Séverine Baaziz : L’esprit de la demoiselle vagabonde

Le onze mai, au petit matin, le ciel hésite longuement entre l’ondée et l’éclaircie. Finalement, il penche pour la bruine. Fine, claire et tiède. Le décor idéal pour une journée à mi-chemin.

Sous ce ciel grisonnant, les villes et villages somnolent. Les boulevards, les avenues, les quartiers, les rues et les chemins peinent à s’éveiller. Lentement, les volets s’ouvrent ; au goutte à goutte, les badauds apparaissent. Au bout d’une impasse, dans un pavillon rose, à la façade étroite et mitoyenne de part et d’autre, derrière une fenêtre à peine mouchetée par la pluie, une jeune femme et son chat. Mademoiselle Willoby et Pretty. L’esprit de la demoiselle vagabonde quelques semaines plus tôt. Tant de choses manquent à son quotidien. Les sorties entre amies, la foule, le rire des enfants, les restaurants, les cinémas, les théâtres, les librairies et leurs livres qu’on hume avant de les choisir. Mais aujourd’hui est un jour nouveau. Le premier d’un retour à la normalité. D’un pas euphorique, la jeune femme enfile son plus bel imperméable, ses plus belles bottes, et empoigne son plus beau parapluie. Rien n’est trop beau pour un jour nouveau. D’autant que depuis le début du confinement, la jeune femme n’a osé mettre le nez dehors. Pas une seule fois. Les produits de nécessité lui étant livrés jusqu’alors à domicile par son adorable voisin, un grand brun maladroit, serviable et sentimentalement quelque peu intéressé. 

Tout en fermant la porte d’entrée à double tour, elle inspire de longues bouffées d’oxygène, longues et pleines, emplissant ses poumons à ras bord tout en se délectant de chaque particule. Un peu honteusement, telle une invitée s’étant ruée sur la dernière part d’un gâteau d’anniversaire, ses joues s’empourprent. Elle regarde tout autour d’elle et réalisant que personne ne l’a prise au fait, son pouls ralentit et l’exaltation la regagne. Avant toute chose, elle décide d’aller se promener en pleine nature. Direction le lac, petit havre de paix niché en pleine forêt. Sautillant à la manière d’une enfant un soir de Noël, elle rejoint le point de verdure rapidement mais, à peine arrivée, voilà qu’elle perd son entrain. Plus rien n’est comme avant. Enfin, pour être plus précis, plus rien n’est tout à fait comme avant. Une multitude d’arbres n’ont plus de feuilles ; les grands semblent avoir chipé celles des plus petits. Les canards ont perdu leur bec ; ils flottent à la surface de l’eau. Les poissons chantonnent et les oiseaux font des bulles. Perplexe, Mademoiselle Willoby quitte le lac et se dirige vers le centre ville. Un commerce sur deux est fermé. Il manque des lettres aux enseignes, aux affiches, aux panneaux publicitaires. Les passants sourient à moitié. Les voitures roulent au ralenti. Les vélos se sont mis à marcher parce qu’ils ont perdu les pédales. Les fleurs sentent mauvais et les caniveaux incroyablement bon. Plus rien n’est tout à fait comme avant. Mademoiselle Willoby se dit qu’il est préférable d’attendre encore un peu, alors elle repart chez elle. Devant le pavillon de son voisin, le grand brun maladroit, serviable et sentimentalement quelque peu intéressé, elle fait une halte. Pour lui sourire. A moitié. Parce qu’un sourire, et même un demi-sourire, c’est pas rien.

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