là, dans les journaux de bord de Bougainville, de Caro, de Vivez et des autres. Je n’ai eu qu’à suivre la chronologie du périple et à piocher dans les détails, en éliminant une quantité d’anecdotes pittoresques, mais hors de propos. Les textes de ces hommes, pour la plupart marins de profession, usent largement du vocabulaire technique. Je n’aurais pas pu en saisir toute la portée si je ne l’avais pas longtemps pratiqué moi-même. Le plus difficile n’a pas été le changement de focale que m’imposait la narratrice, mais la nécessité de rendre le langage maritime compréhensible à des lecteurs non « amarinés* ». Ce langage vient naturellement sous la plume de Jeanne car elle observe et retient, mue par son désir de comprendre le métier de marin. Elle confronte chaque jour ce vocabulaire nouveau aux mêmes objets, aux mêmes actions collectives réglées : sur ces grands navires, rien de plus ritualisé qu’une manœuvre de pont. Elle mémorise donc. Le lecteur, lui, n’est pas en situation ! C’est pourquoi j’ai dû rédiger un glossaire, qui m’a donné du fil à retordre.

*  Amarinés : familiers des choses de la mer

L’expérience de Jeanne passe par une multitude d’états d’âme qui rendent compte de sa curiosité et de la profusion d’émotions qui la comblent. Je vous propose d’en choisir quelques-unes. La première, c’est l’émotion et la nouveauté d’embrasser le large. Cette note en dit long : « En mer. Enfin, je comprends ce que cela veut dire. L’immensité déborde mes yeux » pour ajouter une semaine plus tard le grand plaisir de s’enivrer « du vent chargé de sel et d’embrun ». Comment lire cet enchantement ?

Pour s’être embarquée dans une aventure aussi folle, j’ose croire que Jeanne devait en avoir envie. Elle n’a connu depuis l’enfance que la servitude. Elle a voyagé deux fois en chaise de poste, entre sa Bourgogne natale et Paris, puis entre Paris et Rochefort où l’attendaient l’Étoile et la mer, ouverture sur l’infini. Cette découverte de la mer va de pair pour elle, pas avec la liberté – elle n’est pas plus libre à bord qu’à terre – mais avec la perspective d’une liberté. Puisque la mer dépasse son imagination, tout devient imaginable, tout devient possible. La mer, le pont d’un bateau, sont des lieux où tout, absolument tout, peut arriver à l’instant, la rencontre avec Léviathan comme celle de « l’Île du jour d’avant* ». Jeanne ne formule pas cette ouverture, mais elle la perçoit très bien.

     *  Titre d’un roman d’Umberto Eco

Que dire de la peur de l’inconnu dont elle avoue être guérie par la confiance insufflée par la science. Que pouvez-vous nous dire de cette femme de condition modeste, passionnée par la science et dotée d’une intelligence et d’une capacité d’apprendre exceptionnelles ?

On ne sait rien de l’éducation qu’avait reçue Jeanne Barret avant d’entrer au service de Commerson. J’ai tenté de l’imaginer enfant, vive, curieuse, mais redoutant les revenants de la culture populaire autant que les anges et les démons de l’endoctrinement religieux. Chez Commerson, chercheur insatiable ouvert à la philosophie des Lumières, elle pénètre dans un autre monde. La science lui apprend qu’elle n’a à redouter les forces naturelles que pour ce qu’elles sont, non comme les manifestations d’une toute-puissance immanente, la science évite tout biais d’autorité et préfère une bonne question à une réponse péremptoire. Mieux : la réponse à cette question est à la portée de l’homme par le chemin de l’observation, de l’expérience, de la déduction. Quelle libération de la pensée pour une jeune fille intelligente, capable et désireuse de s’instruire !  

Et pourtant, le désespoir guette les cœurs des marins. Les maladies, mais aussi la promiscuité et les conditions dures à bord y contribuent largement. Au fil des jours, Jeanne notera « Je n’ose plus appeler voyage notre triste navigation ». Comment comprendre ces mots qui résonnent comme une grande déception face à l’optimisme de Jeanne.

