Emmanuelle de Boysson

Crédit photo : Philippe Matsas

 

Le jour où j’ai adapté Le Rouge et le Noir au théâtre

A l’époque, j’étais animatrice ou plutôt formatrice. Lors d’un stage d’expression écrite et orale auprès de techniciens haute-tension, j’ai décidé d’arrêter ce métier pour devenir comédienne. Au lieu de courir les castings, j’ai préféré monter ma propre pièce. En retrouvant mon vieil exemplaire en poche du Rouge et le Noir, j’y ai tout de suite vu une pièce de théâtre. Julien Sorel, cet ambitieux à l’origine mystérieuse, Louise de Rénal et Mathilde de la Môle, folles amoureuses de lui. Me restait à écrire l’adaptation pour jouer Mme de Rénal. Stendhal se voulait metteur en scène : il m’a été facile de découper son roman, de garder ses meilleures répliques.

Lorsque le Lucernaire a accepté de monter la pièce, il m’a fallu trouver des acteurs : je me suis adressée à des comédiens sortant du Conservatoire. Un vrai casting ! Quant à la production, j’ai rencontré une femme qui s’occupait de la promotion d’un site porno : « Le Rouge et le Noir. » Un financement, des affiches dans le métro avec son logo : affaire conclue. Le metteur en scène roumain s’est avéré directif, mais j’ai joué Louise de Rénal, le temps d’une saison. Et cette expérience m’a permis de comprendre que l’écriture m’attirait plus que les planches ! Je garde de mon jeu d’actrice l’idée que pour construire un personnage romanesque, il faut trouver en soi ses « équivalences ». Nous avons en nous une palette d’émotions et il suffit de puiser celles qui nourrissent un héros ou une héroïne de fiction.

Je n’irai pas jusqu’à prétendre qu’ils deviennent alors réels, à l’image de Balzac qui demandait Bianchon sur son lit de mort, mais ils ont leur propre vie et il m’arrive de croiser ma Juliette, de lui faire un petit signe amical. Toujours est-il que je m’ennuie sans ces amis et que j’ai sans cesse besoin de m’en créer de nouveaux, ailleurs, dans mon monde imaginaire. J’ai beaucoup d’affection pour ce cher Honoré dont j’ai évoqué les amours dans mon « Balzac amoureux » (Editions Rabelais), lui qui défendit si bien les femmes (La femme abandonnée) et critiqua avec courage le mariage arrangé (Physiologie du mariage), lui qui eut l’idée de personnages récurrents dans Le père Goriot, son chef d’œuvre, mais je préfère Julien Sorel à Rastignac.

Sorel me semble plus proche de Stendhal, plus proche de nous. Sans doute parce qu’il nous échappe, qu’il doute, qu’il chute. Un anti-héros, un mal aimé, porté par un désir de revanche qui le conduit à sa perte. On sait d’ailleurs peu de choses de lui, si ce n’est qu’il vit à travers son héros, Napoléon. Il rêve sa vie, oscille entre l’église et le monde, le bien et le mal. De même, Mathilde s’identifie à la reine Margot, jusqu’à porter la tête de Julien. Dans la Comédie humaine de Balzac, les personnages restent tels qu’ils sont. Il leur manque cette dimension onirique et poétique, cette fragilité de Fabrice del Dongo ou de Sorel.

Emmanuelle de Boysson, 28 mai 2020

Romancière, elle a publié une vingtaine de livres à succès. Critique littéraire et journaliste, elle est cofondatrice du Prix la Closerie des Lilas et membre de plusieurs jurys littéraires. Son œuvre sonde les facettes de la psychologie féminine, comme dans Les grandes bourgeoises et Les nouvelles provinciales (J-C Lattès), puis sa trilogie, Le temps des femmes, (Flammarion. Prix Simone Veil 2017). A travers Les années solex (prix Jacques Chabannes) et Que tout soit à la joie, (Ed Héloïse d’Ormesson), elle cherche à retrouver le temps perdu grâce à la mémoire sensorielle. Le premier est un hymne à la fureur de vivre, inspiré par son adolescence en Alsace. Dans le second, l’héroïne, Juliette, s’affranchit des conventions et révèle un secret de famille, celui de son grand-oncle, homme de Dieu et de chair. A la rentrée littéraire, elle publiera chez Calmann-Lévy, Je ne vis que pour vous, un roman sur les amazones de la Belle Epoque, de Colette et Liane de Pougy à Natalie Clifford-Barney.

 

 

 

 

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