Nature vivante avec auteure – Sophie Marie Dumont, Retour à Ostende

 

Une ville balnéaire, surnommée « La reine des plages », garde une part précieuse de mon enfance : Ostende. La simple évocation de cette ville, ravive en moi les souvenirs de mes vacances chez mes grands-parents. Je me souviens de leur appartement dominant le front de mer, immense plage jaune sous un ciel ardoise. De leur terrasse, je pouvais apercevoir le pêcheur de crevettes assis sur un robuste cheval de trait. Vêtu d’un ciré jaune, équipé de filets, le pêcheur labourait la mer comme le paysan laboure son champ, entraînant dans son sillage le cri rauque des mouettes rieuses. L’été, nous passions le plus clair de notre temps sur le sable où mes grands-parents louaient une cabine de bain. Construite en bois, la cabine s’alignait sur une ligne imaginaire, à côté de cabines colorées et similaires. Nos voisins y accumulaient toutes sortes de matelas pneumatiques, bouées, cannes à pêche, jouets… Dans la nôtre, reposaient simplement quelques transats et chaises en plastique car la cabine représentait, avant tout, l’endroit idéal pour enfiler un maillot à l’abri des regards. Dès que le soleil se hissait en haut des dunes, j’improvisais une échoppe de fortune pour vendre, aux vacanciers, des fleurs en papier crépon en échange de beaux coquillages. Sur le littoral, il y avait toujours quelqu’un qui allumait une radio. Celle-ci avait l’habitude de fredonner, toute la journée, des tubes internationaux. En cadence, mes copines s’amusaient à faire tourner, sur leurs hanches, un cerceau de plastique. Je me revois tremper un orteil dans la vague, renonçant illico à me baigner, préférant retrouver quelques cousines flamandes pour jouer ensemble sur le sable. Notre terrain de jeu était vaste mais, prudentes, nous évitions de nous aventurer près du brise-lames où végètent toutes sortes d’algues glissantes. Dans un seau, nous récoltions le fruit de notre pêche : étoiles de mer, moules et crevettes grises. Ne voyant pas le temps passer, je me souviens de ma stupéfaction lorsqu’en me retournant, la mer avait soudainement disparu. Quelqu’un m’avait pourtant expliqué que, comme un yoyo, la mer s’amuse à monter et descendre toute la journée. Je n’y comprenais rien. En scrutant la ligne d’horizon, là où voguent des paquebots en partance pour les mers du sud, je tentais de l’apercevoir, en vain. A l’heure du goûter, mon grand-père m’achetait un frisko et, ensemble, nous marchions jusqu’aux thermes d’Ostende. Entre les colonnes, il fallait boire, dans un gobelet en plastique, l’eau miraculeuse au goût métallique. Par beau temps, et dans notre élan, nous poursuivions la promenade jusqu’à l’estacade. Ce débarcadère était en bois et j’aimais particulièrement sentir les planches claquer sous mes pas. Tout au bout de l’estacade, quelques pêcheurs tentaient leur chance en lançant le fil de leur canne à pêche au bout duquel pendait un hameçon amusant : une mouche bricolée de plumes mouchetées. Autour du Casino, c’était toujours l’effervescence, la préparation de bals, récitals et concerts enchanteurs. Mais il était temps pour nous de rentrer. Sur la digue, mon grand-père pilotait un cuistax, engin de fortune, en zigzaguant entre les piétons. Souvent, nous faisions un détour par la poissonnerie. Alors, le soir, j’aidais mon grand-père à décortiquer des crevettes grises fraîches dont les carapaces s’échouaient dans un vieux journal flamand. Nous aimions les déguster avec de la mayonnaise dans de grosses tomates évidées soigneusement par ma grand-mère. Au cours de la soirée, l’air iodé m’emmenait facilement au pays des rêves. Je comptais les moutons du berger Jan, celui qui gardait son troupeau dans les polders ; nature sauvage faite de bois, de prairies humides et de bruyère de soleil. Au milieu du marais, un saule têtard cachait un hibou. Je rêvais des moutons qui repoussaient l’étouffante forêt, celle qui éloigne inexorablement les salamandres, oiseaux et coléoptères. Les jours de marché, j’arpentais, avec ma grand-mère, les rues d’Ostende. Au parc Léopold, nous admirions l’horloge florale monumentale. Au passage du tram, je souhaitais m’embarquer pour une excursion lointaine. Mais je savais qu’il fallait attendre encore quelques printemps. Aujourd’hui, j’ai perdu mes grands-parents mais pas mes souvenirs d’enfant. Il paraît même qu’ils vagabondent dans les rues d’Ostende.

Marie Sophie Dumont, février 2021

Sophie Marie Dumont est une écrivaine née à Bruxelles et habitant en France.

Elle e une licence en Communication-IHECS-Bruxelles (1993) et une Maîtrise en Sciences de l’Environnement- Fondation Universitaire Luxembourgeoise (1995).

Parcours littéraire :

2008 : Première participation à un jury littéraire pour France télévisions (document).

2010 : Jurée du Grand Prix des Lectrices du « Elle » magazine.

2011 : Jurée du Grand Prix de l’Héroïne « Madame Figaro » magazine.

2011 : Création du blog littéraire « vouslisez.com ».

2012 : Jurée du « Prix Gulli du Roman ».

2012 : Jurée du Grand Prix de l’Héroïne « Madame Figaro » magazine.

2012 : Elève à l’atelier d’écriture « Au fil de la plume » à Vincennes (quatre années).

2013 : Jurée du Grand Prix des lectrices du « Elle » magazine.

2013 : Jurée du « Prix libraires en Seine ».

2014 : Lectrice sélectionnée pour l’émission « La vie est un roman » du magazine « Lire » et « L’Express ».

2015 : Lauréate du concours Héloïse d’Ormesson et « Marie-France » magazine pour la plus belle lettre d’amour.

2015 : Troisième Prix de la plus belle chronique du « Elle » magazine et des éditions « Pocket ».

2016 : Master class avec John Truby, scénariste américain.

2017 : Jurée du Prix « J’ai Lu-Pages des libraires ».

2018 : Membre du jury France télévisions (Essai).

2018 : Finaliste du Prix « Fintro Ecritures Noires » (Foire du Livre de Bruxelles).

2019 : Publication du premier roman « De l’autre côté des flammes ». Genèse édition.

2020 : Rédaction d’un second roman (en cours).

Formation d’animatrice d’atelier d’écriture en cours chez Aleph écriture, à Paris.

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