Rentrée littéraire septembre 2023 – Gaëlle Bélem : « Ce roman est une épopée botanique qui progressivement se mue en quête d’amour »

 

Avec Le fruit le plus rare ou la vie d’Edmond Albius (Editions Gallimard, 2023), Gaëlle Bélem (Grand Prix du roman métis 2020) confirme son surprenant talent qui prête à son style une extraordinaire capacité d’offrir aux couleurs de son île natale l’habit splendide d’une langue enchanteresse. Survolant avec aisance les éléments consacrés du genre littéraire de la biographie romanesque, son nouveau roman ose franchir à la dérobée la frontière menant vers un imaginaire dont l’ambition est de sonder au plus profond l’âme du personnage qui l’habite. Fait rare, la vie d’Edmond Albius s’anoblit sous sa plume, ouvrant ainsi large la porte vers une existence qui ne cesse de réclamer son droit le plus simple, celui d’être reconnus à sa juste valeur. Le récit est ainsi traversé par une humanité dont la profondeur n’a d’égal que l’urgence de la proclamer.

Lors de la parution de votre premier roman Un monstre est là, derrière la porte en 2020 aux éditions Gallimard, vous nous aviez fait cette déclaration révélatrice concernant sa genèse : «J’ai l’impression que ce livre était là, en latence, en attente dans mon esprit depuis mes 20 ans». Qu’en est-il cette fois de ce second roman ? S’agit-il d’un sujet tout aussi persistant dans votre mémoire et vos intentions littéraires ?

Je suppose qu’il en est des romans comme des vagues. Certaines se forment si loin qu’on a le temps de les voir venir. D’autres, imprévues et solitaires, vous prennent par surprise. L’idée d’écrire Le fruit le plus rare fut soudaine, mais cette soudaineté s’est aussitôt muée en évidence. La littérature, c’est autant une affaire d’intuition spontanée que d’intention et d’actes longtemps envisagés.

Je voulais un texte sensible dans lequel s’entrelaceraient les codes du roman historique et tous les méandres de l’âme humaine, l’avalanche d’émotions – mélancolie et colère, doutes et sérénité, résignation et audace – qu’un homme peut ressentir. Le résultat est cette biographie romancée qui mêle faits historiques, orchidées et espérances déçues. Dire la vie d’un génial botaniste noir, découvreur de la méthode de fécondation manuelle de la vanille, sous le ciel des Tropiques : voilà mon intention avec ce roman qui retrace l’histoire d’un homme et d’une fleur.

Le fruit le plus rare est aussi né d’une frustration et d’un étonnement : Comment se fait-il qu’en dehors de La Réunion si peu de personnes connaissent celui qui a permis au monde entier de savourer la vanille ?

En effet, dans l’Hexagone il n’y a que l’essayiste Michaël Ferrier qui avait consacré à Edmond Albius le dernier chapitre de son livre Sympathie pour le Fantôme. Qui est en fait cet esclave que Féréol Bellier Beaumont, son maître et son mentor, qui l’initia à la botanique, qualifie d’« un des personnages marquants du XIXe siècle réunionnais » ?

Edmond Albius est un Noir du XIXe siècle, bien-meuble avant d’être homme, orphelin, analphabète, né pour la pioche et les champs de canne. Paradoxalement, il déjoue tous les pronostics. C’est un saumon, ou un p’tit bichique comme on dirait à La Réunion : il va à contre-courant de la banale vie d’esclave qui l’attendait et la change, bien malgré lui, en destinée. Il se fait adopter. Il est doué comme personne en botanique. Il a des rudiments de grec et de latin. Surtout, il fait cette découverte botanique absolument révolutionnaire, si extraordinaire qu’actuellement des historiens et des associations de La Réunion montent un dossier pour que sa découverte soit inscrite au Patrimoine mondial de l’Unesco.

En racontant la vie de cet homme, vous prenez le soin d’indiquer vos sources dans de nombreuses notes de bas de page de votre roman. Pourriez-vous nous en citer quelques-unes et nous dire comment avez-vous structuré votre matériel documentaire ?

Mes sources datent du XIXe siècle car Edmond vécut de 1829 à 1880 et c’est à partir de 1841 qu’il découvrit le fruit le plus rare. Elles sont constituées de coupures de presse, d’échanges épistolaires privés, de courriers administratifs, d’inventaires de biens, d’extrait d’état civil et de testament. Un travail de collecte, de lecture, de confrontation des sources écrites fut fait. Après vint une recension des sources iconographiques (tableaux des paysages de Bourbon au XIXe siècle, de l’annonce de l’abolition de l’esclavage, portrait d’Edmond Albius, etc.). Puis, lectures de livres d’historiens, de récits de voyages à Bourbon, de témoignages sur la vie dans les colonies de plantation avant et jusqu’au XIXe siècle. Ensuite, collecte de photos et lecture de livres de botanique pour bien connaître les orchidées. Enfin, des visites dans les vanilleraies de La Réunion. Malgré ce travail conséquent, si je ne m’en tenais qu’aux sources, je n’aurai pas pu écrire plus de deux pages sur Edmond Albius. C’est un esclave, donc un individu sans trace ni mémoire. C’est à ce moment-là qu’a cessé le travail de l’historien et commencé l’inventivité de la romancière avec ce matériel documentaire varié mais au demeurant très maigre sur Albius.

