Écrire/Être écrivain : Christian de Moliner

 

Comme le remarque si justement Guilaine Depis, l’attachée de presse parisienne bien connue, celui qui publie des livres est d’abord un auteur. C’est le seul titre qu’il peut revendiquer de lui-même. Il existe en France au moins un million d’auteurs (plus que de lecteurs !), de personnes ayant élaboré un ouvrage, un roman, un témoignage ou un manuel. Il est désormais facile de publier un texte soit sous forme d’un livre électronique qui ne demande aucune compétence particulière, même pas celle de faire une couverture attrayante, soit sous forme d’un livre broché qui n’a rien à envier à ceux qui sont fabriqués pour les éditeurs du moment qu’on maîtrise un tant soit peu le logiciel Word.

L’auteur qui s’auto-édite n’a aucuns frais. Chaque exemplaire est fabriqué juste avant d’être vendu et les délais de conception sont le plus souvent courts, un à deux jours seulement. Il s’agit bien d’une révolution, passée totalement inaperçue. Jusqu’en 2010, ceux qui étaient rejetés par les maisons d’édition traditionnelles étaient contraints de se tourner vers des pseudos éditeurs qui leur proposaient des contrats léonins : l’auteur devait payer une forte somme, ne recevait souvent des droits d’auteur que s’il y avait réédition. Le pseudo éditeur ne prenait aucun risque financier, mais encaissait les bénéfices dans les cas très rares où il en avait. Ces pratiques frisaient l’escroquerie. Il est de bon ton de se moquer avec commisération de ces auteurs auto-édités. Sans doute dans le lot de leurs productions, nombre de textes sont médiocres et ceux qui font l’effort de les consulter ont du mal à accrocher. Mais pour beaucoup il ne manque qu’un peu d’expérience pour passer au stade supérieur (le texte passable) expérience qui ne vient qu’en écrivant si on suit l’adage : « C’est en forgeant qu’on devient forgeron ». Et n’oublions jamais que le chef-d’œuvre absolu de Marcel Proust « À la recherche du temps perdu » a d’abord été publié à compte d’auteur.

Nous sommes donc passés en 40 ans de 2000 auteurs publiés chaque année à 200 000. Parmi eux, le nombre d’écrivains est resté stable. Car « écrivain » ne se confond pas avec « auteur ». Ce titre est décerné par les lecteurs quand le texte qu’ils ont parcouru les a touchés et émus. Une seule personne qui aime votre œuvre ne suffit pas, il faut une forme d’unanimité et que le nombre de ceux qui vous apprécient soit important. Aussi je ne qualifierai jamais d’écrivain ! Jamais. Mais je reconnais écrire. J’assemble des mots pour en tirer une histoire que je m’efforce de rendre la plus cohérente possible, pour provoquer des assonances, pour extraire de la musique des items employés. En écrivant je traque des émotions que je ne toucherais du doigt par aucun autre moyen. 

Je ne pourrai plus vivre sans écrire de nouveaux livres ou sans réarranger d’anciens textes pour les rendre meilleurs. J’écris d’abord pour moi, pour éprouver ces sensations, cependant l’éventuel lecteur n’est pas oublié. Mon texte est conçu avant tout pour lui, et j’espère que celui qui le parcourra connaîtra un peu de ce plaisir que je ressens.

« Écrivain » est donc un titre décerné par les « autres ».

« Auteur » qualifie tout prosateur, c’est une posture, un tic, à la fois personnel et ouvert aux autres et le rêve de tout auteur est de devenir écrivain.

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