Jeanne, diariste imaginaire, écrit ceci à l’unisson de tous les authentiques diaristes du bord dans un des pires moments de l’expédition, mai 1768, où les textes résonnent d’un chœur de lamentations. Le commandant lui-même note dans le journal de la Boudeuse : « Arrêterai-je un jour de n’écrire que pour pleurer notre condition funeste ? »* L’Étoile prend l’eau. Rétive à la manœuvre, elle retarde sans cesse la Boudeuse. Les vents sont contraires, les grains nombreux, violents. Les navires évoluent entre des îles inabordables, guidés par des cartes imprécises, voire erronées. Les vivres sont infestés de rats et de vermine. Plus de de produits frais, le scorbut s’étend. L’eau douce manque, le peu qui reste au fond des barils donne la dysenterie. La chaleur humide, le sel, aggravent les maladies de peau. Grâce à Vivez, nous savons que Jeanne Barret n’abandonna le corset qui écrasait ses formes qu’après l’agression dont elle serait victime au mois de juillet, l’état-major étant alors contraint de la reconnaître comme une femme. D’après Vivez, ce renoncement vestimentaire fut un grand bien, car son corps était « couvert de dartres et de boutons » qui guérirent quand cessèrent les frottements. Pourquoi le conservait-elle, alors qu’il ne faisait déjà plus illusion ? Sans doute pour éviter toute forme de provocation, mais peut-être aussi en guise d’armure, symbole de sa fermeté. Le personnage de valet qu’elle avait longtemps joué, sans arriver à le rendre crédible, ne la protégeait plus. Dans ces conditions extrêmes où elle subit les souffrances collectives aggravées des siennes, indicibles, on ne peut vraiment pas imaginer une Jeanne optimiste.

*  Je me suis permis de prêter un peu plus loin cette phrase à Jeanne,  la seule que j’aie pillée à Bougainville ou à qui que ce soit d’autre.

Sa condition de femme est un véritable sujet de ce journal imaginaire. Que pouvez-vous nous dire à ce sujet tellement large qui occupe les agissements de Jeanne, ses pensées et tout ce qui lui arrive pendant ce voyage? 

Ce qui fascine chez Jeanne Barret, c’est évidemment cette condition de femme seule dans le monde d’hommes du bateau, lui-même condensé de la société de son temps. Curieusement, les risques physiques et psychologiques extrêmes qu’elle a pris sont éludés dans la plupart de œuvres modernes dont elle est l’héroïne. Il est vrai qu’il faut chercher la vérité dans le seul journal de Vivez : au cours d’une escale, un groupe de matelots qui l’ont vue s’isoler pour faire sa lessive au bord d’un ruisseau l’immobilisent, lui arrachent ses pistolets et ses vêtements. Vivez euphémise la suite grâce aux métaphores fleuries de la littérature érotique du XVIIIème siècle, qui ne laissent cependant aucun doute sur la réalité du viol. Sans ce témoignage précieux, la lecture des autres recensions du voyage permettrait tout juste de pressentir qu’il s’est produit dans l’existence de Jeanne un événement déterminant ce 10 juillet 1768, mais on ignorerait tout de sa nature exacte. Certains diaristes, dont Commerson, n’en font aucune mention. D’autres lui consacrent une phrase, tel le jeune Pierre Duclos-Guyot : « On a découvert que le domestique à monsieur Commerson étoit une fille qui avoit passé jusqu’à présent pour garçon. » D’aucuns soutiennent que des matelots l’ont vue de loin se déshabiller. La marine royale symbolise une majesté au visage immuablement masculin, et un équipage est construit sur le mode clanique. Par le mutisme, par l’oubli, le clan évacue tout ce qui pourrait faire tache.

C’est en découvrant ce crime impuni, réduit par Vivez au rang d’anecdote graveleuse, que j’ai vraiment eu envie de rendre hommage à la voyageuse de l’Étoile. Mais comment ? La présenter en scientifique enthousiaste, en amoureuse passionnée, en aventurière audacieuse aurait été forcément réducteur. La tentation était grande aussi d’en faire une icône féministe avant l’heure. Mais si Jeanne était féministe – et pour accomplir ce qu’elle a accompli, elle devait l’être, même sans en avoir conscience – elle n’avait aucun moyen d’exprimer ses convictions. Après l’agression, sa vie à bord de l’Étoile continue comme avant, au moins en apparence. Restait à imaginer les souffrances, les humiliations, les contraintes innombrables qu’elle a subies, puis à se demander dans quelles motivations puissantes elle puisait cette force indéniable, soulignée avec admiration par tous ses chroniqueurs.

