Fiction informative et suspense romanesque dans «La 3e Guerre», un roman de Stéphanie Aten

Y a-t-il une réalité plus effrayante, capable de bouleverser nos convictions, de tourmenter nos vies, de perturber nos repères et de peupler notre imaginaire des plus terrifiants fantômes que celle d’une guerre capable d’emporter notre civilisation dans un déclin inéluctable, voire dans une complète disparition ?

Stéphanie Aten, jeune et talentueuse romancière et scénariste formée au Ciné-Sup de Nantes, nous invite dans les coulisses d’une telle réflexion, laissant libre cours à ses thèmes de prédilection qu’elle n’hésite pas à mettre en majuscules : le Monde et ses rouages, l’Action, la Science et le Mystère. Mieux encore, lorsque l’occasion de détailler ses choix littéraires se présente – comme c’est le cas de plusieurs pages de son blog[1] – elle met son écriture sous le signe du roman d’action, du thriller et, plus précisément, d’un genre littéraire qu’elle appelle «fiction informative» ou «littérature complotiste», une sorte de voyage initiatique dans un monde que le lecteur va découvrir à coup de questionnements et de réponses amplement documentées concernant ses rouages et son sens caché. C’était le cas de «Rempart», son scénario pour la télévision et ça l’est encore plus pour son roman «La 3e Guerre», publié en 2014 aux Éditions Hélène Jacob.

En choisissant comme thème la confrontation entre deux modèles de société totalement incompatibles, entre deux mondes condamnés à se regarder en chien de faïence sans jamais se réconcilier, le roman reprend la symbolique contrastée en noir et blanc, représentée ici par la menace d’une organisation secrète, La Caste, un groupe de quelques dizaines de «Rapaces» complotant à dominer le monde, «se partageant le haut de la pyramide» et par la noble cause des Altermondialistes organisés dans une structure tout aussi secrète, appelée 3. Le sujet qui se nourrit d’une série de confrontations directes et de suspense garanti s’y prête à de nombreux changements de décor, passant avec facilité d’un continent à l’autre, de New York à Jérusalem, de Brésil à Genève ou à Bruxelles. Il faut signaler à ce titre la maîtrise avec laquelle Stéphanie Aten réussit à changer de décor, accordant à chaque occasion une attention particulière pour le détail – ce qui donne au lecteur une forte impression de réelle participation à l’action racontée. C’est donc dans ce monde bouillonnant que se retrouve l’agent Aten Daleth, un mercenaire agissant sur l’ordre de PAREM, une armée secrète au service de La Caste.  Sans se poser trop de questions sur les raisons de ses missions, il va jusqu’à liquider avec sang froid des personnes désignées par ses commanditaires. Il vit des expériences particulières qui font de lui un solitaire, quelqu’un de «franchement asocial», «d’autarcique», changeant souvent d’identité, voyageant à travers le monde selon les missions qui lui sont confiées. Aujourd’hui, il se sent las, seules «les grands espaces et la solitude qui allait avec» le font encore sortir de l’image de découragement et d’impuissance que le monde lui offre. Lors d’une mission secrète à Genève, il s’infiltre dans un hôtel et tue Bianco, un homme qui intéressait particulièrement les agents de PAREM. Il récupère à cette occasion une clé USB avec des données ultrasecrètes. Il approche à cette même occasion des membres du mouvement altermondialiste présents pour empêcher une réunion des grands décideurs financiers du monde, les Bilderbergers. Lors de cette manifestation, Aten (qui se cache, en fait, sous l’identité de Stan) fait la connaissance de Pablo, un jeune charismatique qui se bat pour défendre les petits propriétaires terriens brésiliens parmi lesquels son père fait pour lui figure de héros. Mais ce qui intrigue le plus notre mercenaire sous couverture lors de la réunion de l’organisation 3, ce sont la parfaite efficacité d’action et la maîtrise des moyens de communication comme le poste de télévision TW qui semble avoir une longueur d’avance sur la connaissance du cours des événements, y compris sur les résultats et l’efficacité de sa mission genevoise. C’est cette télévision aux sources et origines secrètes, impossible à localiser et donc à déloger qui dévoile le contenu de la clé USB se trouvant toujours en possession de l’agent Stan/Aten. Intrigué, en colère, celui-ci essaie de comprendre comment cela a pu se produire, qui a pu copier en secret et sans se faire démasquer la fameuse clé. Mélanie, la secrétaire de Bianco, se trouvant dans la chambre d’hôtel au moment de l’assassinat et profitant d’un moment d’inattention de notre agent infaillible, était la seule personne susceptible.

