Interview. Thibault de Montaigu : « Quand on peut tout par soi-même, il n’y a pas de place pour une puissance supérieure »

 

Thibault de Montaigu publie « La Grâce », un roman qui retrace l’expérience de foi de Christian, l’oncle du narrateur, qui décide à la quarantaine de rentrer dans les ordres. Pour le narrateur, ce roman est « bien plus qu’un livre », il est un traitement contre une déprime, ce « sombre brouillard » d’où il tente de sortir à l’aide de l’écriture. Et, si le thème central de ce livre concerne la grâce et le cheminement vers la conversion, il ne faut pas oublier qu’il est aussi une lumineuse tentative de mettre l’être humain face à lui-même et face aux autres, à ses frères et à ses semblables.

Bonjour Thibault de Montaigu, votre roman reçoit les éloges de la critique. Il y a quelques jours, Frédéric Beigbeder n’a pas hésité à déclarer dans Le Figaro Magazine : « C’est le grand livre de la rentrée. Le plus émouvant, le plus personnel, le plus culotté ». Qu’est-ce que ça vous fait ces échos ?

C’est toujours flatteur, surtout venant d’écrivains qu’on lit et qu’on aime depuis toujours. Rien ne me remplit plus de joie que de recevoir une lettre ou un long mail d’un auteur que je vénère, comme ce fut le cas d’Emmanuel Carrère récemment, qui m’a écrit pour me dire tout le bien qu’il pensait de La Grâce. C’est mon prix Goncourt à moi.

Le questionnement central de votre livre est résumé ainsi à la page 145 : « Est-ce que les miracles peuvent s’écrire » ? Votre livre est une confirmation par la preuve. Mais doit-on, selon vous, en rajouter certaines nuances à votre travail pour éclairer vos interrogations et vos doutes ?

Écrire sur le mystère de la grâce est une gageure car Dieu commence précisément là où s’arrête la raison, comme l’écrit Kierkegaard. Dans toute forme d’extase, il y a une suspension absolue de la pensée. On ne s’appartient plus. Mettre des mots sur l’indicible, c’est forcément le réduire à de pâles dimensions humaines. Mais c’est toute la grandeur de l’homme, et de l’art en général, que de poursuivre ce mouvement ascendant. D’essayer de transcender sa propre condition.

Aborder des sujets comme celui de la grâce et de la conversion tient plus des enluminures du passé, comme vous le dites très bien, et moins des préoccupations de nos contemporains. Comment avez-vous décidé de les aborder ? De quelle réalité êtes-vous parti pour construire ce roman ?

J’ai eu moi-même une révélation un soir dans un monastère. Pendant longtemps je n’ai pas compris quel en était le sens, ce que je devais en faire. Alors que la réponse était toute simple : l’écrire, en témoigner. Saint Paul dit : ceux qui ont reçu cette révélation n’ont pas d’autre choix que de la porter aux autres. J’avais conscience d’être à contre-courant de mon époque mais quelque chose de plus fort que moi m’y poussait. Ce livre était mu par une pure nécessité.

Vos héros, le narrateur et son oncle Christian, sont des « êtres touchés par la grâce ». Par QUI aussi ? Et que signifie cela ?

Je n’aborde pas la grâce du point de vue théologique mais de celui de l’expérience personnelle. Pour moi, c’est la possibilité inouïe d’un contact charnel avec Dieu. Un point de tangence entre le terrestre et l’au-delà. « Dieu traverse l’épaisseur du temps et de l’espace pour venir à nous, » écrit Simone Weil. Mais encore faut-il recevoir sa présence. Avoir assez de vide et de silence en soi pour l’entendre.

Ces conversions suivent les étapes d’un scénario déjà connu où tout se joue entre le passé peu louable de la personne et la soudaineté de la révélation. Pour vos héros, ce n’est que le début d’un long chemin vers ce que Bernanos appelle « vingt-quatre heures de doute, mais une minute d’espérance ». N’est-ce pas le cas de Christian ?

Tout à fait. Il a vécu une vie dissolue, émaillée d’excès et d’expériences en tous genres avant d’être touché par la grâce à 37 ans. Il est étonnant de voir combien nombre de convertis passent par les mêmes errances et turpitudes. Saint François, Rancé, Charles de Foucauld… C’est comme s’ils avaient dû épuiser tous les possibles, tous les fantasmes, toutes les secousses de la chair pour en arriver enfin à l’impossible.

