Écrire/Être écrivain : Sanda Voïca

 

J’écris pour comprendre pourquoi j’écris

 

Je ne suis pas née ennuyée (Saint-Simon à propos du duc d’Orléans), ni fatiguée (Cioran à propos de lui et de toute sa famille), je ne suis pas née non plus tuée (Voltaire à propos de lui-même), et encore moins retirée (Walter Benjamin). Je suis née exilée. Dès la naissance jusqu’à mes trente-sept ans dans le pays de mes parents et de mes aïeux – la Roumanie. Après 1999, en France.

Ce sentiment, dès mon plus jeune âge, de ne pas être chez moi, ni à ma place, pour ne pas dire même que je ne suis pas… moi-même ! Pourquoi le ressenti, vers sept-huit ans, de cet interstice, entre moi et le monde ? Pourquoi, en rentrant de l’école, à l’heure du coucher du soleil, en le voyant et en voulant me dire à moi-même cette chose simple : le soleil est en train de se coucher, j’ai senti et compris, douloureusement, que les mots ne me suffisaient pas, qu’ils n’étaient pas assez précis, ni convaincants, ou appropriés pour le dire. Me le dire. Mots pas assez couvrants – de cette réalité, là, sous mes yeux. Ou pas de coïncidence entre eux : entre les mots, de toute façon… manquants, et le soleil, présent et en mouvement !

Cette séparation, créée par l’insuffisance des mots, une fois constatée, m’a fait si peur que je l’ai aussitôt… occultée. Ainsi, pendant des années, ai-je vécu selon mon sentiment intérieur : comme une idiote. Mais une idiote qui lisait, lisait, lisait… énormément. À la fin de mes études à la Faculté de langues étrangères de Bucarest, je me préparais pour la carrière ou le métier de professeure – ce que j’ai d’ailleurs fait, par la suite, pendant quelques années. Mais un après-midi de ma dernière année d’études, une sorte de voix – appartenant à qui ? venant d’où ? – a résonné dans ma tête, me disant quelques mots ou vers, avec une grande force, d’abord incompréhensibles, d’abord un écho lointain, et d’un coup très près. Dans mon oreille, et dans tout mon corps, d’ailleurs – transi ! – des mots très simples, comme une évidence et en même temps avec la consistance d’une injonction : les écrire aussitôt. Ce que j’ai fait : griffonnés les deux derniers vers d’une suite dont le début s’est perdu, pas entendu ou pas su écouter la première fois, ce miracle verbal ! Sur un papier que je garde encore j’avais noté : « Pentru-a fi inspirat / Un amurg s-a lăsat » (en roumain). « Pour être inspiré / un coucher est tombé. » Drôles de … paroles, drôle de coïncidence : de nouveau un coucher de soleil. Ou le même qui, dans ma petite enfance, avait été empêché d’exister, pourrais-je dire, jusqu’à ce moment, où il ressurgissait – mais autrement. Cette fois-ci il … existait, enfin, car il entrait, il était « compris », dit et écrit dans quelques mots. Des mots dictés – à la fois les miens et étrangers.

Étais-je, enfin, chez moi à travers ou dans ces simples mots ? Ou mots… simples, pour ne pas dire simplets ? Enfin dans mon pays ? L’écriture était-elle devenue enfin ma demeure ?

Depuis la notation, presque en transe, de ces deux lignes évoquées, à la fois pauvres et miraculeuses, cette façon d’être – non pas seulement vivre et agir dans le quotidien, dans la vie réelle, normale, mais aussi dans ce monde autre, celui où les mots, les phrases s’emparent de moi, me ravissent et m’obligent à les fixer dans des textes – n’a jamais cessé. Alors les textes et les livres écrits et en partie publiés se sont enchaînés. Ainsi chacun d’entre eux s’avère-t-il ce territoire ou monde paradoxal : ailleurs, très éloigné, donc étranger et à la fois très familier, le plus intime ou le plus proche que je puisse supporter. Penser. Ou très près de ce que je sais être. Être exilée n’est, tout simplement, qu’être celle qui écrit.

Ce n’est pas innocent alors que mon premier recueil que j’ai publié en France s’appelle Exils de mon exil. Et où il faut comprendre que l’exil est chacun de mes poèmes.

Je ne prétends pas être la seule qui ai vécu ou qui vit une telle expérience – la création comme exil. Stéphane Lambert, dans son livre sur les « Visions » de Goya, écrit : « Créer c’est se séparer de soi et s’effacer dans l’éclat laissé ». Je crois être dans cette démarche.

Yannick Haenel parle, dans son livre sur Caravage, de « ce plan de la vie auquel on s’ouvre par l’esprit. » Et : « c’est à ce pays spirituel aussi sombre qu’effrayant que la peinture de Caravage nous invite. ».

