Portrait en Lettres Capitales : Annie Lulu

 

 

Qui êtes-vous, où êtes-vous née, où habitez-vous ?

Je suis née à Iasi en 1987, de la rencontre entre ma mère roumaine et mon père étudiant congolais. Mes parents ont décidé de venir vivre en France au tout début des années quatre-vingt-dix, et c’est ainsi que nous sommes arrivés en région parisienne. J’ai des bribes de souvenirs de la Roumanie de mon enfance (Iasi, Timisoara et surtout Galati), qui m’ont habitée jusqu’au tout début de l’adolescence avec un sentiment de peine profonde attachée au départ de tout ce que je connaissais et de tous ceux qui m’aimaient. J’ai grandi dans la banlieue de Dreux toute petite, puis dans le bloc d’immeubles ouvriers de Port-Marly derrière le château des Lionceaux d’Alexandre Dumas. Nous étions au bord de la Seine, je traversais littéralement des tableaux d’Alfred Sisley pour aller au collège ou chercher le pain, ce furent jusqu’à onze ans les plus belles années de ma vie consciente. Celles où la lecture m’a attirée, où j’ai reçu une machine à écrire électrique de mes parents (quel inestimable cadeau ils m’ont fait !), où j’ai découvert mes premiers livres et rencontré des personnalités adultes qui m’ont touchée, orientée et dont la mémoire vit dans mon travail. Aujourd’hui, j’ai perpétué un peu de cette enfance, et je vis aux portes de Paris, à une rue du bord de l’eau, avec mon labrador.

Vivez-vous du métier d’écrivaine ou, sinon, quel métier exercez-vous ?

J’essaie ! « La mer Noire dans les Grands Lacs » est mon premier roman, je tente de mettre en œuvre une vie qui me permette de me consacrer entièrement à l’écriture à long terme. J’envisage le travail d’écriture à la fois comme une vocation irrépressible, et un métier, au même titre que n’importe quel artisanat. D’ailleurs au tournant de l’adolescence, je rêvais d’être artisan ébéniste ou de faire de la marqueterie, des incrustations de matériaux précieux dans des meubles ou des objets, j’avais eu pendant un temps le rêve d’échapper à la voie un peu banale qui mène les jeunes gens au baccalauréat et qui m’a conduite vers des études de philosophie. J’ai réprimé ce désir, car pour mes parents, il était inenvisageable que je ne fasse pas d’études supérieures. Il s’est exprimé ensuite, quand même, vers l’art.

J’ai peu de besoins matériels, je mène une vie que certains pourraient considérer comme « spartiate ». Mon quotidien est très discipliné et rythmé par le travail d’écriture de 6h30 à 15h30 en moyenne, du lundi au dimanche, mais souvent le texte m’appelle et je déborde.

Comment est née votre passion pour la littérature et surtout pour l’écriture ?

Lorsque nous sommes arrivés en France, nous étions un foyer roumanophone. Quand j’avais cinq ans, ma mère prenait des cours de français, et me les refaisait par la suite, en m’enseignant par la même occasion à lire, former les lettres, écrire des mots. J’adorais ces moments avec elle, elle m’a ouvert la porte d’un monde où je pouvais m’épanouir. Arrivée en première année d’école primaire, au début je me suis un peu ennuyée. Nous avions dû acheter un cahier de lecture et d’exercices, « Marou et Mina », l’histoire de deux petites souris. Je n’avais pu m’empêcher de le lire en entier avant la rentrée des classes, je faisais à la maison des exercices en avance. Nous gagnions des points en classe, et au bout d’un certain nombres de points, nous avions un livre en cadeau. Je n’oublierai jamais le jour où Mme Magri m’a tendu cette jolie édition de « La belle et la Bête » avec les dessins du film de Disney. Mon premier vrai livre, j’avais six ans. J’étais une petite fille fascinée par la Bête, et c’est là qu’a commencé mon amour pour les livres. À la maison par la suite, mes parents m’encourageaient à lire les livres qui se trouvaient sur les rayons d’une petite bibliothèque nichée dans un mur du salon que ma mère alimentait : Robert Louis Stevenson, Alphonse Daudet, Edmond Rostand, plus tard Dostoïevski et Maupassant auxquels je ne comprenais rien ! Lorsque j’ai eu onze ans, ils m’ont offert une machine à écrire électrique, elle avait un rouleau effaceur, la frappe des lettres creusait le papier, j’adorais m’en servir, mais je n’arrivais pas à écrire d’histoires. Alors j’ai commencé à écrire des poèmes. À l’adolescence, j’ai commencé à aller à la bibliothèque, emprunter des livres de poésie et des disques. C’est en découvrant « L’ombilic des limbes » d’Antonin Artaud, dans cette petite collection de poésie en poche chez Gallimard, que j’ai décidé de tenir quotidiennement des carnets de poèmes et des journaux, jusqu’aujourd’hui.

