Interview. Laura T. Ilea

 

 

L’honneur est le tabou. L’honneur est le seuil auquel se heurtent les décisions de vie de mes deux personnages

Avec «Les femmes occidentales n’ont pas d’honneur», la Montréalaise Laura T. Ilea nous propose un roman semi-fictionnel autour du thème de l’amour et du renoncement, «deux langues qui s’excluent réciproquement», selon sa narratrice qui écrit rétrospectivement l’histoire d’une séparation annoncée, inévitable, ironique et cruelle. Il s’agit de l’histoire d’amour entre Amran, un homme berbère et d’une femme slave, qui n’est autre que la narratrice pour qui la quête d’une union amoureuse se révèle interdite et donc impossible, car confrontée à des barrières infranchissables imposées par des traditions et des conceptions de vie irréconciliables. Habituée à scruter les différents espaces géographiques et fictifs pour en construire avec les moyens de la littérature une cartographie de l’âme moderne, Laura T. Ilea n’hésite pas à interroger cette fois le monde contemporain sur l’impasse dans laquelle semble s’enliser nos convictions et nos relations, y compris les plus intimes, comme celles de l’amour et de l’union matrimoniale. Roman sur la séparation et la césure entre deux mondes, «Les femmes occidentales n’ont pas d’honneur» a, en même temps, une portée ontologique sur les blessures anciennes ou à venir de l’être, sur la construction de l’identité dans un monde où les barrières de l’immigration et les difficultés de l’acculturation n’éludent pas l’énigme intérieur du désir de l’autre et, par voie de conséquence, de l’accomplissement de soi. 

Quel sens donner, dès lors, à cet honneur à la fois si chéri et si détesté, comment assumer la dose parfois excessive d’érotisme dont l’héroïne de Laura T. Ilea se pare pour retenir auprès d’elle son amant ? Faut-il penser plus au désir compensatoire d’une Marie Darrieussecq dans «Il faut beaucoup aimer les hommes», à l’emprisonnement conjugal d’une Éliette Abécassis dans «Et me voici promise à tout homme» ou à l’aventure identitaire d’une Karine Tuil dans «L’invention de nos vies »? Faut-il se contenter du simple questionnement obsessionnel autour de nos différences pour tenter de définir le monde contemporain ? Nous suffit-il, d’ailleurs, ce questionnement, à nous-mêmes, pour nous éloigner de nos peurs, pour guérir de nos doutes et éluder un dialogue inconfortable avec nos convictions?

Laura T. Ilea répond ici à toutes ces questions.

Parlons d’abord du titre de votre roman, surtout des multiples connotations que vous donnez tout au long de votre narration au mot honneur, (code, preuve, choix, mission, etc.) Quel sens retenir, selon vous?

L’honneur est le tabou. L’honneur est le seuil auquel se heurtent les décisions de vie de mes deux personnages, « la femme occidentale » et l’homme kabyle. Si la femme est prête à sacrifier son honneur de femme, son désir de liberté, ses autofictions et sa quête du bonheur afin de pouvoir vivre, coûte que coûte, cette histoire d’amour vouée d’emblée à l’échec, l’homme, lui, renonce à l’amour, à tout ce que cette relation inattendue aurait pu lui apporter, pour ne pas entacher l’honneur de sa famille, l’honneur de ses ancêtres. Mais aussi parce qu’il est profondément convaincu que les femmes occidentales n’ont pas d’honneur, que dans le mouvement de libération propre à l’Occident, elles ne seraient plus capables d’honorer leurs maris, d’entretenir des relations exclusives avec eux et de ne pas s’adonner aux jeux marécageux de la séduction. Il y a alors une ambiguïté fondamentale quand il s’agit de l’honneur. Pour l’homme, il trace la limite entre la liberté totale d’avant le mariage et le code de vie qu’il embrasse aveuglément une fois la cérémonie de consécration achevée. Pour la femme, c’est le délit de transgression. Elle fait tout (relations à trois, bisexualité, séduction via Skype) afin d’éclater ce code inviolable et de se projeter avec son amoureux dans la chambre des délices où la moralité ne joue plus aucun rôle. Elle rejoue en fait le monde de Mille et une nuits, où le plaisir n’est pas accompagné de culpabilité, où il n’est pas rongé par la barrière perpétuelle entre les deux sexes, barrière la mieux exprimée par la preuve de l’honneur. Donc, pour répondre à votre question, parmi les quatre termes que vous avez mentionnés, je choisirais plutôt ceux de code et de preuve, épreuve.