Comment concilie-t-on « l’adrénaline et le silence », « le désir d’intensité et la quête de recueillement », comme vous les nommez dans votre roman ?

Si j’avais la réponse… Je crois que nous pouvons seulement faire œuvre d’humilité. Accepter pleinement notre condition de créature déchirée entre la pesanteur, la force déifuge comme la nomme Simone Weil, et l’appel de la grâce. Entre ce besoin éperdu de s’affirmer, de se vivre comme individu isolé et le désir de s’oublier dans cet au-delà de nous-même.

La conversion de Christian est décrite en miroir avec celle de Saint François d’Assise, par son choix entre autres de rentrer dans l’Ordre des Franciscains. Là encore le chemin est tout aussi tortueux.

François était un fils de la famille d’Assise. Il rêvait de devenir chevalier. Il offrait des banquets orgiaques à ces riches amis. Il faisait les quatre cents coups et terrorisait les bonnes gens d’Assise. Après avoir été emprisonné à la suite d’une bataille, il est tombé en dépression. Il ne trouvait plus sens à sa vie. Jusqu’à ce qu’un jour, il tombe sur un lépreux et l’embrasse. Alors toute amertume fut transformé pour lui en douceur comme il dit dans son Testament. Le mystère de l’amour l’avait guéri.

Le renoncement de soi est pour Christian la première exigence pour arriver à la conversion. Est-il aussi, ce renoncement, la condition sine qua non pour que la grâce puisse opérer ?

L’ego est l’ennemi du divin. Toutes les grandes traditions spirituelles sont parvenues à la même conclusion. Quand on peut tout par soi-même, il n’y a pas de place pour une puissance supérieure. Le moi est comme un rideau qui fait obstacle à la lumière. On se croit seul au centre de sa vie alors qu’il suffit de regarder autour. Dans la foi on meurt comme être particulier pour redevenir l’être universel.

Nul doute, tout cela touche à un autre aspect essentiel qui est celui de la liberté. « La liberté – écrivez-vous – n’est pas faire ce que l’on désire, mais désirer ce que l’on est en train de faire ». Doit-on voir cela comme l’autre poids nécessaire dans la balance de l’équilibre de la nouvelle vie qui attend votre personnage ?

Renoncer à son ambition, à ses volontés particulières, cela n’est pas facile, même pour un frère franciscain. Tout le parcours que je raconte dans ce livre en témoigne. La grâce s’écrit toujours au présent, elle n’est jamais gagnée d’avance. Il faut essayer de rester attentif et éveillé, et c’est là où se situe le cœur de notre liberté. Aime et fais ce que tu veux, a écrit Saint Augustin. C’est mon mantra quotidien.

Et puis, il y a la question de la foi. Peut-on encore croire aujourd’hui ? – se demande votre narrateur ? Que lui répondez-vous ?

Plus que jamais ! Mais il ne faut pas aborder le mystère de la foi par le versant de la raison. Au contraire. Le dernier acte de la raison comme le souligne Pascal c’est d’admettre qu’elle ne peut aller plus loin et qu’il existe des vérités qui la dépassent. La beauté ou l’amour inconditionnel, rien ne les justifie du point de vue de l’évolution et pourtant ce sont des miracles qui se reproduisent chaque jour devant nos yeux. Il suffit de les écarquiller.

Vous citez à la fin de votre livre cette phrase de Julien Green selon laquelle « la grâce est comme un accord parfait au piano, et le péché cette distraction qui soudain nous fait sonner faux ». Jankélévitch, quant à lui, définissait la vie comme une « mélodie éphémère ». Croyez-vous que nous devrions nous décider à prendre des cours de piano ? Votre livre n’est-il pas un premier pas vers ce questionnement que chacun devrait se poser ?

Ah la musique, c’est sans doute l’art qui touche au plus près du divin. Celui qui exprime le mieux cette voix originelle dont nous gardons l’écho en nous. Je joue moi-même de la guitare mais vous avez raison je devrais me mettre au piano.

Interview réalisée par Dan Burcea

Thibault de Montaigu, « La Grâce », Editions Plon, 27 août 2020, 368 pages.

Pour plus de détails sur l’auteur : https://fr.wikipedia.org/wiki/Thibault_de_Montaigu

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