Comme promis, revenons à Philibert dont Jeanne crayonne un portrait assez sévère : « un vaste orgueil, une haute idée de soi et de ses origines » mais qui reste « un homme d’honneur ». Ailleurs, vous le qualifiez de « scientifique rigoureux, bon latiniste, écrivain à la langue riche et précise, dessinateur doué, travailleur acharné ». Que faut-il ajouter à ce portrait ?

Je n’ai reçu aucune formation en psychologie et vais donc exprimer ici une opinion de profane : la lecture de son journal m’a donné l’impression qu’il était peut-être « bipolaire », ou appelé à le devenir en vieillissant, ce qui expliquerait son alternance de phases d’exaltation (presque toujours liées à la recherche scientifique) et d’ « humeur bilieuse », de plus en plus rapides. Ses amis rapportent, dès sa jeunesse, une « fougue excessive » qui le pousse à risquer sa vie dans de folles randonnées d’herborisation, où il se blesse plusieurs fois en chutant sur des rochers, suivies de périodes de repli sur soi et de mélancolie. Il se croit persécuté : soit quelqu’un lui en veut, soit le sort s’acharne sur lui. Hypocondriaque, il se plaint d’une quantité infinie de maux qu’il apaise avec de larges doses de laudanum, aggravant la situation : de nous jours, on dirait qu’il est « accro aux opiacés » ! Ce genre de caractère est particulièrement redouté dans les navigations au long cours car il demande à l’entourage des trésors de patience. Dire que Commerson ne se fait pas que des amis durant l’expédition serait un bel euphémisme : tous les chroniqueurs font état, à un moment ou un autre, de son caractère exécrable.

Dans son journal, semé de remarques acerbes envers les uns et les autres, il ne mentionne pas son valet. Plusieurs voyageurs rapportent qu’en public, il l’appelle « ma bête de somme » car à terre, il lui fait porter le matériel scientifique, l’écritoire, les vivres, les armes… Dans ces conditions, il est peu probable que la jeune femme lui ait conservé longtemps son amour. Une légende tenace veut qu’à l’île de France, elle l’ait accompagné fidèlement jusqu’à sa mort. Or, tous les documents d’archives vont dans le sens d’une séparation assez rapide du couple après son débarquement.

En guise de conclusion, permettez-moi de reprendre une phrase à travers laquelle vous revendiquez la méthode du compromis entre rigueur historiographique et liberté de fiction que vous utilisez dans la construction de votre livre : « Rien ne permettra jamais de répondre (à la question des sentiments éprouvés par Jeanne), mais rien n’empêche une interprétation des faits ». Doit-on comprendre cette affirmation comme une (vraie) liberté de l’auteur ? Y a-t-il une limite à cette liberté ? Comment avez-vous réussi ce compromis ?

L’idée d’écrire un journal imaginaire m’a été suggérée au moment du podcast, mais elle était déjà en train de s’imposer inconsciemment. Depuis des décennies, le « je » narratif envahit le champ littéraire, abreuvant les lecteurs d’autofiction, parfois jusqu’à écœurement. Ce genre, périlleux quand il n’est pas étayé par une écriture solide, justifie souvent les pires déballages au nom du sacro-saint « pacte autobiographique ». Le « je » d’un journal imaginaire, lui, se présente d’emblée comme fictif. Il ne prétend pas à la vérité. Il ouvre très largement le champ des possibles, tout en le soumettant à des contraintes déterminées par l’auteur lui-même, dont la principale est l’honnêteté. Ce n’est pas une démarche innovante, j’en suis consciente. Mais elle m’a permis de contextualiser, c’est-à-dire d’éviter, autant que possible, les contresens historiques et les interprétations anachroniques, dans le souci constant de respecter la mémoire d’une femme exceptionnelle. Et ce n’est pas aussi facile que cela en a l’air. J’ai tenté de tisser une toile légère, dessinant une cohérence entre ses points d’ancrage qui sont les actes officiels, les témoignages et les faits historiques avérés. Je sais aussi que si de nouveaux documents sont découverts, mon interprétation des faits peut devenir obsolète. Mais dans ce cas, le texte restera ce qu’il est : une fiction. Il appartient aux lecteurs de dire si j’ai, ou non, réussi ce compromis.

Propos recueillis par Dan Burcea

Anne-Catherine Blanc, Le voyage de Jeanne, Éditions des instants, 2023, 300 pages.

                                                                                                                                                      

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