Quel est l’auteur/le livre qui vous ont marqué le plus dans la vie ?

Jusqu’à une période très récente, je pensais que les œuvres romanesques qui m’avaient le plus marquée étaient « Crime et Châtiment » de Dostoïevski, et « Cent ans de solitude » de Gazbriel Garcia Marquez, et c’est probablement le cas.

Mais je me suis rendu compte, après la parution de mon premier roman, c’est-à-dire il y a quelques mois à peine, que l’œuvre de Jean Giono était celle que j’avais le plus lue, parcourue et habitée en tant lectrice, des « Grands Chemins » à « Noé » en passant par « Deux cavaliers de l’orage » ou « Que ma joie demeure ». Un ami comédien avec qui j’étais en classe préparatoire à 18 ans m’avait fait découvrir Giono à l’époque, je lui en suis infiniment reconnaissante. Surtout, ce qui me frappe, c’est de réaliser aussi tardivement l’influence de ces textes sur ma construction littéraire, en tant que lectrice mais aussi comme écrivain. Parfois une œuvre que vous connaissez vous habite subrepticement, alors même qu’elle ne vous a pas frappée d’emblée, elle a su se glisser en vous sans que vous y preniez garde. Je n’ai pas compris encore dans quelle mesure les textes de Giono ont précisément agi sur moi, je dois redécouvrir aujourd’hui son œuvre pour mesurer l’ampleur et la teneur de cette influence, alors je le relis ces derniers mois.

C’est autour de la vingtaine que je suis tombée dans le puits pétillant des langues anta-jumelles de Tchicaya U’Tamsi et de Sony Labou Tansi. Dans mon premier roman, l’héroïne dit d’eux qu’ils sont ses « pères de nuit », mais elle m’a volé ces mots, car ce sont bien mes pères de nuit, tantôt volubiles, tantôt tacites dans mon propre travail poétique.

Entre l’âge de 14 et 17 ans, mes amours littéraires, mes pères fondateurs, m’ont transformée : j’ai découvert l’extraordinaire poésie de René Char, sa figure aussi, celle d’un homme debout contre l’oppression, celui qui a fait le lien entre la Résistance par les armes, la lumière de l’être, et la condition de poète. Ses « feuillets d’Hypnos » m’ont imprégnée. La profusion d’images scintillantes de la langue d’Aimé Césaire a tout de suite trouvé place dans mon imaginaire, elle est venue le nourrir incessamment depuis la lecture des « Armes miraculeuses » lorsque j’avais 15 ans, puis « Cadastre », « Moi Laminaire », ces textes-refuge par lesquels j’essaie de me recentrer, me retrouver lorsque l’agitation m’éparpille. J’ai découvert à la suite de Césaire la poésie d’Édouard Glissant, Jean Tardieu, Jacques Dupin, Benjamin Fondane (d’abord par ses écrits sur le cinéma) et tant d’autres !  

Mais s’il ne fallait nommer qu’un seul auteur m’ayant marquée, ce qui était d’ailleurs la question (!), ce serait, c’est : Paul Celan. Depuis bientôt vingt ans, je vis avec la traduction par Jean-Pierre Lefebvre de ses poèmes choisis, quotidiennement. Ce sont ses textes qui m’ont forgée, poussée au poème, je veux dire à être capable d’écrire un poème, à tenter de sculpter les lumières du monde par des images qui charrient tous ceux que nous portons en nous. Ce matin encore, j’ai relu « Havdalah », « Fugue de mort », « La pente », « Mandorle ». Ce livre de poche et moi, « nous avons grandi et grandi / de plus en plus l’un au travers de l’autre ».

Quel genre littéraire pratiquez-vous (roman, poésie, essai) ? Passez-vous facilement d’un genre littéraire à un autre ?

J’écris mon deuxième roman, et j’écris un recueil de poésie. J’ai du roman une approche méthodique, son écriture a un temps dédié, son travail est quotidien et encadré. Je me réveille, vers 5h30, je bois un café, je m’assieds à ma table de travail pour écrire mon roman, puis je sors avec mon labrador, je retourne à ma table de travail et ainsi de suite chaque jour jusqu’en milieu d’après-midi. La poésie, elle, traverse tout ce que je fais quand elle le désire, elle est le matériau primordial de tout texte, ce que je lis, ce que je fais en réalité, même avec le prétexte d’écrire un roman.

Comment écrivez-vous – d’un trait, avec des reprises, à la première personne, à la troisième ?

Ce sont mes personnages qui guident le choix de la focalisation et qui adoptent eux-mêmes l’énonciation la plus appropriée à exprimer qui ils sont. J’écris après ou entre de longues périodes de recherches, de prises de notes, pendant lesquelles je me documente et élabore des champs lexicaux autour desquels je travaille ensuite en rédigeant. Pour le deuxième roman, ces recherches alimentent un travail plutôt poétique que je tente d’intégrer à une structure déjà en place. J’ai la composition totale du texte, sa forme générale et ses parties, avant de les écrire. Mais elles peuvent être modifiées bien entendu si le personnage l’exige, c’est le personnage qui choisit.

