Écrire/Être écrivain : Marcelline Roux

 

J’écris pour que la vie ne soit pas qu’une suite d’éléments bruts voire brutaux, qu’elle se dépose autrement, à côté.

J’écris pour avoir une vie à côté : dans un coin de tête ou sur un coin de table.

J’écris pour ne pas être happée par ma folle empathie ou la nourrir sans qu’elle ne me dévore.

J’écris car écrire c’est d’abord et bêtement se mettre à écrire.

J’écris pour vivre avec l’écriture, un autre rythme, une suspension, un retrait, et provoquer une relation insoupçonnée avec d’autres solitaires qui lisent et écrivent.

J’écris pour cette solitude que je ne sais pas installer autrement, celle qui accorde aux gestes une lenteur souterraine, irrigant des instants futurs.

J’écris entre des livres lus.

Je n’écris pas pour laisser des traces mais pour être, au présent, mon for intérieur.

Je n’écris pas pour être écrivain : aux autres d’en décider.

Je n’écris pas pour convaincre mais pour chercher.

Je n’écris pas pour raconter des histoires mais pour accueillir des paroles disparates entre des silences où le quotidien trouve son mot à dire.

Je n’écris pas au long cours, je ramasse des miettes pour en faire mon beurre. J’aime les récits inachevés et les parenthèses ouvertes. J’attrape des phrases, les expose à la pleine lumière du contemporain et fragmente à l’image du temps.

Quand je n’écris pas, quelque chose ne va pas. Pourtant, je rêve de vivre sans avoir besoin d’écrire, ou de ne vivre que pour écrire. Incapable de choisir, je glane des pauses écritures dans les interstices.

Continuerai-je d’écrire si je savais pourquoi j’écris ? Si je savais écrire la joie ? Si la douleur physique m’anéantissait ? Si je n’avais même plus un coin de tête à l’abri ? Si je ne croyais plus en la vie avec l’écriture ? Si je savais vivre mieux sans écrire ? S’il ne me restait que quelques jours à vivre ? Si je vivais en temps de guerre ?

J’écrirai tant que les mésanges viendront au jardin, que le cerisier bougera devant ma fenêtre, tant que j’aurai besoin de noter les infimes cadeaux et de faire reculer les peurs.

Je peux écrire par colère, par angoisse, en pleurs, par désespoir, en joie, par bonheur.

Je peux écrire souvent mais peu à la fois.

Je ne peux pas écrire ce qu’on souhaite que j’écrive mais parfois ce que j’écris rencontre ce que d’autres auraient aimé écrire.

Certains n’écrivent pas, ne lisent pas et pourtant vivent la mise à l’écart intérieure qu’accordent l’écriture et la lecture. Sont-ils au-delà ?

J’essaie d’écrire « comme une femme qui a oublié qu’elle est une femme et n’a plus besoin de s’en cacher » : ma dette envers Virginia Woolf.

J’essaie d’écrire comment les pensées traversent, sans cimenter les bouts ensemble, sans même savoir si je suis solidaire de ce récit qui advient, de ces espaces manquants du carnet qui s’invente en avançant.

Marcelline Roux, 30 août 2020

Crédits photo : Michel Durigneux 

Celles qui regardent, quête d’une maison et Vita Nova Solo, traversée d’une séparation, sont sous la forme du carnet. J’explore volontiers ce genre littéraire pour ouvrir des parenthèses, déplacer l’écriture du journal intime et jouer avec l’écriture fragmentaire.

Invitée à l’automne 2019, en résidence à la Maison Jules Roy de Vézelay, j’ai débuté une correspondance avec l’autrice Frédérique Germanaud, un journal à quatre mains et des entretiens autour des liens entre maison, auteur et écriture. 2020 est la fin d’un parcours de lecture-écriture, Cent jours avec Virginia tissés à partir du journal de Virginia Woolf, mis en ligne et illustrés sur le blog de l’Atelier du Passage. La Lettre ouverte aux pierres des poches de Virginia Woolf marque la dernière étape de ce dialogue.

Il faudrait ajouter une complicité avec peintres et photographes pour créer des livres singuliers : Jean-Gilles Badaire, Francepol, Jacky Essirard, Sophie Chambard, Catevard.

Du côté de la vie, j’appartiens à la confrérie des bibliothécaires-écrivains. Née en 1966, dans le Nord, près de la mer et d’un port, j’habite aujourd’hui en région parisienne près de la Seine. J’aime marcher en son bord comme si je refaisais la digue de mon enfance. Ma dernière publication est d’ailleurs en lien avec le Nord et la mer. C’est un long poème adressé à Madeleine, ma grand-mère, accompagné par les photographies d’Alice Alice, publié sous le titre Vous pouvez lui parler.

Bibliographie :

Lettre ouverte aux pierres des poches de Virginia Woolf, Editions du Réalgar, 2020.

Vous pouvez lui parler, L’Atelier des Noyers, 2020

Vita Nova Solo, carnet d’une traversée, Editions Rhubarbe, 2018

Celles qui regardent, carnet des maisons, Editions Rhubarbe, 2017

Côté livres d’artistes :

Retendre les fils avec Jacky Essirard, Atelier de Villemorge, 2019

En Découdre avec Sophie Chambard dans la série “Le Singulier imprévisible”, 2018

Prendre leçon sur la rivière avec Françoise Ascal et Frédérique Germanaud, Atelier de Villemorge, 2017

 

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