Trouver l’intrus c’est donc la première motivation d’Aten pour approcher le mouvement 3, et c’est aussi l’occasion d’assister à une conférence tenue par Mina Natale qui tient un discours très attendu sur l’évolution du monde. Mina termine sa plaidoirie pour un monde plus juste avec la proposition d’un modèle nouveau dont les fondations reposent sur ces deux questionnements concernant l’évolution biologique de l’être humain et sa capacité de modeler la société : « Le Monde dans lequel nous vivons à l’heure actuelle, avec ses règles, son fonctionnement, ses objectifs, est-il satisfaisant sur tous les plans ? Utilisons-nous majoritairement notre néocortex ou sommes-nous toujours sous la coupe de ses deux ancêtres ? La réflexion n’est pas sans intérêt surtout lorsque l’on sait qu’en face, La Caste , l’organisation des riches, et PAREM, son armée, projettent de mettre la main sur les ressources des peuples afin de les dominer. Parmi les personnages que celle-ci avait créés se trouve l’Orgueilleux, être boulimique, voulant «bouffer le monde» et instaurer «L’Ère de l’Ordre». Pris dans cet étau, Aten qui, depuis toujours se désintéresse de ce type de débats d’idées et se moque des idéologies, est plutôt intrigué par la personne de Mina dont il tente de découvrir la source de ses convictions qu’il devine se cacher sous la carapace de sa frêle et mystérieuse nature. L’inévitable ne tardera pas à se produire à l’ombre de la confiance que Mina va mettre dans Aten, faisant ressortir en lui le grand questionnement sur le sens de son existence, les motivations de ses actes et le choix concernant son avenir.

Et c’est justement à cet endroit précis de la narration que se trouve le point essentiel qui fait basculer le déroulement du roman de Stéphanie Aten et qui fait changer le destin de son héros. C’est aussi un moment de carrefour très intense qu’elle saisit pour faire naître l’idée maîtresse de son roman qui consiste à mettre son héros face à lui-même, à son destin, à son histoire, à ses doutes semblables aux points de suspension qui parcourent son discours : «Aten, quant à lui, avait déjà replongé dans les méandres de son esprit. Il parcourait sa bibliothèque dévastée, foulant du pied les débris de sa vie, et ne voyait nulle part quelque chose dont il aurait pu être… fier… fier au-delà du caractère ‘efficace’ de ses actes. Fier dans le sens humain du terme… Il s’arrêta au milieu des décombres et réalisa qu’il n’avait rien d’autre qu’un outil inconscient. Il n’était personne. Pas même un homme.» Toute l’intrigue bascule à partir de ce moment dans la vie d’Aten dans une évolution que l’auteur construit avec minutie, dans un dialogue à la fois avec l’évolution trépidante de l’action et avec des moments de ralenti où les personnages prennent le temps de se connaître, de s’apprivoiser, comme une condition essentielle à la construction d’un idéal commun. Et, peut-être, à une relation amoureuse, si l’on pense à Mina et Aten Daleth. Le roman est, là encore, très réussi, sachant fondre, comme un défi, le danger d’un message trop manichéiste dans le suspens et surtout dans une incontestable élévation dont sont auréolés ses personnages. En cela, le message d’humanité adoucit le débat et la confrontation idéologique et finit par transformer de fond en comble l’échafaudage sur lequel Stéphanie Aten fait reposer le vecteur dénonciateur de sa littérature.