Mon problème est davantage l’affluence textuelle que l’incapacité de formulation, alors je relis beaucoup, à voix haute, je relis chaque semaine avec mon meilleur ami Boris qui est aussi dramaturge et dont la voix est radicalement et précieusement différente de la mienne. Je relis pour retrancher : j’entends une phrase, une expression qui dépasse, quand c’est nécessaire et/ou possible je condense, sinon : je coupe !

D’où puisez-vous les sujets de vos livres, et combien de temps est nécessaire pour qu’ils prennent vie comme œuvre de fiction ?

Pour mon premier roman « La mer Noire dans les Grands Lacs », mon héroïne Nili est née dans des vers de poésie, elle a introduit une narration dans un poème, de façon récurrente, comme une voix féminine singulière que j’ai choisi d’accompagner à prendre forme autrement, dans un récit. Je savais que je souhaitais travailler plusieurs questions : la filiation, la maternité, l’impasse de l’identité figée, le voyage (géographique, intérieur), la transformation du corps, et les mettre en mouvement dans un élan unique que serait la trajectoire de cette jeune femme, personnage que j’ai accompagné et poussé à la vie pendant deux ans.

En poursuivant mon travail romanesque, je réalise que les sujets que je souhaite aborder sont davantage conscients et clairs à mon esprit, que je suis capable de structurer l’écriture beaucoup plus en amont, sans, je l’espère, brûler la végétation de la langue, mais qu’au contraire je peux arriver à préparer un terrain fertile pour le texte à venir, sans réprimer mon côté « méthodique ». La filiation, la transmission/rupture générationnelle, la métamorphose du corps, être une personne dans l’ordre du vivant, la singularité de ce qu’est une personne, voilà les sujets qui me travaillent et sur lesquels je travaille pour l’instant.

Choisissez-vous d’abord le titre de l’ouvrage, avant le développement narratif ? Quel rôle joue pour vous le titre de votre œuvre ?

Pour mon premier roman, le titre est venu en poésie, c’était un vers, et j’ai repris ce vers avant de former le texte narratif. Il était comme une boussole pour les deux années de travail durant lesquels j’ai tenté d’entendre où ces deux géographies se rejoignaient dans le cœur vivant d’un personnage.

Pour le deuxième roman que j’écris actuellement, le titre était le titre d’une partie dans le deuxième chapitre du texte, puis il en est devenu le phare.

Quel rapport entretenez-vous avec vos personnages et comment les inventez-vous ?

J’ai adoré accompagner pendant plus de deux années Nili, l’héroïne de « La mer Noire dans les Grands Lacs ». Sa voix revenait régulièrement en moi, parfois je voyais une situation de la vie quotidienne à travers ses yeux, ou bien je parlais à voix haute toute seule, comme glissée à sa place, et Nili est venue doucement cohabiter avec moi. Sans heurts. Sans rupture. Elle a simplement attendu que je lui donne l’espace nécessaire à ce que nous habitions ensemble chaque jour.

Depuis un an en revanche, je me suis trouvée face à l’irruption d’un personnage que je ne voulais pas écrire. Une personnalité avec laquelle je ne voulais pas vivre, dont la vision du monde et l’expérience m’ont heurtée profondément. Je n’avais aucune envie d’accompagner son regard, mais plutôt besoin de m’en protéger pour ne pas l’adopter, pour ne pas perdre la magie, le scintillement des yeux, des mains, avec autrui. Ce personnage a fait irruption, s’est imposé par la force, et j’ai commencé à l’écrire de manière contrainte avec la peur de ne pas être assez étanche. Finalement, ce sont les contingences-mêmes de ma propre vie qui m’ont conduite à reconsidérer plus favorablement la valeur de ce regard qui m’était tout d’abord étranger, j’ai fini par le comprendre, comprendre comment une personne pouvait en arriver à voir ainsi les autres, à ce point de non-retour, comprendre dans ma chair. Ce processus d’acceptation a fait naître un autre personnage majeur dans le roman, une figure magnifique que j’aime retrouver chaque matin. Entre ces deux voix du travail en cours, il y a une complémentarité poreuse et souple.

Parlez-nous de votre dernier ouvrage et de vos projets.

À côté de l’écriture quotidienne de mon deuxième roman, je travaille à un recueil de poésie. J’ai aussi le bonheur de composer un poème musical, « Marche Debout ! », en hommage au poète congolais Tchicaya U’Tamsi et que j’aurai la joie de présenter au public l’hiver prochain.

Mon projet très immédiat pour aujourd’hui est de terminer la lecture de l’incroyable roman de Mircea Cărtărescu, « Solénoïde ». Un jeune homme de la librairie Millepages me l’a recommandé lors de ma récente rencontre à la librairie, et quelle surprenante découverte que ce texte !

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