Catherine Ecole-Boivin : Pleurer en temps de pandémie.

 

La littérature en temps de pandémie, que peut-elle ?

Je voudrais avoir autre chose que du chagrin à offrir à mes mots, là aujourd’hui. Je voudrais que pousse entre les lettres de la colère. Dans « La Métallo », ou dans le recueil des pensées du paysan Paul Bedel, « Paroles d’un paysan » et dans tous mes livres, je l’ai déjà maniée cette colère stérile. J’ai écrit ce monde que l’on nous arrache, cette terre que l’on trahit, cette nature débordante d’amour que l’on saccage. J’ai écrit le viol, l’injustice, la joie et la fraternité que l’on nous vole en nous comparant les uns aux autres, en rendant la compétition au rang de valeur suprême. J’ai écrit l’amour en éducation, dans « Cahier de vie d’une Institutrice ».

Nos mots d’écrivains sont silencieux, je peux écrire, mais tout ceci ne sert plus à rien. Il y a devant nous des mythomanes experts qui mentent à chaque parole. Une parole donnée puis retirée. Nous nous habituons tellement à cette médiocrité, que maintenant plus personne ne se révolte, ne s’indigne. Cette année, j’ai vu des gens éborgnés alors qu’ils demandaient que tout ceci s’arrête, ils portaient ou non un gilet jaune. Ils se révoltaient contre les fermetures d’usines françaises, et pendant ce temps-là le gouvernement rajoutait de l’enfer à l’enfer en vendant Alstom, en vendant les Aéroports de Paris aux chinois dès 2015, en bradant, il y plus de dix ans nos autoroutes sur lesquelles financièrement on ne peut plus rouler. J’ai vu en octobre et en novembre 2019 des médecins et des infirmiers que les CRS ont frappé avec leurs matraques devant leurs hôpitaux. Les CRS leur ont cassé les bras. Ils leur ont brisé les mains. Et là, certains vont mourir là bientôt, mourir d’avoir voulu sauver des vies. Mourir de travailler. Vous rendez-vous compte ? J’ai vu les gens dans les ronds-points de Saint Nazaire à Genoux, supplier les CRS de ne pas leur détruire leur miséreuses cabanes où ils rêvaient de solidarité et de fraternité.

Je prends en plein cœur la misère depuis vingt ans. Je me dis mais où va tout cet argent que l’on nous prend et que l’on ne redistribue pas ou plus ? Il est accaparé par des institutions multipliées et des intermédiaires. 5 pour cent des gens les plus riches détiennent la richesse du monde. Pourtant où sont ces gens en temps de guerre ? À part dans leurs maisons et châteaux ? Le virus Covid-19 est le rejeton de la mondialisation, à qui nos sociétés ont vendu leurs âmes. Alors comme il n’y a plus d’argent pour la vie, l’éducation et la santé, la mort est appelée à la rescousse, une mort que l’on n’autorise même pas à être accompagnée. On a muré les Ephads comme l’ont fait les nazis avec les établissements d’handicapés. Chut. Nos trésors meurent solitaires. Personne ne dira jamais ce qui s’y est passé. On ne tient compte de leur mort que depuis peu. Avant même leur nombre n’avait pas d’importance.

J’ai entendu il y 4 semaines, un Président d’une république française naufragée promettre des primes aux soignants et aux gens qui n’ont pas le droit d’être confinés, d’avoir un petit temps pour eux pour reprendre souffle. Des primes qu’ils n’auront pas, hier il n’en était déjà plus question. Savez-vous que les salaires des infirmiers en CDD sont versés 2 mois plus tard ? Qu’une heure de nuit travaillée est majorée de seulement 0.90 centimes ? Ces soldats sans armes et sans armures contre un ennemi meurtrier, ne dépassent jamais un salaire de 1600 euros net même après plusieurs années de contrats CDD en hôpital public ? Alors certains applaudissent ? C’est trop tard, notre pays est devenu sous-développé, regardons-nous en face. Combien nous reste-t’il chaque mois après charges, impôts et TVA ? Pour combien travaillons-nous vraiment ? Regardons le reste, ce qu’il nous reste. Ce qui reste de ce saccage politique, des politiques qui osent encore promettre et diriger notre pays. Nos soignants sont masqués de tissus, issus de vieilles culottes. Ils sont chaussés de bottes de jardin. Ils sont habillés de sacs poubelles ou de vêtements de pluie, et leurs yeux sont protégés par des masques de plongée et nous plongeons vers le néant. Des soignants à qui on a demandé de ne pas sauver certaines catégories de malades, le texte de l’ARS est en ligne en PDF.

Qui se révolte de cela ? là maintenant ? Nous devons si nous attrapons ce virus, rester chez nous avec un Doliprane comme bonbon de consolation et attendre le pire ou pas, alors même que certains médicaments pourraient nous être proposés. Les gens encaissent bouche bée, tous les soirs les paroles d’un menteur, le directeur général de la santé qui par des jeux de sémantique, nous parle des morts sans en dire un mot de vrai et de véritable. Rien de majuscule. Pas un mot de compassion (tout comme les journalistes d’ailleurs), pas une larme, pas un remord et tout continue le lendemain. Il n’y a quasiment personne de testé en France, il n’y a toujours pas de masques, ni de médicaments, d’antibiotiques, d’anti-viraux mis à notre disposition ….

Les politiques, l’éparpillement des pouvoirs en France, après avoir pillé nos valeurs humaines, aujourd’hui nous ont tués, déjà tués depuis longtemps, en temps qu’humains solidaires et fraternels. Nous sommes moribonds et ce virus n’existe que pour nous montrer la vérité. La littérature, mais seulement si elle suit les battements de nos cœurs aimants, devra se réécrire bientôt. Mais il faudra que nous soyons forts pour combattre les instances culturelles technocrates qui nous gouvernent nous aussi, et ont laissé proliférer parmi nous des prédateurs.trices.

Même à bout de souffle, dans ce temps où on a laissé les tabacs ouverts mais où on a fermé les librairies, ne l’oublions jamais, un manuscrit a besoin d’amour et de tendresse pour survivre.

Prenez soin de vous et de vos mots.

Catherine Ecole-Boivin est née à Cherbourg et habite Pornic, elle est publiée chez Albin Michel, elle vient de publier en novembre “Paroles d’un Paysan”, préfacé par Serge Joncour, dans la collection beaux livres et un roman en janvier 2020 “Embrasser l’eau et la lumière”.

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