Portrait en Lettres Capitales : Sophie Carquain

 

Qui êtes-vous, où êtes-vous née, où habitez-vous ?

Je suis née à Paris, 13ème, et j’habite près du quartier latin, dans le 5ème, donc pas très loin de l’endroit de ma naissance ! Je vis près du jardin du Luxembourg où je cours tous les matins.

Vivez-vous du métier d’écrivaine ou, sinon, quel métier exercez-vous ?

Je gagne ma vie « autour » de l’écriture, en tout cas. Tout d’abord en tant qu’écrivaine (littérature générale, et littérature jeunesse, et depuis peu scénariste de BD), mais aussi comme journaliste. Le journalisme est mon premier métier : l’idéal pour mettre un pied à l’étrier, clarifier ses pensées, et tenir le lecteur par la main pour qu’il ne s’échappe pas. Enfin, je suis conseillère éditoriale – j’apporte des projets, j’accompagne les auteurs pour la rédaction du synopsis. Trois métiers, donc, qui font de moi une « slasheuse ». Celui qui compte le plus reste celui d’écrivain.

Comment est née votre passion pour la littérature et surtout pour l’écriture ?

Dès que j’ai commencé à lire, j’ai su que je voulais écrire. Je me souviens de mes émotions à la lecture de « Jojo lapin » ou « Histoires du fauteuil à bascule », sans parler des fantômettes ! Hospitalisée à huit ans pour quelques mois, entre mes livres et mon poisson rouge, je me suis juré d’écrire pour les enfants. À l’époque, j’écrivais déjà, des mini-autofictions, qui mettaient en scène ma propre petite personne, un peu comme les « Martine ». Je les brochais avec du fil et une aiguille. Quand j’étais triste ou en colère, je les laissais traîner dans le salon, et j’entendais mes parents pouffer. « Celle-là, alors… ». J’ai retrouvé il y a peu dans la cave de mes parents mes premiers « écrits ».

Quel est l’auteur/le livre qui vous ont marqué le plus dans la vie ?

Sans aucun doute Marguerite Duras, « Un barrage contre le Pacifique », puis « Les petits chevaux de Tarquinia », que j’ai découverts à 17 ans. La puissance de l’image durassienne est telle que je me suis retrouvée transportée ailleurs, immédiatement, sur le Mékong. Un peu plus tard, j’ai découvert Murakami, notamment « Les amants du Spoutnik » ou « La ballade de l’impossible » – que je relis régulièrement. Les nouvelles de Carver (« Les vitamines du bonheur »)  font partie de mon panthéon personnel. Et quand j’ai appris que Murakami adorait Carver (et l’avait traduit en japonais) j’ai compris qu’il y avait des filiations secrètes entre les écrivains. A priori, un roman de Murakami ne ressemble pas à une nouvelle de Carver. Mais en profondeur, un fil ténu les réunit.

Quel genre littéraire pratiquez-vous (roman, poésie, essai) ? Passez-vous facilement d’un genre littéraire à un autre ?

J’ai pratiqué l’essai (en coécriture avec la psychologue Maryse Vaillant), mais aujourd’hui j’écris des romans, et des biographies romancées. Sans parler des documentaires féministes (« J’aimerais te parler d’elles », « Tout ce que j’aimerais dire aux filles », chez Albin Michel jeunesse ). Je passe assez facilement d’un genre à un autre, mais surtout d’un « âge » à un autre. J’aime bien alterner – ce qui n’est pas forcément bon pour le marketing. Pour fidéliser un lectorat, sans doute vaut-il mieux s’ancrer dans un genre littéraire précis.

Comment écrivez-vous – d’un trait, avec des reprises, à la première personne, à la troisième ?

J’écris un premier jet, pour faire émerger le texte de sa gangue. Puis je le retravaille évidemment beaucoup, une ou deux fois. C’est absolument nécessaire, et je crois que c’est à cela que l’on distingue vraiment l’écrivain. Le second jet permet de sortir le texte du nombrilisme. On a alors l’œil du lecteur derrière l’épaule, on coupe, on rythme, on « universalise » le propos).

D’où puisez-vous les sujets de vos livres, et combien de temps est nécessaire pour qu’il prenne vie comme œuvre de fiction ?

Les sujets viennent comme une déflagration, une émotion. « Manger dans ta main » a pris naissance un jour d’été, en Algarve, quand une amie portugaise m’a parlé de son affection pour un petit cochon… Le roman de Molly est né le jour des attentats contre Charlie Hebdo, alors que son visage m’est apparu sur mon fil d’actualité Facebook. Ensuite, ça ne peut plus me lâcher. Je suis obligée d’en faire quelque chose. Récemment, c’est la disparition de ma mère, (et le choc émotionnel) qui m’a amenée sur un terrain plus douloureux : celui de la mort, et des souvenirs.

Choisissez-vous d’abord le titre de l’ouvrage avant le développement narratif ? Quel rôle joue pour vous le titre de votre œuvre ?

Le titre change à mesure que l’histoire s’enrichit. Il s’affine à mesure que l’écriture se déploie. Pour mon prochain roman (à paraître en janvier 2022), je suis passée d’un titre très basique « La fresque », à un titre plus psychologique « Ouvre moi ». Aujourd’hui, il s’intitule « Juste à côté » – pour de nombreuses raisons que je ne dévoilerai pas pour l’instant !

Quel rapport entretenez-vous avec vos personnages et comment les inventez-vous ?

Ils prennent naissance généralement dans la réalité, et s’échappent très vite dans l’imaginaire. Pas d’autofiction généralement : L’intérêt du roman, c’est de vivre d’autres vies que la sienne… Je suis ainsi devenue, le temps d’un roman, une psychologue pour ados (dans « Manger dans ta main »), une peintre de fresques, une caricaturiste menacée de mort.  

Parlez-nous de votre dernier ouvrage et de vos projets.

Le roman de Molly N. par [Sophie Carquain]En janvier 2020, j’ai publié « Le roman de Molly N », qui doit changer de nom, d’identité…de pays. J’ai adoré écrire sur ce changement d’identité, sur cette femme partie à l’autre bout du monde avec son adolescente pour refaire sa vie.

En janvier prochain paraîtra mon prochain roman, qui parle d’une rencontre entre une peintre de fresques, rescapée d’un attentat, et un jeune homme reclus dans sa chambre (un hikikomori). A travers la peinture, je parle en réalité d’écriture. A chaque fois que Susie débute une fresque, elle se trouve un abri pour quelques mois. C’est exactement ce que je ressens : en entamant l’écriture d’un roman, je suis « dans ma maison » pendant quelques mois.

 Enfin, suite à la disparition de mes parents, j’ai écrit, en apnée, un dense et court roman/récit littéraire sur la disparition, les souvenirs et la nostalgie. Il s’intitule « Chambre 8, premier étage ». Au fil du récit on comprend précisément que, cette chambre que l’on imaginait être celle de la naissance et de la mort, est en réalité celle de l’écrivain. L’écrivain qui, à partir de photos, d’objets, de souvenirs, et d’indices, reconstitue tout un monde perdu.

Crédits photo de l’auteure : Astrid di Crollalanza

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