Portrait en Lettres Capitales : Sonia Cadet

 

Qui êtes-vous, où êtes-vous née, où habitez-vous ?

Je suis née un 19 mai, jour de la Saint Yves, à Pont d’Yves, un lieu-dit du Tampon, ville située dans le sud de La Réunion. Amusant. C’est la première fois que je mets le doigt sur cette coïncidence. Depuis quelques années, je suis installée à Saint-Paul, sur la côte ouest de mon île natale. Un lieu qualifié de berceau du peuplement de cette minuscule terre de l’Océan Indien où, au 17e siècle, les premiers Français ont débarqué.

Vivez-vous du métier d’écrivaine ou, sinon, quel métier exercez-vous ?

Je suis fonctionnaire territoriale, en poste à la direction de l’éducation de la Région Réunion. Pour de nombreuses mauvaises raisons, je me suis mise à l’écriture tardivement, il y a environ sept ans. Depuis la publication de mon premier roman, en 2019, aux éditions J.C. Lattès/Le Masque, je n’écris plus en dilettante. Je consacre une à deux heures par jour à mes manuscrits avec le désir de les voir publier. Je revendique donc l’exercice de deux métiers. Comme pour affirmer qu’écrire ne constitue pas pour moi un vague loisir, auquel je m’adonnerais seulement à la faveur de (rares) creux de mon emploi du temps. Je me remémore, à ce sujet, des propos de Pierrette Fleutiaux. J’ai rencontré l’écrivaine, lauréate du prix Femina pour son magnifique roman, Nous sommes éternels, lors d’une résidence qu’elle animait en 2017. À la question « quand écrivez-vous ? », elle nous confiait avoir toujours écrit quand elle le pouvait. Elle entendait par là quand elle ne faisait pas autre chose comme enseigner, s’occuper de sa famille, de la maison, etc. Ce témoignage m’a frappée. Je me surveille, attentive à ce que ma passion n’occulte pas tout le reste. Mais, je veille, aussi, à ce que tout le reste ne me prive pas du bonheur d’écrire.

Comment est née votre passion pour la littérature et surtout pour l’écriture ?

Je dirais, sans certitude, que les cours de français de première ont pu constituer le point de départ de mon amour de la littérature. Avant, je lisais, goulûment. J’avalais tout ce qui me tombait sous la main, la qualité importait peu. L’étude de Ce cœur qui haïssait la guerre… de Robert Desnos m’a marquée. Je prenais conscience des effets de rythme induits par les mots mais aussi de l’importance de la façon dont l’auteur les avait agencés. Je pense que j’avais déjà envie d’écrire à cette époque. Un désir que je me suis permis de concrétiser seulement 30 ans plus tard.

Quel est l’auteur/le livre qui vous ont marqué le plus dans la vie ?

Je vais citer des livres qui ont ponctué mon parcours de lectrice et qui m’ont marqués, chacun à leur manière. Dick Dickson et le nain du cirque de Edmond Wallace Hildick (je suis allée chercher le nom de l’auteur dont je n’avais aucun souvenir). Il s’agit du premier livre que j’ai lu, seule, « comme une grande », vers l’âge de 7 ans.

La perle, de Steinbeck, le premier roman lu dans sa version originale. J’avais 17 ans. Lire en anglais élargissait mes possibilités d’évasion et a provoqué en moi un sentiment de liberté, assez grisant.

The great Gatsby, que j’ai adoré disséquer avec mes professeurs de littérature sur les bancs de la faculté. J’aurais aimé avoir écrit des phrases comme celles-ci, que Fitzgerald place dans la bouche de Daisy Buchanan, « Bien, ai-je dit, je suis heureuse que ce soit une fille. Et j’espère qu’elle sera idiote…Une ravissante petite idiote… On ne peut pas souhaiter plus beau destin pour une fille ici-bas. »

Pour finir, je vais placer Belle du Seigneur, d’Albert Cohen, en tête de liste de mes lectures à l’âge adulte. 

Quel genre littéraire pratiquez-vous (roman, poésie, essai) ? Passez-vous facilement d’un genre littéraire à un autre ?

Je n’écris que des romans, pour le moment en tous cas. Je ne tourne pas définitivement le dos à la poésie. Un jour, peut-être.

Comment écrivez-vous – d’un trait, avec des reprises, à la première personne, à la troisième ?

J’ai très envie d’écrire à la première personne sans y être parvenue jusqu’à présent. Mon dernier essai malheureux, un roman avec trois « je » différents, a fini à la troisième personne. Je l’ai complètement réécrit après avoir compris que le choix de la première personne n’était pas le bon pour mes personnages, prisonniers de non-dits. Il y aura d’autres tentatives. 