Vous avez déclaré à une autre occasion que votre roman était une semi-fiction, que son sujet vous a été inspiré par une histoire vraie vécue par une personne que vous avez connue. De quoi et de qui s’agit-il ?

Même si j’ai souligné ceci lors du lancement officiel du livre à Montréal, le 28 octobre 2015, vu qu’il s’agissait de rendre publique pour la première fois l’histoire d’une femme que j’ai connue par hasard, qui est devenue mon amie à travers ses confessions, et qui a dû s’enfuir en France à la suite des évènements que je raconte dans le livre, plus le temps passe plus je me rends compte que le roman raconte une histoire universelle, celle des deux mondes qui essaient de s’ajuster l’un à l’autre, mais qui ont du mal à renoncer à leurs interdits et surtout à leurs propres conceptions du bonheur. J’ai tenu à ce que cette histoire devienne publique, moins pour dénoncer l’injustice, mais plutôt pour rendre compte de cette injonction, de cette rupture opérée par certaines traditions qui s’instillent dans le cerveau de ses mâles dominants, en leur dictant la voie à suivre. C’est une soumission presque mystique, comme celle décrite par Michel Houellebecq à la fin de son livre, qui porte ce même titre. C’est la voie de la « vérité », celle qui est la plus accessible aux humains, la voie de la soumission – la voie embrassée par Amran. Celle que son amoureuse ne comprendra jamais. D’ici ses méditations sur la cruauté, sur la survie, sur la loi du talion, sur l’amitié et l’amour qui éloignent le roman d’une biographie et le plongent dans la fiction.

Votre personnage déclare, page 104, «j’ai toujours aimé les contretemps». Peut-on définir l’aventure vécue et racontée par votre narratrice comme une aventure, un accident, un contretemps?

L’affirmation dont vous parlez fait partie du fragment suivant : « On se voyait sur Skype. Je traînais mon portable partout où je marchais. Je me connectais à minuit, avant qu’il attrape le métro qui l’amenait à son trou, son boulot ; je me connectais à sept heures du matin, quand il prenait sa pause de midi à Montréal. J’ai toujours aimé les distances. J’ai toujours aimé les histoires. J’ai toujours aimé les contretemps. » Il s’agit alors d’un désir profond de la narratrice, le désir de jouer avec l’interdit. Ce n’est pas seulement une aventure, un accident qui lui tombe dessus. Il est question en égale mesure de sa conception de l’amour, vu comme le désir de prendre la route 66 qui nous mène dans le désert; la décision, pour une fois, de ne pas exercer de cruauté, un désir de subversion, d’inouï, d’inattendu. C’est d’ailleurs ce qui fait la définition de l’amour, tel qu’il est vu par des écrivains que j’admire tels Saramago, Pamuk, Sábato. C’est une dimension initiatrice, un contretemps par rapport à la société contemporaine, qui nous enseigne à tout instant de renoncer à la joie en échange de la sécurité. Mais la sécurité n’apporte pas le bonheur. La sécurité qui sacrifie la joie apporte la dépression, le fléau du monde occidental. L’héroïne de mon roman, en tant que femme occidentale, cherche les solutions subversives, celles qui éclatent les lois immuables de la société. Elle le dit, d’ailleurs : « la meilleure définition de l’amour? Si je te le demandais soudain, tu prendrais avec moi la route 66 qui nous mènerait dans le désert. Rien d’autre. Une autre définition de l’amour? Le désir de rester pour une fois, de rester au-delà de l’intoxication du début; s’abstenir d’exercer la cruauté gratuite qui maintient en vie. Ne pas exercer de cruauté, c’est déjà une bonne définition de l’amour. » (p. 13) Quant à lui, il veut s’intégrer à tout prix dans tout ce qui est « en ordre ». Il veut résolument sacrifier l’affolement et l’angoisse. Son monde à lui ou le monde occidental – peu importe. Il veut étrangler ce qui est subversif dans l’amour, tout en préservant ses délices. Voici la perspective d’Amran : « Lui, de son côté, devait se purifier, redevenir le mâle astucieux devant sa femme. Il n’y avait qu’une seule entrave à cette démarche fastidieuse : le désir qui brûlait ses intestins. Il fallait qu’il sacrifie tout, qu’il jette tout – mes cahiers, mes photos, mes plats et mes draps et qu’il remette de l’ordre dans sa vie. Qu’il se prépare pour la cérémonie des noces. » (p. 196) Il veut lutter contre le désir, tout en fantasmant sur lui. Ne pas avoir d’honneur signifie finalement assumer le désir comme force vitale, comme mouvement créatif dont le sacrifice serait pire que la mort. En détruisant le désir, on détruit en même temps ce qui fait la force de la vie humaine. Amran préserve son honneur. Il obéit aveuglément. Il se soumet. Est-ce qu’il sera encore capable de connaître le bonheur? Le livre s’arrête avant que le lecteur puisse se poser cette question.