Concernant cette part de romanesque, peut-on parler d’un Edmond créé dans ce qu’il a de plus intime par votre écriture ? 

Le fruit le plus rare est une biographie romancée qui colle au plus près de ce qu’a pu être la réalité d’Edmond. On connaît à peine le botaniste, on ignore totalement l’homme, son assise émotionnelle. J’ai voulu réparer cela en faisant la radiographie d’Edmond à toutes les étapes de sa vie. Edmond Albius est le personnage par excellence de l’Histoire réunionnaise. Il découvre comment polliniser artificiellement les fleurs de vanille, une orchidée qui ne donnait quasiment pas de fruit hors d’Amérique latine. C’est grâce à lui que le monde entier consomme la vanille. Mais c’est un génie inconnu ! Il n’y a qu’à l’île de La Réunion que c’est une figure familière. Son visage apparaît sur les emballages de produits agroalimentaires (chocolat, compote, jus de fruits), son nom est celui d’établissements scolaires, une statue de lui se dresse dans sa ville natale mais il n’est que l’homme d’un instant, une silhouette face à une fleur. Habiter n’est pas connaître, manger c’est souvent ignorer que ce qu’on a dans la bouche a une histoire ! J’ai voulu donner une chair, insuffler une âme et offrir une destinée à celui qui n’était qu’une ombre devant une orchidée.

 Le titre de votre roman mérite toute notre attention car, pour le comprendre, il faut s’arrêter sur sa double signification. Contentons-nous à premier abord de sa signification première, celle du « fruit le plus rare de la Terre ». Comment le qualifier surtout lorsque l’on apprendra que la trouvaille d’Edmond dont vous venez de parler sera pour lui plutôt une source d’ennui qu’une reconnaissance de sa lumineuse intuition ?

Edmond lui-même qualifie un jour sa découverte de la vanille, son fruit rare, de « fruit pourri ». Puis il se ravise. « Il est certain que sans la vanille, sa vie serait pire que ce qu’elle est, qu’elle est une bonne étoile ». À vrai dire ce n’est pas ce fruit qui est une source d’ennui, ce sont les règles de la société française de l’époque qui fait de l’inhumain l’ordinaire. Edmond Albius fait l’une des plus belles et grandes découvertes botaniques de l’Histoire. La seule reconnaissance qu’il a – un sorbet, un tour en poney – est dérisoire. Ce roman n’est toutefois pas un procès ; il n’est que le portrait d’un homme aux prises avec la stratification socio-raciale et le racisme institutionnel de son temps.

La vie d’Edmond m’amène surtout à penser que parfois le pire d’aujourd’hui est la chance de demain. Un moment donné, Edmond a certainement cru reculer à cause de ce fruit rare. Quand on prend de la hauteur, on se rend compte qu’il prenait simplement son élan. Il a fait un bond extraordinaire dans le temps et l’espace pour réapparaître aujourd’hui dans l’Histoire !

Le temps montre que la reconnaissance, la réhabilitation savent être au rendez-vous, même avec du retard. Le fruit rare, c’est tout autant la vanille que ce roman qui, je l’espère, apportera dignité et reconnaissance à Edmond.

Le second sens concerne une réalité plus profonde et personnelle d’Edmond Albius, que vous qualifiez de « son fruit rare », de « féroce victoire sur le monde ». Que dit cet autre nom de fruit secret qui renferme le sentiment de bonheur de votre héros amoureux de Marie-Pauline, sa bien-aimée ?

Quand on y pense, nous avons tous un fruit rare, un trésor matériel ou immatériel férocement gardé : il peut s’agir de nos enfants, d’une réalisation personnelle et artistique, de l’amour, de notre désir de liberté. D’abord Edmond croit que la vanille est le fruit le plus rare. Plus il gagne en maturité, plus il comprend qu’il s’est trompé. Ce n’est ni l’aisance matérielle ni la reconnaissance qui sont essentielles ; Edmond déplace son curseur. Sa jeune épouse est son fruit le plus rare. D’autres personnages du roman parviennent à la même conclusion. Pour Ferréol, le maître d’Edmond, le fruit le plus rare, c’est Edmond. Pour Elvire, le fruit le plus rare, c’est son frère Ferréol. Ce roman est une épopée botanique qui progressivement se mue en quête d’amour et montre le cheminement des personnages avant de prendre conscience que le fruit rare n’est pas forcément là où ils le croyaient. Il dit aussi très bien la diversité ethnique, autre fruit rare de l’île de La Réunion : Edmond, Noir d’origine mozambicaine, appelle papa un Français au sang bourguignon, épouse une créole d’origine indienne et a pour meilleur ami, Isidore, un esclave malgache. Et si le bonheur était plus une question d’entourage que d’opulence ?