En pensant à moi, j’aimerais dire que ce pays n’est pas seulement effrayant mais aussi enchanteur, merveilleux. Je ne connais pas plaisir plus grand que celui de me retrouver exilée de cette manière – plusieurs fois par jours, parfois. De durées plus ou moins longues. Alors mon écriture-exil devient cette recherche permanente de ce qui ne me lâche pas. Surtout : que c’est plutôt lui, l’exil, qui me cherche. Le plus souvent l’écriture se passe à mon insu. Mais elle ne devient entière et réelle (je ne suis moi-même, si on peut dire, cela) que dans les moments où je me relis et je corrige les premières notations, jusqu’à la forme finale, voire publiée.

Je ne suis ni exilée politique, ni économique : je vis en France par un choix de vie (heureuse)… Exilée de terre, oui, mais j’étais déjà déracinée-enracinée – sans une explication rationnelle – tout en vivant en Roumanie, comme je suis enracinée-déracinée aussi, en vivant en France. C’est donc ma nature même.

Alexandre Hollan disait, à propos de sa peinture : « L’arbre existe sans moi (…). Devant l’arbre ma chance est d’entrer directement en contact avec l’inconnu, le “pas moi”. Cela donne un sentiment de liberté ! ». Si je crois m’identifier avec ses propos aussi, alors c’est évident que… l’exil-écriture est ma liberté !

Ce n’est peut-être pas anecdotique – je dirais même cela aggrave mon cas – si je vous dis qu’avant de quitter la Roumanie, où j’ai publié (à part des textes variés dans les principales revues littéraires roumaines), avant mon départ même, en 1999, un recueil, en roumain, Diavolul are ochi albaştri (Le diable a les yeux bleus), éditions Vinea, mais où, bizarrement, il y avait quelques poèmes écrits en français, parce qu’ils me sont « venus » … en français ! Quand ni mes origines, ni ma vie concrète ou mes études ne justifiaient un tel « phénomène ».

Alors, si j’écris, c’est aussi pour comprendre pourquoi j’écris !

(Propos légèrement remaniés, que j’ai lus à la Médiathèque de Saint-Lô, le 17 juin 2019, à l’occasion d’une rencontre littéraire organisée par François Bordes, avec la participation, aussi, des poètes Michel Deguy et Martin Rueff)

Sanda Voïca. Née en 1962 en Roumanie. Etudes à la Faculté de langues étrangères de Bucarest. Professeur de roumain et russe entre 1985-1990. Correctrice et rédactrice pour les revues littéraires Contemporanul-Ideea europeană (Le Contemporain-idée européenne) et România literară (La Roumanie littéraire). Entre 1996-1999 a travaillé comme rédactrice pour Monitorul Oficial (le Moniteur Officiel ; l’équivalent du Journal Officiel en France), au Palais du Parlement. Publication en Roumanie de textes variés (poèmes, nouvelle, fragments de roman, notes critiques) dans les principales revues littéraires roumaines, et de son recueil de début, Diavolul are ochi albaştri (Le Diable a les yeux bleus), Editura Vinea (Vinea éd.), Bucureşti (Bucarest), 1999.

En 1999 elle s’installe en France. Depuis, elle écrit exclusivement en français. Publications dans de nombreuses revues littéraires, françaises ou étrangères (papier et/ou numériques) : Terre à ciel, Phoenix, Sarrazine, Décharge, Europe, Recours au Poème, Traversée (Belgique), Moebius (Canada), La Fabrique de l’art (France-Inde), etc. Présence dans plusieurs anthologies, dont Elles écrivent, elles vivent ici en Normandie, Paix… Ou dans des livres collectifs : Le système poétique des éléments (Invenit éd.), Du feu que nous sommes (Abordo éditions), etc. Quelques plaquettes (Ça vient de tomber (la rivière échappée), Des couleurs en profondeurs (éd. du Petit Flou), Et quelle volonté peut-on comparer avec celle de l’amour ? (Les Presses du vide). Les volumes de poèmes : Exils de mon exil, Passage d’encres éd., 2015, Epopopoèmémés, Impeccables éd., 2015, Trajectoire déroutée, Lanskine éd., 2018. En 2010, elle a créé et mené, pendant dix ans, la revue de poésie et arts plastiques (numérique et papier) Paysages écrits. Elle a cessé sa parution en 2019. Livres dits pauvres, avec des artistes : Ghislaine Lejard, Adeline Contreras, Maria Desmée, Daniel Leuwers, Maud Thiria-Vinçon. Notes critiques, publiées dans Paysages écrits, Poezibao, Europe, La Cause littéraire, etc. Préfaces pour les recueils des poètes : Dominique Zinenberg, Valérie Canat de Chizy, Morgan Riet. Plusieurs entretiens dans : Alkémie, Le Littéraire, Terre à ciel, Le Petit Journal, Librebonimenteur, etc.

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