À l’origine de votre narration se trouve la rencontre, peu après son arrivée à Montréal, de votre narratrice qui veut «connaître des choses inouïes» avec Amran, un homme berbère, séducteur et séduisant.  Qui est cet homme ?

Amran est l’exotique, le fantasme perpétré par la femme occidentale, le séducteur parfait, une aporie, en fait. La narratrice veut connaître en même temps avec lui l’aventure et la tentation domestique car elle tente continuellement à lui faire oublier son mariage arrangé, les lois ancestrales qui le tiennent captif avec leur poids immuable. Amran est la projection nostalgique d’une femme qui imagine un jeu de séduction fatal. Amran est l’image pure et dure de la survie, sa cruauté comprise. Il ne fait jamais marche arrière devant ce que la vie lui offre. Il ne fait pas marche arrière non plus quand il s’agit de sacrifier la femme qu’il aime pour des raisons de survie. Ce jeu de la cruauté se joue sur plusieurs registres. Il est présent dans les relations de la narratrice avec son ancienne amie communiste : « Ici, en ce maudit monde, disait mon amie à l’époque, on tire le rideau et on étrangle. Sans justification, sans complexe. On s’en tape éperdument. Pas le temps de se morfondre. Dégage. Dégage. Dégage… On écrirait ensemble un livre maudit, un livre noir, un livre banni – Sept règles de survie en Amérique du Nord. Pourquoi survie ? Parce que la survie y est tout. » (p. 148) En ayant vécu avec Amran, la narratrice apprend elle aussi ces sept règles de survie : « Quand le destin ou le hasard… te frappe de toutes ses forces, il n’y a qu’une seule solution : tortille tes fesses dans une danse insolente et brutale. Si ton homme te quitte, cherche-t’en un autre… » (p. 149) Amran est le visage de la cruauté. Le visage de la survie. Celle que la femme devra elle aussi apprendre, afin de pouvoir continuer à vivre après la rupture. Afin d’écrire le livre maudit de leur histoire, Le plaisir interdit.

Loin de mettre inutilement à l’épreuve sa relation, votre héroïne se lance dans une aventure censée «mordre la vie à pleines dents».

Oui, effectivement. C’est ce qui cette relation lui apporte. Le plaisir sans culpabilité, l’expérimentation du désir et de la séduction. L’oubli du poids de l’existence. En ce sens, les deux protagonistes se ressemblent, c’est leur affinité profonde, ce qui explique leur lien irrévérencieux. Tout, à part le désir de « mordre la vie à pleines dents », les sépare. N’empêche que ce désir devient tout aussi puissant que les apories de leurs mondes irréconciliables. Il aurait pu tout chambouler. Mais il ne le fera pas…

Et pourtant, elle n’ignore pas la barrière qui la sépare de son amant : celle d’un engagement, d’un devoir d’honneur envers sa famille restée en Algérie. Quelle est cette barrière ?

Non seulement l’engagement, le devoir d’honneur envers sa famille. Les barrières sont diverses et elles deviennent intenables vers la fin de leur aventure. La façon dont Amran conçoit les relations hommes-femmes, ses préjugés (envers la race jaune, envers les Juifs) et ses codes culturels (« Entre Marc Levy et le Coran, la vie est belle. Si au moins Marc Levy n’était pas juif. Dieudonné aurait cligné de son œil droit en apercevant cette infâme trahison. Quelqu’un qui négocie sa souffrance comme une marchandise n’a aucune dignité », p. 59-60), sa cruauté de chasseur qui quitte femme après femme pour retrouver sa « promise » au bled, ses superstitions concernant l’immaculée conception, la virginité et l’interdit de scruter l’avenir (« C’est le diable qui nous donne cette envie de connaître les voies mystérieuses de l’avenir. », p. 30). Ce que j’aime dans le pari de la femme c’est sa folie. Elle veut carrément opérer une « conversion » de son amant. Elle veut qu’il soit capable de convertir toutes ces barrières en amour. C’est une folie digne de la tragédie. Une folie que j’ai tenu à souligner dans mon roman, parce que c’est l’élément que nos sociétés extrêmement sécuritaires sacrifient sans cligner d’œil. Et sans un grain de folie, la vie ne vaut pas la peine d’être vécue. C’est le message du roman. Et c’est ce qui constitue son malaise, en même temps, comme le dit très bien Danielle Laurin dans une chronique publiée dans le journal Le Devoir le 23 janvier 2016 (http://www.ledevoir.com/culture/livres/460876/deux-mondes-irreconciliables). Le malaise vient de toutes les dimensions de l’amour qui y sont explorées : sacrifice de soi, folie, fantasme, séduction, souffrance, pornographie.

