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Nouvelle maison d’édition à Montréal. Interview avec Felicia Mihali, écrivaine, professeure et directrice de Hashtag Éditions

Je me suis intéressé à la maison Hashtag Éditions qui a ouvert depuis peu ses portes au 304-3475, Rue Ridgewood, à Montréal, d’abord par solidarité avec des compatriotes qui forment une équipe enthousiaste et qui illustrent magnifiquement bien le credo que j’ai moi-même choisi, celui de l’échange culturel entre les capitales littéraires francophones. Ce carnet de voyage s’enrichit donc aujourd’hui avec un nouvel itinéraire qui relie de la manière la plus naturelle Bucarest et Paris à Montréal. Ensuite, parce que sa stratégie explicitée dans sa feuille de route est un véritable programme de pédagogie et de rayonnement dans le monde des livres. Il suffit d’y citer deux de ces lignes directrices qui en disent long sur les ambitions de cette équipe qui voit le travail d’édition plus comme « un mode de lecture » qu’un « ensemble canonique de textes » et comme une « construction de l’altérité dans la littérature mondiale générée depuis le Québec ou ailleurs dans le monde ».

Vaste projet, en effet, autour duquel nous avons invité Félicia Mihali, sa directrice, à un dialogue amical et particulièrement intéressant.

D’abord, parlez-nous de vous et de votre équipe. Quel a été votre parcours et ceux de vos collaborateurs ?

Tout d’abord, cette entreprise a été fondée à partir d’une équipe capable de mener à bout la difficile tâche de découvrir des auteurs de talent et de les accompagner lors du long processus de l’édition. Sans mes collaborateurs, des gens à qui je fais une énorme confiance tant au niveau du goût, de l’éthique et de l’enthousiasme, Éditions Hashtag n’aurait pas pu naître. Nous sommes tous des gens de lettres, avec des années d’expérience dans ce domaine ; avant de débuter cette entreprise, j’ai publié moi-même des livres comme auteure, en français et en anglais. Miruna Tarcau, notre directrice littéraire, a écrit des livres et a fait un doctorat en études littéraires. Mirella Vadean, qui dirige la Collection d’essais Notifications, a enseigné la littérature à l’Université Concordia et a dirigé de nombreuses publications dans ce domaine. Notre graphiste Daniel Ursache est un artiste de grand talent et, en plus, il a beaucoup d’expérience dans le monde de l’édition, de l’illustration et de la mise en page. Tous et chacun jouent un rôle très important dans l’existence de Hashtag et mon rêve est de garder la même équipe pour toujours.

D’où est venue l’idée de fonder cette maison d’édition et pourquoi avoir choisi ce nom ?

Je pense que chaque nouvelle aventure éditoriale débute à partir du mécontentement face au marché du livre. On publie beaucoup mais pas toujours de bonnes choses. Notre interrogation est partie du fait que le marché du livre canadien et québécois est loin de refléter le tissu multiethnique de la société. Les changements sociaux et les interrogations d’une société en plein mutation sont très peu présents dans les œuvres littéraires. Nous sommes partis du désir de creuser profondément dans les structures des communautés ethniques pour découvrir les perles rares qui n’arrivent pas à être publiées à cause des difficultés de la langue. Peu d’éditeurs veulent investir dans les minorités auditives, celles qui parlent la langue du pays avec un accent. En cours de route, cependant, nous avons découvert que le Québec cachait d’autres minorités que celles linguistiques ; je parle des minorités sexuelles, de genre, d’âge qui ont elles aussi des difficultés à se faire entendre. Quant au titre, Hashtag a été une option difficile au début, car on craignait de ne pas être pris au sérieux comme entreprise culturelle. Cependant, plus on avance dans notre aventure, plus nous sommes heureux de ce choix, un mot qui exprime l’éclectisme, l’universalisme, la diversité, l’esprit du temps.

Quels genres d’œuvres littéraires publie votre maison ? Avez-vous un comité de lecture, comment sélectionnez-vous les manuscrits ?

Au tout début, notre programme était fondé sur deux types de publications, roman et essai. Notre choix était déterminé par le fait que les membres de notre équipe étaient, avant tout, des spécialistes dans ces domaines. Sauf que, parmi les premiers manuscrits que nous avons reçus, les meilleurs étaient ceux de poésie. Même avec notre faible culture poétique ou pratique, si vous voulez, nous avons compris que nous étions devant quelque chose de valeureux et nous avons décidé de prendre le risque. Je parle de risque parce que la poésie est le genre le moins vendable et assez cher à produire. Le tirage est toujours réduit, ce qui augmente exponentiellement les coûts. Malgré tout, nous avons décidé d’aller de l’avant et de publier Sébastien Emond, jeune appartenant à la communauté transsexuelle et membre actif du collectif RAMEN. Depuis, nous sommes moins enclins à faire des catégorisations ; un bon livre reste un bon livre. La même chose en ce qui concerne l’espace géographique ; au début on voulait faire de la place plutôt à l’Europe de l’Est, qui est très peu connue en Amérique du Nord. Mais en cours de route, on s’est rendu compte que ce serait aussi de la discrimination de refuser les ouvres d’autres immigrants, juste parce qu’ils viennent du Mexique ou d’Algérie. Encore une fois, notre mission est de donner une voix aux bons auteurs qui se font refuser ailleurs pour des raisons indignes, comme leur race, leur appartenance ethnique, leur accent. Notre comité de lecture est formé actuellement de notre équipe ; pour la poésie nous faisons appel également à des poètes et à des spécialistes dans ce domaine.

