Portrait en Lettres Capitales : Michèle Kahn

 

Qui êtes-vous, où êtes-vous née, où habitez-vous ?

Michèle Kahn, née à Nice. J’avais 3 ans lorsque ma famille, recherchée par la Gestapo, est allée se réfugier à Beuil, un petit village des Alpes Maritimes où les habitants nous ont cachés. (D’ailleurs Beuil va être prochainement affilié aux ” Villes et Villages de Justes de France”). Après la guerre, je suis allée habiter à Strasbourg le temps de mes études scolaires, puis à Constance en Allemagne les trois premières années de mon mariage, enfin à Paris où je suis arrivée en 1963 avec l’espoir de mener une carrière littéraire, et sans connaître qui que ce soit !

Vivez-vous du métier d’écrivaine ou, sinon, quel métier exercez-vous ?

Au début, j’ai commencé par vendre des appartements dans une agence immobilière puis, après la naissance de notre fils, j’ai réussi à trouver des travaux alimentaires dans l’édition, un premier pas vers le pôle qui m’intéressait. J’ai aussi fait des traductions, inventé des histoires destinées à des publications pour la jeunesse. Enfin, j’ai pu me consacrer à l’écriture tout en ayant des chroniques régulières dans Le Magazine littéraire et L’arche.

P.S. Je n’aime pas beaucoup le mot écrivaine. Il me convient mieux d’être une écrivain (voir Larousse).

Comment est née votre passion pour la littérature et surtout pour l’écriture ?

Petite, j’adorais les livres et je m’inventais des scénarios en compagnie de mes héros préférés. J’ai su lire très vite et suis devenue une lectrice boulimique. J’entends encore ma mère me dire : « Ça suffit, maintenant ! Arrête de lire et va jouer ! » Sous-entendu : va dans la rue, où les enfants pouvaient alors jouer sans craindre l’irruption violente d’un quelconque véhicule.

Un jour, j’avais peut-être 10 ans, je lisais l’un des volumes des Aventures du Mouron rouge, par la Baronne Orczy, traduit en français dans la jolie petite collection Nelson, lorsque, en refermant le livre, je me suis rendu compte qu’une femme aussi pouvait être écrivain !  Je me suis alors dit que je pourrais donner aux autres par le livre autant de bonheur que j’en recevais.

Quel est l’auteur/le livre qui vous ont marqué le plus dans la vie ?

Je ne pense pas qu’un auteur m’ait marqué plus que les autres. Mes coups de cœur, pour autant qu’il m’en souvienne, ont été Sans famille d’Hector Malot, David Copperfield et Oliver Twist de Charles Dickens, Les trois mousquetaires d’Alexandre Dumas et tous les romans écrits par la Comtesse de Ségur. J’appréciais aussi beaucoup les Contes et Légendes. À l’âge adulte, j’ai aimé Ce que savait Maisie, de Henry James traduit par Marguerite Yourcenar, Balzac et Maupassant, les auteurs russes et américains.  J’ai aussi eu une période Joseph Conrad. Maintenant mon préféré est Joseph Kessel (j’ai d’ailleurs créé le Prix Joseph Kessel à la Scam).

Quel genre littéraire pratiquez-vous (roman, poésie, essai) ? Passez-vous facilement d’un genre littéraire à un autre ?

À l’époque du lycée, cheftaine de louveteaux, j’écris des histoires à leur intention, et elles sont publiées par un journal communautaire. J’ai 14 ans. Puis un professeur me donne le conseil d’écrire un poème par jour, ce que je fais. Un jour j’envoie un poème au poète Luc Bérimont, qui anime une émission du soir sur France Inter. Il y lit le poème, et je reçois un mandat de 18 francs.  Mon premier gain  littéraire!

Ayant eu accès au monde de l’édition, j’accepte les commandes de Hachette-Jeunesse et publie des textes personnels dans d’autres maisons. Ce corpus destiné à la jeunesse comporte plus d’une centaine d’ouvrages : albums, recueils de nouvelles, poèmes, contes, ouvrages documentaires, romans. Le virage vers le monde adulte s’effectue en 1986, avec Hôtel Riviera, et je continue à m’adresser aux deux publics jusqu’en 1997, date de sortie de Shanghaï-la-juive. Je me consacre ensuite au roman, comblant ma curiosité des autres, mon amour de la diversité et de la pluridisciplinarité en changeant à chaque fois de siècle et d’univers.