Dans ce nouveau paysage, il y a la figure de la mère, femme «redoutable en matière de vengeance», comme la décrit Amran. C’est elle la voix d’un ordre sans appel, celui du mariage avec une vierge restée au pays. Une règle ancestrale, semble-t-il…

Une règle ancestrale, effectivement, mais qu’Amran aurait pu contourner en fin de compte. Il s’agit ici du destin tragique du Maghreb, que j’explore longuement dans le roman, par le biais de la figure de la mère, de la sœur, des oncles et des tantes d’Amran. Des figures troubles, animées par des passions puissantes, qui n’interrogent jamais leur attitude envers les autres. Leurs vérités sont coulées dans du béton. C’est la conséquence d’une vie ayant connu la pauvreté, la révolution et la guerre civile. Tous les membres de la famille d’Amran ont ce côté sombre. N’oublions pas que son père est mort dans des circonstances non-élucidées, peu de temps après son retour de France, où il avait passé trente ans de sa vie, afin de subvenir aux besoins de sa famille, restée au bled. Voilà pourquoi ces personnages nébuleux sont tellement puissants (et effrayants) dans leurs propos : « Sa mère ne sait pas écrire. Sa mère a des propos racistes. Sa mère rumine la vengeance. Elle connaît le secret des mariages, du bonheur de ses fils, de ses filles et de ses petits-enfants. Elle sait ce qu’on doit sacrifier. Elle s’est elle-même sacrifiée. Elle ne devra plus jamais être déçue. » (p. 77-78) Le sacrifice et la souffrance représentent donc ce côté sombre. C’est l’incontournable pour Amran. Il ne pourra jamais décevoir sa mère. Ce serait pire que la mort. Et en revenant au destin tragique du Maghreb, je m’en suis rendu compte en parlant avec des hommes et des femmes qui viennent de là-bas, à la suite de la parution de mon roman, qu’il est placé à mi-chemin entre l’Orient et l’Occident. Les hommes (les femmes aussi de plus en plus) aimeraient embrasser la fameuse liberté occidentale, mais ils n’y sont pas prêts pour autant. Cela déclenche des conflits irrémédiables, comme celui qui est décrit dans mon roman : en relation avec des « femmes occidentales », parfois en ayant même des enfants, les hommes font un beau jour tout simplement volte-face, ils quittent tout et se prennent la « vierge » promise dans leur bled natal. Je trouve que c’est un clivage tragique. Que j’ai exploré à fond dans le livre.

Quelle sera l’attitude du fils devant cette immuable tradition ? Va-t-il prendre le temps d’y réfléchir et d’y répondre ou va-t-il se plier aveuglement à cette tradition ?

Justement, il va se plier aveuglément à cette tradition. Pour les raisons que je viens de décrire : il ne peut pas décevoir sa mère, il ne peut pas trahir la souffrance de son peuple. Son discours est parfois mystique, sans aucun lien avec les faits. C’est pour cela que la perplexité de son amoureuse devant ses actes est totale : « C’était comme un flux mystérieux qui avait pris emprise sur sa vie. Un éclat radieux, un éclat mystique. L’éclat irréel qu’on peut déchiffrer sur le visage des jeunes hommes le jour où ils se jettent dans les flammes, où ils font exploser des voitures, où ils lancent des bombes suicidaires ou tout simplement où ils se dirigent vers leur mariage. Une beauté inouïe, comme si l’ange du destin les avait effleurés. » (p. 194)

Que fera votre héroïne devant cette énigme, tout en sachant qu’elle a sa responsabilité de mère envers son fils ?

