Portrait en Lettres Capitales : Augustin Cupșa

 

Qui êtes-vous, où êtes-vous né et où habitez-vous ?

Je suis né dans le sud de la Roumanie, à Craiova, de parents qui ont déménagé de Transylvanie et j’ai grandi entre deux mondes, sans éprouver le sentiment d’appartenir davantage à l’un plutôt qu’à l’autre, entre mes camarades d’école dont j’étais la risée parce que je parlais avec des régionalismes étranges et les vacances à Sibiu ou à Cluj, d’où je revenais avec de nouveaux régionalismes. C’est à Bucarest que je fus le mieux dans ma peau, les premières années avec l’incertitude, l’anonymat et la surprise de chaque nouvelle journée, mais finalement je suis parti de là-bas aussi pour Paris, où ma vie fut belle un certain temps. À présent, je retourne à Bucarest et je me rends compte que pendant toutes ces années j’ai oublié de parler fort, alors les régionalismes ne sont plus détectables.

Vivez-vous du métier d’écrivain ou, sinon, quel métier exercez-vous ?

Je n’ai pas songé à vivre de l’écriture. Quand j’ai répondu aux premiers questionnaires en littérature, il y a de cela 15 ans, j’ai affirmé prendre pour modèle Antonio Lobo Antunes, le psychiatre-romancier. Celui-ci a, néanmoins, senti, à un moment donné, que ces deux fils de sa vie s’éloignaient trop pour pouvoir toujours les tenir dans ses mains et il a choisi l’écriture, car la pratique de la psychiatrie lui dérobait trop de son temps. J’ai, quant à moi, trouvé une autre solution s’agissant du temps et j’espère que cela fonctionnera désormais.

Comment est née votre passion pour l’écriture ?

J’ai désiré étudier la psychiatrie (ou la psychologie) par une irrésistible fascination intellectuelle, ce qui m’a fait vivre de manière authentique, mais cela a nécessité de longues études, tandis que l’écriture est d’abord venue à moi pour être suivie d’étude et de conception. J’ai grandi dans une maison avec un très grand nombre de livres et j’ai continué à porter en moi leur image. Je crois que l’écriture a été ma façon de garder le lien avec la maison, avec un âge idéal, dans un monde extrait de la réalité.

Quel est l’auteur/le livre qui vous a marqué le plus dans la vie ?

J’ai lu autant que j’ai pu, même si j’ai constamment aussi ma propre vie à mener. Je cherche, dans un livre, chez un auteur, l’authenticité au sens de rapport sincère au monde et à l’écriture, ce qu’il ferait dans le style qui lui est propre même si personne ne le lisait. Cela est très rare de nos jours. Heinrich Böll m’a impressionné en tant qu’auteur, mais aussi pour sa perspective narrative, tout comme l’ont fait Hemingway ou Bruno Schulz ou Platonov. Des mondes différents, des styles différents, mais le même engagement.

Quel genre littéraire pratiquez-vous (roman, poésie, essai) ? Passez-vous facilement d’un genre littéraire à un autre ?

J’ai commencé par écrire de la prose, des bribes de texte ou des petites histoires, d’ambitieux débuts de roman qui se terminaient au bout d’une vingtaine de pages. J’ai ensuite fait quelques brefs détours par la poésie et l’écriture de scénarios, expériences que j’ai retournées dans l’exercice de la prose. L’essai, je l’ai découvert récemment et il commence à attirer de plus en plus mon attention.

Comment écrivez-vous — d’un trait, avec des reprises, à la première personne, à la troisième ?

J’ai des passages et des pages entières écrits en « prise directe » et sur lesquels je reviens uniquement pour les corrections de dactylographie, mais aussi des moments où je trébuche : parfois, je peux rester tout une après-midi et me rendre compte que je n’ai écrit qu’une demi-page, comme si je tombais sur un nœud sur lequel je bloque, mais que jamais je ne coupe. Je reste là-bas et je reprends chaque phrase jusqu’à ce que cela résonne comme il faut dans mes oreilles et jusqu’à ce que cela dise ce que je crois que cela doit dire. Je ne me précipite pas.

D’où puisez-vous les sujets de vos livres, et combien de temps est nécessaire pour qu’ils prennent vie comme œuvre de fiction ?

Mes sujets me viennent de mes propres impossibilités, de la sensation de limitation, de marginalité, ils font les mêmes cheminements sur des orbites éloignées du centre, où ils rencontrent, cela va de soi, des gens comme moi, des situations qui s’enregistrent sans le moindre effort d’impression. Je parviens au même endroit, quel que soit le thème proposé.

Choisissez-vous d’abord le titre de l’ouvrage avant le développement narratif ? Quel rôle joue pour vous le titre de votre œuvre ?

Un titre choisi à l’avance peut limiter la forme et le fond du manuscrit, mais le titre choisi à l’avance peut être précisément la phrase musicale qui vous porte vers d’autres gammes d’un bout à l’autre de la symphonie. D’autres fois, par un mouvement du miroir, le rayon de soleil se reflète dans une autre direction et vous porte vers un tout autre titre. Parfois je n’ai que des titres (et quelques sensations) que je note pour ne pas les oublier.

Quel rapport entretenez-vous avec vos personnages et comment les inventez-vous ?

Mes personnages empruntent des traits physiques à certaines personnes réelles et des fragments de personnalité à d’autres alors qu’ils apparaissent dans des situations et des contextes différents de mon vécu. Cette façon de produire des personnages m’épargne des reproches de la part de mes connaissances et de mes procès de culpabilisation, mais cela se fait involontairement, sans que j’aie à faire ce fastidieux travail « d’anonymisation ». Il s’agit plutôt d’une psychodynamique.

Parlez-nous de votre dernier ouvrage et de vos projets.

La parution la plus récente est une édition revue et augmentée de Marile bucurii și marile tristeți [Les grandes joies et les grandes tristesses], un recueil de nouvelles paru chez Humanitas. Le travail sur les nouvelles inédites, mais aussi la relecture de celles plus anciennes, m’a fait reprendre le fil et continuer à écrire des nouvelles de ce genre, quelque peu plus longues et plus introspectives, mais dans la même veine de froide lucidité. Ce projet me réjouit énormément, car il me reconnecte involontairement avec l’âge où j’ai écrit Marile bucurii și marile tristeți [Les grandes joies et les grandes tristesses], me fait revisiter des lieux du passé, les analyser, les trier, mais globalement à en éprouver la joie avec une émotion renouvelée.

(Crédits photo de l’auteur : Dan Mărășescu)

(Traduit du roumain par Gabrielle Sava)

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