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Interview. Frédérique-Sophie Braize : « Avec mes romans, je souhaite justement montrer que la société montagnarde du XIXe et du XXe siècle, qui pouvait paraître simple, était plus complexe qu’on ne le pense »

Frédérique-Sophie Braize publie « Une montagne de femmes », une collection de dix-huit histoires courtes renfermant des portraits de femmes qui ont un point commun, la montagne en toile de fond. Qui sont ces femmes et comment se conjugue leur féminité dans un monde supposé inhospitalier comme l’est celui des cimes enneigées ? L’auteure n’est pas à son premier tour de crayon offrant ce type de portraits, s’il ne fallait citer ici que ces paysannes de montagne (2015) habitant des arpents de rêve (2016). Ce qui impressionne une fois de plus, c’est l’équilibre secret entre le réel et la fiction qui donne vie aux personnages issus des légendes ou faisant un secret usage ou, au contraire, se mouvant dans cet univers hostile afin de le domestiquer et le rendre plus humain. Et, puis, il y a l’humour agissant comme un ciment frêle mais si remarquable entre toutes ces matières, signe encore d’une humanité lumineuse.

On connait votre préférence pour l’univers alpin. Comment est né votre livre actuel, si l’on tient compte de vos origines et de vos souvenirs d’enfance chez vos grands-parents ?

Les Alpes sont mes racines. Je me définis comme une personne ELEM : Entre Lac Et Montagne. Les pieds dans l’eau et la tête en altitude. Je suis née à Evian sur les rives du Léman, une origine lacustre que j’aime tout autant que le milieu montagnard d’alentour.  Ma vie consiste en un état d’équilibre entre ces deux forces. Fille unique d’un alpiniste, j’ai vécu dix ans chez mes grands-parents. Ma Mémé venait d’une famille de dix-huit enfants. Chacun ayant fait sa vie, imaginez le nombre de belles-filles, de sœurs, de tantes, de belles-sœurs et de cousines autour de moi qui n’avais pas de fratrie ! D’où le titre Une montagne de femmes pour dire « beaucoup des femmes », à tous les âges de la vie.

Après un recueil de nouvelles et un roman, les deux couronnés par des prix littéraires, vous avez choisi le genre d’histoires courtes. Pourquoi ce choix ?

En fait, j’ai publié quatre romans chez deux éditeurs différents avant la sortie d’Une montagne de femmes. L’intérêt des histoires courtes est d’aborder des formes littéraires variées : récit fantastique, histoire à suspense, dialogue des objets, pastiche, conte, légende.

Quelle a été la source d’inspiration de votre livre et quelle est la part de réel et de fictionnel dans votre choix ?

La source première, c’est l’oralité. Enfant, j’ai eu la chance de bénéficier d’une transmission orale du passé lors de veillées. Une chanson de geste répétée et festive, diffusée d’une personne à l’autre. Ensuite, ce sont les femmes rencontrées en chemin et leurs relations avec les hommes de leur entourage. Père, frère, enfant, ami, amant… Une montagne de femmes raconte la femme dans tous ses états. L’amoureuse, la rigolote, l’audacieuse, la menteuse, la séductrice mais aussi l’épouse, l’amie, la mère, la fillette, la grand-mère… Chaque texte est inspiré d’une histoire vraie.

Quel a été l’élément d’unité entre tous ces dix-huit portraits de femmes que vous présentez comme « racontant la femme d’aujourd’hui et celles des temps anciens ?

L’unité, c’est tout d’abord le socle qui est authentique. Fondée sur des faits réels, chaque histoire est une tranche de vie, des commencements de petites femmes à la perte de mémoire des Anciens. Dans Mes souvenirs se rassemblent, l’image de la Vierge-aux-abeilles prend peu à peu la place de la femme aimée qui s’efface dans le brouillard de la mémoire. Ensuite, c’est le territoire : ce qui est aujourd’hui la région Rhône-Alpes. Cela ne veut pas nécessairement dire la montagne. Pour preuve Un monde de culottes, Sous l’arche de Noé, La force de ceux qui n’en ont plus et Repas de famille sont des histoires urbaines et contemporaines. Méli-Mélo se passe en forêt et Roulez jeunesse sur la route.

