Rentrée littéraire : Isabelle Flaten – « Les deux mariages de Lenka »

 

Prague, après la Révolution de velours de 1989. Lenka doit faire l’apprentissage du passage d’un régime totalitaire à la démocratie, alors que « son monde est en friche » et que « l’air du temps a détruit ses balises ». Au milieu de toute cette métamorphose inattendue, Isabelle Flaten offre à son héroïne une occasion inattendue : elle lui met sur un plateau doré la surprise d’un deuxième mariage. Oublié celui avec Honza, son premier mari, mort peu avant ces événements. Cela donnera le titre du roman : « Les deux mariages de Lenka » pour dire qu’après son premier échec, cette deuxième union sera peut-être meilleure et lui apportera le bonheur qu’elle mérite et dont elle n’a peut-être même pas conscience. Deux mondes se croisent pour mieux s’oublier, même si cet exercice ne sera pas de tout repos.

Suspense garanti …

Sauf qu’au fil des pages une évidence surgira de plus belle postulant que toute forme de liberté exige non seulement une confrontation avec le monde extérieur, mais aussi avec soi-même. C’est l’expérience que Lenka va faire et qui l’obligera finalement à réconcilier une « existence qui coulait d’elle-même, guidée par la force du courant » avec le sentiment de n’avoir existé « qu’à l’ombre des autres », comme « une petite feuille dans leur sillon ».

Le roman d’Isabelle Flaten réussit à mettre dans un parfait accord cette équation entre la grande Histoire et la petite, montrant combien il est difficile d’incarner un passage qui de par sa radicalité demande une remise en cause de la propre personne prise dans ce tourbillon des événements. L’exemple de Lenka est là pour nous rappeler que seul le rêve peut surmonter une telle impasse : « Elle avait toujours un rêve sur le feu, des petits coins de paradis aménagés sur mesure ».

Alors, pour y voir plus clair dans le cœur et les songes de Lenka, lors de sa rencontre avec Paolo, un homme d’affaires français, nous aurons à l’accompagner dans cette aventure incroyable qui est son chemin vers un bonheur jamais gagné d’avance et qui lui donne le vertige. Pour dire les choses autrement, il nous faudra oser à rompre avec la pudeur du lecteur enclin de feindre la discrétion ou l’indifférence et pénétrer dans le territoire secret de la vie de cette femme. Et lui poser les questions qui fâchent sur son passé et sur ses manies, même si elle tient à garder tout cela sous clé.

Rarement un personnage ait demandé autant de complicité de la part du lecteur, jamais celui-ci n’ait été à son tour tenté de pousser cette héroïne dans ces retranchements afin de l’obliger à se  raccommoder avec elle-même et trouver un équilibre dans ce monde nouveau. Dès lors, comment résister à ne pas récrire l’histoire de Lenka pour donner raison à ce sentiment qui transparaît avec autant d’urgence dans le roman d’Isabelle Flaten ? À nous de témoigner à la barre pour sa défense. On oubliera ainsi le penchant de cleptomane repentie de Lenka, ses entorses aux obligations d’employée dans une famille d’expatriés français et ses impolitesses envers son voisinage et ses amies, ses colères devant un passé impossible à rattraper et un premier mariage raté. On notera plutôt sa fragilité et son désir de devenir quelqu’un d’exceptionnel et surtout la dimension qu’elle imposera à sa nouvelle vie lorsque sa bonne étoile lui mettra devant ses pas un plus bel avenir aux côtés de son futur mari français. On fera sien ce vertige de vouloir reconstruire sa vie et d’oublier le passé. De prendre ce que l’on appelle avec une formule presque oubliée « sa revanche sur la vie ».

Comment tout cela sera envisageable et surtout possible ?  Et quels sont les secrets de Lenka pour y réussir ? Tout est dans ce livre, il suffit d’ouvrir ses pages et de suivre la narration délicate et bienveillante que l’auteure propose avec tant d’humanité et d’indulgence.

Pour tout dire, il faut s’en rendre à l’évidence et finir par proclamer la sentence qui s’impose: Isabelle Flaten aime ses personnages et fait de cela une honorable marque de fabrique.

Dan Burcea

Isabelle Flaten, Les deux mariages de Lenka, Éditions Le Réalgar, juillet 2020, 149 pages.

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