Il y a dans votre roman, sans perdre de vue la réalité du siècle et des lieux, un vrai réquisitoire du statut quo social de l’île Bourbon qui met en lumière le statut des esclaves et celui des maîtres. À ce sujet, je m’arrêterais d’abord sur l’impossible émancipation dont souffrent les esclaves. « Edmond se demande – écrivez-vous – si on peut devenir quelqu’un quand on naît rien ». Comment doit-on comprendre cette phrase qui résonne comme un postulat gravé dans le marbre de l’époque ?

Tomasi di Lampedusa écrivait dans Le guépard : « Si nous voulons que tout demeure en l’état, il faut que tout change. » Le 20 décembre 1848, date de l’abolition de l’esclavage à La Réunion, a à la fois tout et rien changé pour Edmond. L’émancipation – et par extension l’ascension sociale – est quasiment impossible à un point tel que la seule chose qui le préoccupe, lui, comme tous les nouveaux affranchis, c’est juste survivre. On a supprimé l’esclavage mais pas la somme des mentalités, comportements et actes discriminatoires qui permettraient l’accès plein et entier des Noirs à la jouissance des droits. Encore une fois, j’ai une posture de romancière qui constate, pas de juge qui condamne ! Ce qui m’intéresse et m’inquiète tout autant, c’est que 175 ans plus tard les descendants d’esclaves restent cantonnés aux strates inférieures de la société réunionnaise qui, si elle se targue d’être métissée, ne s’est pas totalement départie de cette logique socio-raciale. Ce passé esclavagiste et traumatique ne passe toujours pas, en somme.

Est-ce que cela a un lien avec « une liberté mal préparée » qui se transforme rapidement en un « pousse-au-crime » pour beaucoup d’esclaves mal préparés à un changement si rapide de leur condition ?

L’expression est de Lepervanche, un juge de paix, qui n’a pas cessé de défendre Edmond. Hier comme aujourd’hui, libérer un prisonnier sans suivi, sans accompagnement, sans travail de réinsertion est rarement de bon augure. La liberté ne fait pas la satiété ; Edmond Albius libre et pauvre se met donc à voler pour s’offrir un peu du confort dont il jouissait chez son ancien maître. Pour ce délit, il a naturellement été condamné.

L’île Bourbon, comme elle est appelée à l’époque, est présente dans votre roman d’une manière si vivante, le regard que vous lui portez est à la mesure de sa beauté et de ses ressources. Mais, loin d’être une simple carte postale, elle contient tant de changements, de drames, comme celle d’Edmond, que vous venez d’évoquer. Quel regard avez-vous posé sur l’histoire de votre île natale en écrivant ce livre et quelle dose de sensibilité renferment ses pages ?

La Réunion, c’est un paradis tropical métissé, ourlé de violences, de traumas historiques multiples et qui entretient une relation très ambiguë faite de dépendance-complexe d’infériorité-haine-rêve d’émancipation vis-à-vis de la France métropolitaine et ceux qui l’incarnent. C’est une terre haute de montagnes et de paradoxes ! L’île est certainement la plus belle du monde, son histoire sûrement pas ! Je porte un regard lucide et sans concession sur cette île qui compte plus d’Albius qu’on ne le croit. Ma plume mordante n’en reste pas moins empathique.

Je ne peux pas conclure sans dire un mot sur votre style littéraire, déjà très remarqué dès vos débuts en littérature. Nombreux sont les exemples que je pourrais citer cette fois encore, des phrases qui ornent de leur beauté un récit fait de métaphores, de répétitions alertes, d’épithètes qui regorgent de saveurs et de beautés pour les papilles et pour les yeux. Quel est votre rapport à la langue française, entre la maîtrise des langues classiques que vous avez étudiées et la beauté solaire de votre langage littéraire ?  

La langue française est mon fruit le plus rare. Entre elle et moi, c’est un coup de foudre permanent, une histoire d’amour sans cesse réinventée qui prend ses racines dans l’apprentissage du latin depuis ma classe de cinquième et la découverte des auteurs du XIXe siècle : Balzac, Hugo, Zola, Huysmans, Maupassant.

Cette langue française s’est développée sur un solide tuteur : le créole, langue maternelle, langue baroque, langue des retrouvailles familiales, langue pourtant infériorisée pendant maintes décennies à La Réunion. Mon roman, français, publié par une maison d’édition nationale est porteur de mots, d’expressions et de tout un imaginaire créole. C’est un symbole de la parfaite compatibilité et de la complémentarité entre ces deux langues qui disent des cultures et des communautés qui n’ont pas fini de se surprendre.

Propos recueillis par Dan Burcea

Gaëlle Bélem, Le fruit le plus rare ou la vie d’Edmond Albius, Éditions Gallimard, août 2023, Collection Continents noirs, 256 pages.

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