Michaël Uras : Se rapprocher de l’existence de l’iguane

 

Mes personnages principaux sont un peu moi et bien davantage que moi

 

De retour dans l’univers romanesque de Michaël Uras, le type de l’antihéros réapparaît cette fois dans la personne de Paul, le personnage central de son nouveau roman au titre exotique, L’Iguane de Mona. Ce quadragénaire mal dans sa peau fait le pari osé de se lancer à la recherche de la vérité profonde de lui-même, une introspection sur son passé, sur sa position sociale et sur son métier, sur sa famille et son rôle de père.  Mais peut-on réussir un tel défi en prenant comme modèle un iguane, l’animal le plus feignant de la terre ? Nous voici embraqués dans une histoire à la fois invraisemblable et drôle, à la lisière du réel et débordant d’une humanité fragile, à peine dévoilée. On reconnaît en cela la marque de fabrique de Michaël Uras : cette délicate pudeur avec laquelle il nous parle de son monde où il est plus facile de vivre dans l’imaginaire que dans le réel encombré par tout un attirail de conventions.

Faire de l’immobilité d’un iguane un argument de voyage, voire un sujet de roman, voilà un pari osé. Comment avez-vous construit ce projet non pas touristique, mais littéraire autour de ce drôle d’animal ?

Au départ, il y a une émission radio dans laquelle un spécialiste évoquait un animal étrange, l’iguane de Mona. Un animal qui passe le plus clair de son temps à dormir au soleil. L’oisiveté incarnée sur une petite île, Mona. Alors oui, l’iguane n’allait pas me mener à un récit d’aventures. Mais je ne suis pas un adepte des récits d’aventures. J’aime les textes impressionnistes, poétiques, dans lesquels l’action n’est pas l’essentiel.

Pardon de réitérer une question déjà abordée entre nous sur la naissance de vos personnages, mais, en faisant connaissance avec Paul, je ne peux pas m’empêcher de vous la poser davantage. Qui est cet antihéros, ce petit frère de Jacques Bartel dans Chercher Proust ou d’Alexandre dans Aux petits mots les grands remèdes ? D’où sort-il, de quel coin de votre imaginaire ou de vous-même ?

Je suis incapable d’écrire l’histoire d’un personnage à qui tout réussit. Un personnage fort, sûr de lui… Je veux raconter des moments de l’existence et notre existence n’est pas toujours héroïque, flamboyante. Mes personnages principaux sont un peu moi (pour leur sensibilité) et bien davantage que moi. Heureusement pour eux !

Pour planter le décor et mettre encore mieux en lumière la personnalité de Paul, le voici entouré de Kate, sa femme, une universitaire passionnée par l’œuvre de Corneille, de Milan, son fils, un adolescent pas toujours indulgent avec les égarements de son père et de Pomme, leur chien. Sans parler de leur voisin curieux qui espionne ses faits et gestes. Une vraie ambiance pavillonnaire qui en dit long sur ces gens qui aspirent à une vie tranquille. Et pourtant, qu’y a-t-il derrière ce cadre ?

Derrière ce cadre, il y a la vie. Les fêlures, les faiblesses de chacun, les mensonges. Les moments de bonheur aussi. Tout n’est pas si sombre. Le cadre de mes romans est souvent un cadre habituel, jamais extraordinaire. J’aspire à une forme de simplicité et de légèreté. Une certaine définition de la poésie, pour moi !

Le thème de l’ancrage dans la réussite professionnelle et familiale comme condition sine qua non dans la vie est déjà présente dans vos livres. Et pourtant, vos personnages s’y prennent mal. Croyez-vous que cette nécessité de réussite demande à leur encontre une épreuve quasi-insurmontable ? De quel type de compromissions s’agirait-il ?

Je n’invente rien, le travail est un élément essentiel de notre existence. Par son absence (quand on en cherche, rien n’est aisé et l’on est souvent hanté par cette quête) oui par son omniprésence quand on en a un. Dans de nombreuses familles, le repas du soir consiste en un récit (parce que souvent on modifie la vérité, on l’adapte) de la journée de travail des parents. Mes personnages ont souvent des métiers étouffants. Des professions qui ne les laissent jamais libres, qui les dévorent. C’est une vision du travail assez négative, anthropophage. Je rêve d’un emploi qui ne nous prendrait que quelques minutes par jour et qu’on laisserait derrière nous pour le reste du temps. Ce serait une façon de se rapprocher de l’existence de l’iguane… sauf que je ne prônerais pas le farniente mais plutôt un droit au plaisir à travers la culture. Lire, dessiner, visionner un film, écouter la musique, une émission radio sur les iguanes et j’en passe…Voilà mon projet de vie !