C’est la chose qui a causé le plus de malaise à mes lecteurs. Le fait que dans cette équation passionnelle, la figure du fils est presque inexistante. Il apparaît ici et là, à Zakynthos, en Grèce, après le voyage à Chicago, mais son existence pâlit devant l’explosion de la sexualité reliée aux deux moments. N’oublions pas que les séances de séduction sur Skype se passent à Zakynthos, de même que les fantasmes érotiques de la domination se déroulent à Chicago. La violence du désir sexuel et de l’amour fou l’emporte sur la responsabilité maternelle. C’est le malaise ressenti aussi après avoir vu L’Antéchrist de Lars von Trier. C’est là où les femmes, surtout les femmes, vont décidément exprimer des points de vue contraires : il y en a qui diront que l’attitude de mon personnage féminin est démonique ; il y en a d’autres qui diront qu’une femme sous l’emprise de la passion amoureuse est capable d’aller jusqu’au bout, de tout sacrifier. Bref, mon personnage se livre à cette énigme sans aucune sortie de secours.

Devant ce « tout décidé et tout interdit » qui plonge le couple dans une histoire sans issue, votre narratrice va tenter le tout pour le tout : une séduction totale, débridée et touchant parfois les limites de la pornographie afin de plaire à son homme. Au lieu de choisir comme modèle Shéhérazade, la narratrice ensorceleuse, elle préfère Roxelane, l’esclave, tout en espérant de devenir, comme elle, l’épouse du sultan. Le pari n’est-il pas trop risqué ?

Oui, le pari est très risqué et le lecteur éprouve une sensation d’étouffement. Il se sent gêné par la lutte « passive » de mon personnage, par ses stratégies à la Roxelane. N’oublions pas que cette fameuse Roxelane, « l’esclave », fille d’un prêtre ukrainien, fut une femme exceptionnelle dans l’histoire ottomane. Elle avait réussi à instaurer l’exclusivité de la possession sur son mari, le sultan Suleyman. Elle devint la seule femme du harem qui eut le droit d’entretenir des relations intimes avec lui : « D’une ambition démesurée, elle s’est mise à construire systématiquement son empire dans le cœur du sultan, en écartant petit à petit toutes ses concurrentes. Elle se refusa, manigança, tissa des intrigues, se refusa à nouveau au sultan, tua… s’insinua, s’imposa… » (p. 35).

Je ne sais pas si mon héroïne veut devenir « l’épouse du sultan ». Elle veut mener son combat à elle, convertir Amran à l’amour. Mais leurs deux mondes sont irréconciliables. On est gêné, voire paralysé devant ce manque de communication. Cette solution narrative contourne le choix décisionnel du problème, tel qu’il serait envisagé par une « vraie » femme occidentale, adepte du féminisme et des théories postcoloniales. J’ai délibérément choisi la gêne, pour que le lecteur puisse mieux réfléchir à l’incompréhension et au manque de solution inhérent.

Au fil de leur relation, une chose devient de plus en plus évidente : seul le retour au pays et le mariage avec une fille du bled peut donner sens à la vie d’Amran. La fille slave, sa belle occidentale soumise, n’a qu’à se contenter d’un présent incertain et penser à l’inévitable séparation qui les attend. Comment vit-elle ce moment difficile de la rupture ?

Même si je raconte la « chronique d’une séparation annoncée », la femme vit la rupture avec une perplexité croissante. Toutefois, elle va aller jusqu’au bout parce qu’elle veut tout comprendre, les raisons d’agir d’Amran et de son monde. Elle accepte tout, afin de « voir ». Il y en a d’autres qui ont également exploré cette dimension : le personnage de Coetzee dans son livre Disgrace accepte l’abjection et l’humiliation; le personnage de Marie Darrieussecq dans son dernier roman, Il faut beaucoup aimer les hommes, manque de « réelles convictions » devant un homme « noir » au nom imprononçable, qui est possédé par une idée, celle de tourner un film dans son pays Congo. Mon personnage à moi le dit : « La seule chose que je savais c’était que je voulais être présente jusqu’à la fin. Pour comprendre. Pour voir. Pour revoir. » (p. 198)

Le lecteur comprend rétrospectivement qu’entre le tout décidé, l’infranchissable règle de la tradition et le tout permis, le tout risqué et l’abandon total devant les transgressions, y compris celle de l’honneur d’une femme, que ce pari, donc, est, par sa nature, un pari perdant, surtout pour la femme qui mise là-dessus son honneur, comme vous l’appelez. En cela, sommes-nous dans le cœur de la problématique de votre roman qui se situe entre le tout interdit et le tout compris, deux concepts que vous évoquez ailleurs, dans votre ouvrage consacré à l’expérience américaine dans la cartographie de l’autre monde?

