Critique

Le choix de Juliette – « Bluebird » de Geneviève Damas

Geneviève Damas publie aux Éditions Gallimard Bluebird, roman écrit sous forme de lettre adressée par une adolescente, future maman, à son enfant qui va bientôt naître. Le verbe alerte, proche plutôt de la langue parlée par son style direct évite avec brio toute marque de pathétisme. Rien d’étonnant pour cette auteure qui est à la fois écrivain et femme de théâtre et qui maîtrise à merveille la capacité du langage de rendre visible la complexité dramatique du monde intérieur peuplé de tant d’interrogations de ses personnages. Ce fut le cas du jeune François dans « Si tu passes la rivière » (Éditions du Septentrion, 2015) qui cherche à comprendre et à surmonter de lourds secrets de famille, et c’est cette fois le cas de Juliette, surnommée Bluebird, qui se demande ce qu’a bien pu lui arriver au moment où apparaissent les premiers symptômes de sa grossesse.

Le livre de Geneviève Damas est en ce sens la transcription littéraire d’un dilemme crucial où une maternité inattendue frappe aux portes fragiles de l’existence d’une adolescente et qui interroge le sens même de la corde la plus intime de sa précoce féminité, et, justement à cause de cela, ô combien plus fragile. Car, si Juliette, conseillée par une assistante maternelle, se décide d’écrire à l’enfant qu’elle porte, c’est pour essayer aussi de répondre par et à elle-même à des questions auxquelles tout le monde, sauf elle, semble avoir des réponses. « Tout le monde a des réponses à mes questions. Moi, si peu. » – est-t-elle obligée de constater. Il ne s’agit pas ici du quotidien « des petits gestes », comme elle l’appelle, « langer, border, soigner », mais des grandes directions, « vers où tu dois aller », selon une formule dont elle n’est pas tout à fait sûre d’avoir compris le sens. Or, justement, à cette dernière question, elle est incapable de répondre. « Comment je le pourrais puisque je n’ai rien vécu?» – s’interroge-t-elle à la fin.

Dès lors, expliquer une telle aridité intérieure par la simple précocité de l’âge ne serait en aucun cas suffisant pour dire le désarroi de Juliette. La vraie cause réside plutôt dans la sécheresse affective de toute une lignée de femmes – grand-mère-mère-fille – que chacune essaie de soigner tant bien que mal. C’est surtout le cas de Nina, la mère de Juliette, ayant quitté sa Pologne natale et se retrouvant à l’heure actuelle abandonnée par un mari déserteur, parti voir ailleurs. Rien d’étonnant qu’elle soit complètement dépassée – « au bout du rouleau », comme elle dit –, par sa situation, par son travail et par ce qui arrive à sa fille aînée. Elle choisit de répondre à la brutalité de cette réalité nouvelle par une autre brutalité faite de cris et de reproches avec la pauvre illusion qu’ainsi elle réussira à nier, à faire disparaître ce qui leur arrive.

Cette siccité, cette avarice affective finiront par pousser Juliette à passer au deuxième plan narratif sa brève relation avec Tom, le père de l’enfant, venu passer ses vacances en France depuis son Australie natale où Alinta, son amoureuse attend son retour. Tout ce que lui reste de ce garçon tout aussi déserteur qu’abandonnique, c’est son surnom de bluebird qu’il lui donne à cause de ses yeux bleus et de sa taille menue. Pour un court moment, faisant semblant d’oublier l’histoire de Tom et d’Alinta, elle avait cru à leur amour improbable : «C’est bizarre l’amour, comme ça vous tombe dessus. On sort de chez soi un jour, on ne pense à rien, on croit que c’est loin, ça ne vous intéresse même pas […], on hausse les épaules, et puis on croise quelqu’un, on ne sait pas que ça va être lui.» Et ce n’est pas elle qui va contredire la force avec laquelle ce sentiment arrive et qui va transformer en profondeur sa vie. Une vie faite jusque là de sagesse et de docilité envers ses parents dans laquelle Juliette ne veut «faire du chagrin à personne».

Et pourtant cette grossesse non-désirée – absurdité, interdit et faute impardonnable pour les autres, mais stupeur et incompréhensible merveille pour la jeune maman – va changer la vie de Juliette. «Juliette que vous connaissez – prévient-elle indignée – elle n’existe plus, j’ai ma vie, moi aussi, allez vous faire foutre !» C’est avec cette imprécation factice qu’elle est obligée d’affronter sa famille, en quittant la maison familiale, ne pouvant plus suivre ses cours au lycée et se réfugiant finalement chez sa Mamie qui l’entoure avec l’amour dont elle est encore capable et excluant tout reproche ou leçon de morale.

Entourée du personnel dévoué des services sociaux, de l’amour discret de sa grand-mère, Juliette évolue vers le terme de son épreuve. Que va-t-elle décider ? Comment va-t-elle passer le cap de cette aventure ? Que va devenir son enfant? Ce sera son choix, le choix de Juliette.

Nous laissons aux lecteurs le plaisir de découvrir la fin de cette histoire.

Redisons quant à nous toute notre admiration pour la maîtrise parfaite de style affirmée une fois encore par Geneviève Damas dans un roman dense dont la brièveté n’enlève rien à sa force ni à sa substance. Hymne au silence régénérateur et contre le bruit de ce monde blessé, dépassé et fragile, «Bluebird» est aussi une confidence et un laisser-passer pour une vie qui demande du haut de son innocence le droit à l’équilibre, au bonheur et tout simplement au droit d’exister. Car, sans amour, rien de tout cela n’est possible, surtout lorsque sa source s’assèche sous l’aridité et la peur qui envahit les cœurs.

Sera-t-il cet amour plus fort en nous-mêmes après la lecture de ce livre ?

C’est la question que tout livre pose à ses lecteurs, en ouvrant largement ses pages.

Dan Burcea

Geneviève Damas, Bluebird, Éditions Gallimard, 2019, 160 p.