Vous-même, vous avez une longue carrière d’écrivaine. Pourriez-vous nous en dire plus sur votre activité d’écriture ?

Avant de devenir éditrice, j’ai eu un long parcours d’écrivain en trois langues. Avant d’immigrer, j’avais déjà publié trois romans en roumain, dont le premier Tara brînzei (Le pays du fromage) a eu beaucoup de succès. Le deuxième était Mica istorie (La petite histoire), et le troisième, publié deux semaines avant mon départ, s’appelait Eu, Luca si chinezul. Une fois arrivée au Québec en 2000, j’ai publié sept romans en français, dont les deux premiers étaient des traductions des romans publiés en roumain : Le pays du fromage et Luc, le Chinois et moi. À partir de 2011, j’ai commencé aussi à écrire et à publier en anglais ; le premier The Darling of Kandahar, a été choisi en 2013 parmi les meilleurs titres du Québec, et le dernier A Second Chance a été publié en 2014. Le premier titre que j’ai publié chez Hashtag est d’ailleurs Une deuxième chance pour Adam, réécriture du roman A Second Chance. Pour ceux qui veulent vraiment me connaître, je leur recommande deux de mes livres : Le pays du fromage et Dina.

Quels sont les premiers titres que vous avez accompagnés en tant qu’éditrice.

À part la traduction de mon roman, Une deuxième chance pour Adam, le premier livre publié par notre maison appartient à notre directrice littéraire Miruna Tarcau. Elle s’était fait remarquer au début comme auteure jeunesse ; celui-ci est donc considéré comme son roman adulte. L’apprentissage du silence est un roman d’une complexité et d’une richesse linguistique, comme on voit rarement de nos jours et dans lequel elle réussit à concentrer trois cents ans d’histoire et de littérature. Nous avons aussi publié l’essai de Sara Danièle Michaud, Écrire. Se convertir, sur le pouvoir de l’écriture de générer la pensée et celui de la pensée de générer l’écriture ; ce processus de la pensée à la lettre et ainsi de suite est le cercle fermé de la production littéraire. Et le quatrième est le volume de poèmes #monâme signé par Sébastien Emond, sur l’éveil à l’érotisme d’un jeune aux prises avec son identité transsexuelle.

Quels sont vos projets pour l’avenir ?

À court terme, j’essaie de résister au rythme infernal de travail, à la quantité inimaginable de nouvelles informations et tâches qui me tombent dessus chaque jour, de tous les côtés : auteurs, distributeur, imprimeur, bibliothécaires, agents des conseils d’art, comptable, graphiste, réviseurs, correcteur d’épreuves. Je commence à paniquer avant d’ouvrir le courriel ; c’était difficile à imaginer la quantité de correspondance à faire chaque jour. À long terme évidemment, je rêve de déléguer toutes ces tâches bureaucratiques et administratives à des gens compétents dans ces domaines, pour que je puisse me dédier vraiment à ma mission éditoriale ; voyager, participer aux festivals littéraires, aux salons des livres, lire des manuscrits qui se font de plus en plus nombreux dans la boîte de la maison. Je veux évidemment continuer à écrire ; j’ai encore de nouveaux projets, mais je veux aussi traduire tous mes livres dans toutes les langues que je connais : roumain, français et anglais. Je ne veux pas finir ma mission éditoriale et ma vie avant d’achever ce travail. En même temps, je veux rester enseignante, car c’est la mission la plus noble qui soit et celle qui me comble le plus ; celle de veiller aux valeurs transmises à la jeune génération, qui est un peu en perte de repères.

Que doit-on vous souhaiter avant tout à ce début de chemin ?

Plaisir et enthousiasme. Ce sont les deux états d’âme qu’on perd le plus rapidement en tant qu’éditeur.

Interview réalisée par Dan Burcea

Photo de Felicia Mihali: © Martine Doyon

L’équipe Hashtag et deux de nos auteurs; de gauche à droite: Sara Danièle Michaud, Sébastien Emon, Felicia Mihali, Daniel Ursache, Miruna Tarcau, Mirella Vadean

Plus d’informations sur les Hashtag Éditions : http://www.editionshashtag.com/