Excellent résumé du cœur de la problématique du roman. Merci. Depuis toujours j’ai oscillé entre les deux mondes, en essayant de comprendre leurs ressorts et leurs irréconciliables : comme vous le savez, j’ai écrit un premier recueil de nouvelles, paru en 2008 en France, qui s’appelle précisément Est, où je parle de ce pari tragique, le pari sur la fragilité des choses. À l’époque j’avais connu l’Occident par de petites incursions émerveillées, sans le scruter à fond. Effectivement, dans mon ouvrage Cartographie de l’autre monde j’explore le tout compris du nouveau monde, mes premières perceptions à l’encontre de ce grand continent, des histoires de découverte, d’aventure et de défis technologiques censés renverser les règles de la procréation. Bref, un portrait du nouveau monde vu par quelqu’un qui venait d’atterrir à Montréal et dont les « sept règles de survie » de ce continent lui étaient encore inconnues. Avec Les femmes occidentales, mon premier roman publié, j’ai eu la chance de témoigner d’une histoire qui trace les territoires divergents du tout interdit et du tout compris. Vous avez raison. Je ne crois pas que par sa nature ce pari soit nécessairement perdant. Mais ceci est ma conviction intime. Je suis quelqu’un qui possède malgré tout un fond humaniste indéfectible. Sauf que dans la littérature je mise sur la « cruauté » des faits. Sans porter de jugements là-dessus. Dans la littérature, j’écoute, je décris, je me laisse emporter par la réflexion. Sans jamais donner mon point de vue.

La critique voit dans votre livre l’expression de la rupture inévitable entre deux modèles de société, orientale et occidentale. Quelle chose sépare-t-il donc aujourd’hui ces deux mondes, notre manque de contact, les clichés véhiculés par de faux prophètes ou la réalité qui ignore tous ces aspects et qui impose sa version des faits ?

Si les deux premières choses que vous mentionnez sont assez évidentes, notamment le manque de contact (ou bien le contact par le biais de maints préjugés) et les clichés véhiculés par de faux prophètes, qui engendrent la violence et l’incompréhension des deux côtés, le troisième élément, la réalité qui ignore tous ces aspects et impose sa version des faits, est essentiel, surtout quand il s’agit de la littérature. C’est ce qu’elle peut faire – éloigner de l’idéologie, éloigner du sous-entendu, éclater les convictions fermes et insinuer l’inépuisable beauté (et cruauté) de la vie. C’est ce que j’ai essayé de faire à travers Les femmes occidentales n’ont pas d’honneur.

S’il y a une seule chose immuable dans votre roman, c’est laquelle ? Quel sens et quelle portée lui donner ?

C’est l’amour. C’est la seule chose qui peut chambouler les codes de vie, opérer des conversions et dissoudre l’incompréhension. Avant de juger, même avant de comprendre, il faut d’abord aimer.

Et une chose optimiste ?

La fin du roman. Le fait qu’après la destruction, la douleur et « le manque d’honneur », la vie est quand même possible. Cela s’applique, espérons-le, à la crise du monde occidental confronté au monde arabe. Sur les débris de cette destruction massive, il y a la possibilité de la continuation. Et non dans la forme de la soumission, comme l’affirme ironiquement Houellebecq dans son livre homonyme, mais dans la forme de la liberté coûte que coûte. D’un amour qui peut opérer des conversions. D’une écoute attentive. C’est la seule qui peut frayer de nouveaux chemins qui éclatent l’aporie. Je m’exprime à travers les mots de la narratrice du roman, qui mélangent la tristesse, l’espoir et la compréhension. Une nouvelle vie est possible après la destruction qui porte le nom d’Amran : « Moi, j’ai finalement lâché prise. J’ai fait un don généreux. Au moins une femme venant de là-bas connaîtrait le plaisir. Sa femme. Grâce à moi. Moi, j’ai fini mes comptes avec cette histoire. Le Libanais n’a rien pu me faire oublier. « Jure-moi sur la tête de ton fils qu’il n’y a personne à part moi. » Voilà, maintenant je ne le jure plus. Et cela me rend triste. C’est lui en fin de compte qui a imaginé un monde après moi. Moi, j’ai juste acquiescé. » (p. 207)

Interview réalisée par Dan Burcea 

Crédits photo, Corina Ilea

Laura T. Ilea, «Les femmes occidentales n’ont pas d’honneur», Éditions L’Harmattan, 212 p., 19,50 euros.

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