Le secours porté par l’imaginaire n’est jamais loin chez-vous. « L’Homme est l’être qui raconte et qui aime qu’on lui raconte des histoires » – écrit Paul qui reconnaît une vraie addiction à nourrir son imagination. D’où vient cette nécessité vitale chez vos personnages ?

Il me semble que c’est une nécessité universelle. Le petit enfant attend l’histoire que ses parents vont lui raconter le soir. L’adolescent, en salle de classe, attend que son professeur achève la lecture de cette nouvelle de Maupassant débutée la veille. L’adulte, au travail, pense à la série dont il va suivre les derniers épisodes en rentrant chez lui. Et que fait-il durant la pause méridienne ? Il raconte cette série à son collègue et l’incite à la regarder. Nous vivions dans le récit, impossible de nous en extirper. Tant mieux !

Croyez-vous que les histoires que l’on raconte à nos enfants avant de s’endormir trouvent toujours une fin seyante, voire heureuse, fut-elle écrite plus tard, et pas par la même personne ?

Je ne vous apprendrai rien en évoquant l’interprétation des contes qui a été faite à de nombreuses reprises. Derrière le conte il y a forcément autre chose. Ce genre littéraire est le modèle de l’écriture en forme de poupées russes. Les interprétations s’imbriquent et les défaire est un vrai plaisir.

À travers le non-conformisme de Paul, on peut entrevoir une critique des conventions d’un certain monde d’aujourd’hui sur lesquelles je souhaite vous interroger. Il y a d’abord, le refus de collaborer à la ruine – propre ou figurée – des gens par le milieu bancaire.

Paul exerce une profession qui l’invite à accabler les gens en leur soutirant, en toute légalité, leur argent. Son métier est une vaste tromperie. Une tromperie organisée, portée par une publicité omniprésente sur les écrans, dans la rue. Paul n’en peut plus. Il faut être armé pour profiter des autres, les tromper sans jamais se soucier de leur sort.

Il y a ensuite une idée certaine de lâcher prise, une idée de décroissance.

Nous avons entendu notre président dire il y a quelques jours qu’il faudrait travailler et produire davantage dans le nouveau monde qui s’offre à nous. Travailler davantage ?  C’est à l’opposé de ce que je disais précédemment. Produire davantage ? Dans quel but ? Acheter une voiture plus puissante, plus imposante ? Acheter un écran télé encore plus grand, plus grand que le mur qui le porte ? Faire de l’écran télé un mur, carrément et nous laisser noyer sous un flot de publicités qui nous inciteront à consommer toujours plus… Mon dieu, ce modèle me fait peur. Je voudrais le contraire, comme dans le poème de Jules Supervielle, « Attente de la mort » que je vous soumets ici :

Une paillote au
Paraguay
Où j’attendrais dans un hamac
Celle qui vient bien toute seule.

Un bœuf gris passerait la tête
Et ruminerait devant moi,
J’aurais tout le temps de le voir.

Un chien entrerait assoiffé,
Et courant à mon pot à eau
U y boirait, boirait, boirait.

Enfin il me regarderait

Et de sa langue rouge et claire

Des gouttes tomberaient à terre.

Des oiseaux couperaient le jour
De la porte dans leurs vols vifs.
Et pas un homme pas un homme!

Je serai moi-même évasif. »

Et, enfin, et surtout, une folle envie de rêver et de s’accepter soi-même. Est-ce que je pointe ici l’essentiel de votre travail d’écrivain ?

Le rêve, oui ! Le droit au rêve, oui ! Ce rêve ne peut venir que si la pression du travail, de la société nous en laisse le temps. Nous avons besoin de temps pour nous, pour rêver. Etre « évasif » comme l’écrit Supervielle. Sans courir après les choses. Les attendre, tranquillement et, si elles ne viennent pas, fermer les yeux et se dire qu’elles n’étaient pas si importantes que cela.

Interview réalisée par Dan Burcea

Michaël Uras, L’iguane de Mona, Éditions Préludes, 2020, 288 pages.

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