Pour l’illustrer ce propos, pourriez-vous nous en donner un exemple ? Celui qui me semble le plus proche des légendes est celui de Modeste-de-Montages. Je vous laisse le choix pour celui qui vous semble le plus proche de notre époque. Nadine, par exemple ?

Modeste est en effet une légende de montagne avec un génie lacustre, tandis que Méli-mélo est un pastiche de conte avec plus de fées que d’ogres. Quelque chose d’inaccoutumé est l’histoire qui se passe le plus loin dans le temps – 1850 -, suivie par Le tabou ultime de la vallée – 1857 et Femme de lettres – 1876 à aujourd’hui. Le personnage de Philomène évolue autour de 1910, celui de Nadine dans les années 60. Kessy, Myrtille, Ombeline et Léna sont plus proches de notre époque : les années 80. Plus près encore se trouve Gentiane dans La femme qui a vu l’ours : le début des années 90.

Peut-on parler d’une féminité dans le contexte dur du monde des montagnes ? Si elle existe, comment se manifeste-t-elle et qu’apporte-t-elle à ce monde réputé à appartenir plutôt aux hommes ?

Avec mes romans, je souhaite justement montrer que la société montagnarde du XIXe et du XXe siècle, qui pouvait paraître simple, était plus complexe qu’on ne le pense. La répartition des rôles n’était pas toujours clairement définie. Il y avait des surprises dans la palette des comportements, au sein des familles, mais aussi des communautés. Mon but est d’amener les lecteurs à dépasser l’image caricaturale que l’on se fait des Alpins. Le matriarcat est plus fréquent qu’on ne le croit chez les paysans de montagne. Mais c’est également vrai pour les purs citadins comme montré dans le texte court La force de ceux qui n’en ont plus où le thème développé se révèle un leurre. Il faut attendre l’épilogue pour comprendre quelle place occupe réellement Mélanie Ménage dans son foyer.

Vous cultivez avec art un humour finement dosé à la fois dans les traits de vos personnages et dans le corpus textuel proprement-dit. Quelle place accordez-vous à ce trait dans votre écriture ? S’agit-il de quelque chosed’inhabituel pour la polytechnicienne que vous êtes ?

Je vous remercie de cette remarque qui me fait plaisir. Je considère que l’humour est un élément essentiel de mon écriture, car il me permet d’échanger à distance des sourires de connivence avec les lecteurs. C’est aussi un moyen d’aborder des sujets graves par une voie oblique. Il est salvateur à mes yeux. C’est un trait de caractère que j’ai. Je cherche souvent à voir le comique des choses. Au quotidien, j’apprécie un humour léger et candide. Probablement parce que je fréquente des milieux où l’humour est souvent caustique, voire macabre.

Que dire d’une certaine fragilité qui remplit par son humanité vos personnages ?

La fragilité humaine est l’inclination des êtres à succomber aux tentations. La fragilité, c’est donc la faiblesse, la facilité à être ébranlé. Quand un personnage manque de stabilité, quand il se met en contradiction avec lui-même, alors il est vrai. Il est humain.

Que peut-on souhaiter à votre livre en ce début de période promotionnelle ? La même chose qu’un certain (célèbre) bloc-notes ?

De trouver son public.

Interview réalisée par Dan Burcea

Frédérique-Sophie Braize, Une montagne de femmes, Editions Les passionnés de bouquins, 2019, 128 pages.

Pour voir les parutions récentes et à venir de Frédérique-Sophie Braize: 

— Paysannes de montagne roman (éd. Lucien Souny 2015) Grand Livre du mois, France Abonnements.

Format poche (éd. Souny Poche 2018)

Pour quelques arpents de rêve roman (éd. Lucien Souny 2016)

Sœurs de lait roman (éd. De Borée 2018) Grand Prix littéraire de l’Académie nationale de Pharmacie 2018. Prix Patrimoine 2018. Sélection 2019 : Grand Prix des Ecrins. Sélection 2020 : Prix Guerre et Paix

Format poche (Coll. Terre de Poche, éd. De Borée, 2019)

Lily sans logis roman (éd. De Borée, 2019) Coup de cœur de l’éditeur. Sélection 2019 : Prix Obiou, Prix Patrimoine, Prix du roman historique, Prix Cercle Littéraire

Une montagne de femmes histoires courtes (éd. Les Passionnés de bouquins, 2019)

Un voyage nommé désir roman (éd. Presses de la Cité, à paraître)