Comment écrivez-vous – d’un trait, avec des reprises, à la première personne, à la troisième ?

Lorsque j’utilisais la machine à écrire, il m’arrivait de corriger jusqu’à dix fois la même page. Maintenant, avec le traitement de texte, j’efface beaucoup.

J’ai surtout écrit à la troisième personne car je préférais de loin m’intéresser au monde entier plutôt qu’à moi-même. En tant que lectrice, j’apprécie assez peu l’étalage d’un ego. C’est comme une allergie. Mais il m’est arrivé de mettre en scène des elle qui étaient partiellement des je.

D’où puisez-vous les sujets de vos livres, et combien de temps est nécessaire pour qu’il prenne vie comme œuvre de fiction ?

J’ai coutume de dire : ce n’est pas moi qui choisis le sujet, c’est le sujet qui me choisit. Rencontres, auditions d’émissions de radio, lectures de journaux, de dictionnaires m’ont fourni mes sujets. Je les engrange, ajoute de temps en temps une pièce au dossier jusqu’à ce que l’un d’eux vienne me tirer par la manche. Il me faut alors deux ans pour transformer le dossier en roman.

Choisissez-vous d’abord le titre de l’ouvrage avant le développement narratif ? Quel rôle joue pour vous le titre de votre œuvre ?

Le titre peut me venir avant, pendant, ou après l’écriture. Il n’y a pas de règle. Il m’arrive de trouver le titre avant de me mettre à écrire le roman, ou de changer à mi-chemin. J’aime qu’il ait une sonorité musicale et qu’il englobe l’intrigue. Il reflète souvent mon goût des lieux et du voyage : Shanghaï-la-juive, Les fantômes de Zurich, Savannah, Le Schnorrer de la rue des Rosiers, Le roman de Séville, La clandestine du voyage de Bougainville, Les prunes de Tirana, Le rabbin de Salonique, Un soir à Sanary

Quel rapport entretenez-vous avec vos personnages et comment les inventez-vous ?

Mes personnages sont souvent des patchworks, un mélange de deux ou trois personnes que je connais. Sauf, évidemment, quand ce sont des personnages historiques, pour lesquels j’essaie de coller au plus près de la réalité. Ils continuent à vivre en moi bien après que je les ai créés, comme s’ils étaient des personnes défuntes.

Parlez-nous de votre dernier ouvrage et de vos projets.

La fiancée du danger - Mademoiselle marie Marvingt par [Michèle Kahn]La fiancée du danger, Mademoiselle Marie Marvingt, est paru en mars 2020, alors que les librairies venaient de fermer pour respecter le confinement, un coup dur.

Marie Marvingt, née en 1875 à Aurillac, morte à Nancy en 1963, surnommée « la fiancée du danger », a mené une vie inimaginable. Cette femme exceptionnelle collectionna un nombre ahurissant d’exploits sportifs en tous genres (tir, alpinisme, cyclisme, natation, équitation, ballon, aviation, ski, luge, bobsleigh, patin) parfois supérieurs à ceux de ses collègues masculins, et s’est engagée dans la Première Guerre mondiale déguisée en homme. Âgée de 88 ans à sa mort, la femme la plus décorée de l’histoire de France –  elle avait gagné 17 championnats mondiaux en divers sports –  était détentrice de 34 médailles dont la Croix de guerre 14-18, avait accompli à vélo un Tour de France que les organisateurs avaient refusé d’homologuer, et venait de passer son brevet pour piloter un hélicoptère à réaction. Cependant Marie Marvingt, qu’on désigne un peu vite comme une pionnière de l’aviation, ne fut pas que cela. Et de loin. Elle a été journaliste, assistante en chirurgie, comédienne, experte en sciences psychiques, elle sculptait, peignait, dessinait et parlait plusieurs langues étrangères, dont l’esperanto. Pionnière du féminisme, elle a eu très tôt, à 14 ans déjà, une forte conscience de la liberté à conquérir pour les femmes, et cette notion a marqué jusqu’à la fin chaque acte de sa vie. Au-delà de ses capacités sportives, c’était une femme emplie d’amour pour les autres, inventrice de l’aviation sanitaire qui sauva, et continue à sauver, nombre de vies humaines. Elle pourrait entrer dans les livres d’Histoire, voire au Panthéon.

Le roman que j’écris s’intitule actuellement Là où rôdaient tigres et panthères. Il devrait être publié courant 2022.

 

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