Sarah Oling : La supplique de Yann Holdman dans « Dieu riait ? »

 

 

Le théâtre est pour Sarah Oling « une longue histoire d’amour, une longue histoire, faite de rencontres et de défis », selon ses récentes déclarations. Ce lien particulier a, sans doute, son origine non seulement dans son histoire personnelle faite de rencontres avec des gens de théâtre et avec la scène, mais aussi dans son parcours d’auteure pour qui l’écriture est une préoccupation de premier plan, pourrait-on dire vital. C’est donc dans cette perspective qu’elle prépare la représentation de sa nouvelle pièce « Dieu riait ? » sous la direction d’Alain Bourbon avec, dans le rôle principal, Emmanuel Amado.  Il s’agit d’une pièce de théâtre inspirée de son roman « Pour un peuple d’oiseaux » publié en 2020 aux Éditions Absolues.

Très attachée à l’importance et à la capacité de la mémoire de (re)construire et adoucir le destin de son personnage, la narratrice retrace dans ce roman l’histoire bouleversante de Yann Holdman, son personnage principal, autrefois chef d’orchestre de renom, déchiré entre un passé tragique et  une résilience tenace et douloureuse. Voici ce que Sarah Oling nous déclarait sur son roman dans une interview récent pour Lettres Capitales : « C’est l’histoire de personnages reliés par une tragédie historique à l’un d’entre eux, passerelle entre tous les autres. Un homme qui aurait pu changer le cours des choses. Et ne l’avait pas fait. Qui aurait pu rendre l’amour qu’il avait généré. Et ne l’avait pas fait. Qui aurait pu donner la vie… et ne l’avait pas fait. Seul. Avec un océan de mots pour attiser les regrets. Et des oiseaux pour public, le dernier public de celui qui fut reconnu comme le plus grand chef d’orchestre de tous les temps. Et le refusa.  

Dans la même interview, elle parlait ainsi de sa pièce de théâtre : Cette pièce de théâtre est une plongée dans la psyché de Yann Holdman, personnage principal du roman en lutte intérieure face à un personnage –Dieu- absent dans la version littéraire. Le titre choisi pour cette pièce de théâtre : « Dieu riait ? ».  Pourquoi ce titre ? Il fait référence à un célèbre proverbe yiddish généralement traduit par “l’Homme fait des projets et Dieu en rit” (Der Mentsch tracht und Gott lacht), résumant l’impuissance de l’Homme face à un Dieu tout-puissant dont le Grand Dessein ne donne aucune importance à l’existence terrestre de ses créatures.

Sans doute, ce passage d’un genre littéraire à un autre est un exercice prodigieux et exigeant auquel elle s’y prête avec la volonté de placer ses personnages dans une lumière complémentaire et d’accroitre le dramatisme contenu dans son récit. D’où la question du risque qu’il lui faut assumer dans cette nouvelle aventure littéraire. Se retrouvant sous les lumières de la rampe, Yann Holdmann doit à nouveau assumer les chimères de son passé et affronter, cette fois sans l’appui de la narratrice, les mots qui racontent son drame, ces doutes et ses peurs. Dans l’espace réduit de la scène, prennent place peu de personnages : Yann Holdman, 60 ans, Simon Shol, 60 ans, Daniel Ness, 25 ans et Marthe Minsky, sans âge. D’autres personnages sont évoqués et donc présents à travers les allusions et le flash-back. Nous faisons ainsi connaissance avec Léah et Marthe, mais aussi avec Etty, trois femmes qui occupent une place si particulière dans la vie de Yann.

Comment qualifier ce nouveau discours confié au genre dramaturgique ? Sarah Oling nous avait déjà mis sur une piste qui pourrait faciliter notre compréhension. Elle nous prévenait du caractère fictionnel de son roman, sans exclure sa partie historique qu’elle qualifiait de « porte-mémoire » qu’elle confiait à son personnage. L’avantage que lui confère ici ce nouvel espace scénique a toute son importance, s’agissant de l’incarnation des personnages à travers le jeu des acteurs. À cela participe tous les autres objets – lettres, violon, baguette de chef d’orchestre, etc. – qui deviennent à leur tour des éléments de dramaturgie.

Par cette pièce de théâtre, Sarah Oling nous donne à voir l’essentiel de sa narration romanesque, un concentré qui garde, malgré cette urgence du visuel, tout le mystère contenu dans le destin chargé de drames personnels de Yann Holdman où les non-dits pèsent encore plus lourd que la nécessaire confession des faits couverts par les cendres du passé. Plus dramatique encore est la supplique que Yann Holdman adresse à Dieu qu’il appelle à la barre de l’Histoire pour l’aider à comprendre son destin, le sien comme celui de tout un peuple. Son discours reste en fait un éternel monologue.

C’est donc sur ces deux coordonnées – historique et personnel – que se déroule l’intrigue de cette pièce en 9 actes, portant chacun un sous-titre résumant le contenu du texte et dont le dénouement résonne comme une invocation de la paix ultime.

Va-t-il retrouver cette paix ultime ? Les spectateurs le sauront bientôt. Vivement que les théâtres ouvrent à nouveau leurs portes et que le spectacle puisse commencer.

Dan Burcea

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