Mes premiers jets sont systématiquement retravaillés. Je cherche à les améliorer. Un mot plus juste. Une construction qui répond au rythme que je souhaite donner. J’adore les heures consacrées à la réécriture d’un texte. L’histoire est complète, je ne  m’en soucie plus. Il ne reste que la langue et moi. Des heures de tête-à-tête délicieuses.

D’où puisez-vous les sujets de vos livres, et combien de temps est nécessaire pour qu’il prenne vie comme œuvre de fiction ?

Les idées naissent de mes questionnements mais aussi de ce que j’entends ou observe autour de moi. Des stimuli qui évoluent énormément au fil de ma réflexion et de mes recherches pour en faire un roman. Parfois ce qui devait en constituer l’essence ne devient qu’un élément au profit d’une autre idée, née en cours de route. Dans mon premier roman, je me suis intéressée à la dynamique d’une famille dans un contexte de deuil. Je m’offrais ainsi la possibilité de m’introduire dans la tête d’un assez large échantillon d’individus pour explorer leurs failles. C’était l’occasion de tenter de comprendre le regard manichéen avec lequel certaines personnes regardent le monde notamment en questionnant le statut de victime et de coupable. Il m’a fallu quatre ans pour le finaliser.

Ces deux dernières années, j’ai travaillé sur deux manuscrits. Il reste du travail pour qu’ils soient achevés, même s’ils sont intégralement écrits. Dans l’un, j’aborde les questions du sens de l’existence et du déterminisme. Dans l’autre c’est la condition de la femme qui est le fil conducteur.

Choisissez-vous d’abord le titre de l’ouvrage, avant le développement narratif ? Quel rôle joue pour vous le titre de votre œuvre ?

Je démarre avec un titre provisoire ou pas de titre du tout. Il arrive en cours de route et quand il s’agit du « bon », il s’impose. Il résonne avec le thème principal que je développe mais pas forcément de façon évidente. Je ne m’y attache cependant pas vraiment au cas où il devrait être changé. Mon premier roman Un seul être vous manque porte le titre que je lui avais donné mais j’étais prête à accepter une suggestion de l’éditeur. Les titres de mes deux autres manuscrits sont aussi extraits de poèmes. Est-ce que cela deviendra une marque de fabrique ?

Quel rapport entretenez-vous avec vos personnages et comment les inventez-vous ?

Je travaille mes personnages par couches successives jusqu’à ce qu’ils aient assez de matière pour exister. Pour les principaux, j’élabore une fiche détaillée. Je connais leurs ascendants, les faits marquants de leur vie mais aussi les incidents, des anecdotes en lien avec leur enfance…Bref, tout ce qui peut expliquer telle ou telle attitude ou influer sur leur comportement.

Les prénoms sont choisis avec soin. Le personnage dont la mort est le déclencheur de l’histoire que je raconte dans Un seul être vous manque s’appelle Yves. Aucun lien (conscient, en tout cas) avec mon lieu et ma date de naissance. J’ai retenu ce prénom pour les caractéristiques psychologiques qui lui sont associées (je ne crois que tous les Yves se ressemblent mais ces données m’aident à faire des choix) et en fonction de sa place dans la liste des prénoms masculins durant l’année de naissance de mon personnage. Je m’amuse parfois avec les noms de famille. Par exemple, le personnage de détective amateur de mon premier roman s’appelle Martène, parce que fouine se dit stone marten en anglais.

Je vis véritablement avec mes personnages, le temps que dure l’écriture des histoires dans lesquelles ils évoluent. Pour l’instant, je n’ai eu à quitter que ceux du premier roman. Une expérience qui m’avait laissée avec un sentiment bizarre, un peu comme si je les abandonnais.

Parlez-nous de votre dernier ouvrage et de vos projets.

Un seul être vous manque a été publié chez J.C. Lattès dans la collection Le Masque en mars 2019. Il a obtenu le prix du premier roman dans le cadre du festival du film policier de Beaune. Je ne me suis pas souciée des codes du roman policier en l’écrivant. On le qualifie donc d’atypique dans ce genre. Pour cette raison, il a aussi rencontré un lectorat plus amateur de littérature générale que de polars.

D’ici la fin de l’année, je vais essayer de terminer les deux manuscrits en cours. J’ai également pour projet l’écriture du scénario de mon premier court-métrage. Il s’inspire d’un texte que j’ai écrit pour Lettres Capitales, qui s’intéressait au rôle des arts et de la littérature dans notre capacité de résistance et de résilience, en temps de pandémie. 

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