Cette deuxième partie du roman en est la preuve. Le mercenaire Aten qui a fini par choisir son camp du côté des altermondialistes et de la mystérieuse agence 3, est censé à mettre au service du combat incarné par ce groupe toute son expertise dans le fonctionnement et la manière d’agir de PAREM. Le roman se concentre sur le conflit imminent entre deux adversaires qui vont s’affronter les uns pour imposer leur loi de domination, les autres pour défendre les valeurs de la démocratie et de l’humanisme. Et même si le siège de l’agence 3 de Jérusalem est le principal théâtre de cette confrontation, les implications concourent à la paix et à la justice dans le monde, sans oublier le conflit israélo-palestinien, la confrontation armée entre les forces obscures de La Caste et de son armée mises aux services de la folie criminelle de L’Orgueilleux.

Sans doute, le roman impressionne par la maîtrise avec laquelle se déroule son action trépidante. Mais il impressionne aussi par le souci que Stéphanie Aten accorde à la partie relevant de la documentation mise au service d’un sujet d’une telle importance. Elle arrive à insérer sans redondance mais avec aisance de nombreux éléments d’information sur le monde de la finance, sur la géopolitique et le rôle de l’informatique dans la modélisation actuelle de l’humanité.

N’oublions pas le côté alerte qui tire sa force dans l’éclat que porte le visuel dans l’ensemble de la narration. Le lecteur «voit» le texte, il dévore l’action, comme si tout ce qui est raconté demande à être perçu avec les yeux, à être montré, dans un présent où les personnages s’y plaisent et trouvent leur confort. Il se laisse porter par une présence qui respire l’authenticité, assuré par l’expérience et le talent incontestables de la narratrice : en cela, il suffirait, par exemple, de se laisser conduire à Genève, au milieu de la manif des altermondialistes, pour se fier à la description d’une expérience vraiment vécue dont seule la romancière a les secrets. Semblable à la totalité de la trame narrative, le dénouement ne fait pas exception de cette théâtralité recherchée, sincère et pleine d’émotion. Les personnages contrastés du début laissent leur place à des figures plus charismatiques appartenant au monde politique, financier ou industriel, comme celles de Roissi, d’Alexandre ou de Pavel, un géant de l’informatique. La figure du héros change aussi de nuance, l’intelligence de l’agent Aten est mise à contribution pour aider les vrais experts qui sont, cette fois, accrochés à leurs ordinateurs devenus entre leurs mains de vraies armes d’attaque et de défense. Un nouveau pouvoir nait sous les yeux de tous, celui de l’informatique qui gère à elle seule le monde. Une machine dont les secrets sont maîtrisés par une élite mise au service du Bien et soutenue par des gens de l’ombre, les Anonymous. La solidarité humaine devient ainsi la force majeure pour vaincre l’égoïsme de quelques uns.

C’est avec cette armée que Mina, elle-même une éminence grise, mène le combat final contre La Caste. Le suspense très bien entretenu fait le reste.

En cela, on peut dire que le pari de Stéphanie Aten est parfaitement réussi. Cette jeune romancière et scénariste mérite bien une attention particulière qui serait avant tout une preuve de confiance dont doit bénéficier la jeune génération qui rêve d’une réussite vraiment méritée.

Dépourvue de tout excès et empreint de talent, ce rêve mériterait bien d’être regardé de plus près.

Cela ne ferait qu’enrichir notre vision sur le monde et, en même temps, répondre aux attentes de ceux qui le portent.

 

Dan Burcea (01.03.2015)

 

Stéphanie Aten, La 3e Guerre, Éditions Hélène Jacob, 2014, 536 p., 23,45 euros

 

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