Coralie Akiyama : Ils ne veulent pas crever

 

Cette époque troublée (mais quelle époque ne l’est pas ?) me rappelle le conseil d’un professeur : « Surtout faites attention si vous lisez Cioran. Il y a quelques années, un étudiant s’est jeté du balcon de l’institut avec De l’inconvénient d’être né ». Avant d’ajouter : « Cioran qui est un imposteur, puisqu’il a prôné toute sa vie le suicide alors qu’il est mort tranquillement bien au chaud dans son appartement parisien ».

En ces temps où tant de gens subissent la mort, Cioran avec son envie de mourir paraît quelque peu à côté de la plaque. Un brin indécent. Je ne suis pas du tout certaine qu’il soit très judicieux d’évoquer De l’inconvénient d’être né en pleine pandémie, mais l’on m’a posé la question et pour être tout à fait franche c’est cet ouvrage en particulier (très bon ouvrage entre parenthèses, qui peut soit accabler soit réconforter le lecteur selon son état) qu’elle m’évoque.

Je voulais initialement profiter d’une interview pour écrire comme beaucoup une poignante ode à la vie, un Je voudrais pas crever d’un Vian, un Mars de Fritz Zorn, ou bien raconter quelques kilomètres de frénésie addictive sur une route à la Kerouac pour remplir un devoir d’évasion. Ecrire sur l’imaginaire aussi, ce défenestrement gratuit et sans risque pour tous les assignés aux balcons. Mais rien à faire : le livre de Cioran dans la mare de sang d’un autre me vient à l’esprit.

Alors tant pis. Je me contenterais d’une pensée pour les oubliés de l’actualité et peut-être du virus: ceux qui n’ont pas envie de vivre. Et pour mon ami béninois à peine remis du paludisme, qui m’a offert cette petite piqûre de rappel sans mauvais jeu de mots : dans de nombreux pays du monde, risquer de mourir à cause d’une maladie quelconque est monnaie courante. Des gens vivent constamment avec cette épée de Damoclès au dessus de la tête, loin de nos frigos pleins et nos stocks de papier toilette.

« Léchez-vous les uns les autres ! » faisait dire Beckett à l’un de ses personnages dans Fin de Partie. Deux culs-de-jatte enfermés dans des poubelles, un souffre-douleur et un aveugle paralysé : voilà le vrai confinement ! Un véritable huis-clos sur terre, sans remède ni transcendance.

Je ne vois rien de cela autour de moi. Pas de confinement mental semblable à ce huis-clos : il reste un Dieu pour certains, de belles images du dépouillement et d’humilité en cette période de Pâques, des prières de toutes les religions. Des débuts d’analyses, des explications. Des envies de tirer une leçon. De devenir meilleur, ou du moins plus sage. Il reste du lien social. Ou, pour ceux qui n’en ont pas, une envie de lien social. Une envie de sortir, de retrouver les choses simples de la vie. Ou de simplifier sa vie, d’en faire un truc plus écologique moins tourné vers la consommation. « Mais réfléchissez, réfléchissez, vous êtes sur terre, c’est sans remède ! » dit Hamm dans Fin de partie. Nous sommes loin du pessimisme de Hamm. Les efforts pour chercher des remèdes – remède dans le sens strictement médical du terme, remède à l’isolement et autres divers problèmes liés au confinement – foisonnent sur la toile. Bref, je vois que les gens ont dans l’ensemble une très forte envie de vivre. Ils pensent à l’après. Ils ne veulent pas crever.

Diplômée de l’Institut d’Etudes Politiques de Lyon, Coralie Akiyama (1984) est consultante dans le domaine de la mode. Passionnée par le Japon, elle vit à Tokyo depuis onze ans. Elle écrit pour le quotidien, Senken Shinbun, célèbre dans le milieu de la mode. Féérie pour de vrai (Les Éditions Moires) est son premier roman.

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