L’écrivain face à ses personnages : Michael Uras

 

Quelles relations entretenez-vous avec vos personnages, vos doubles ?

Face à l’ennui, la littérature est une échappatoire. On m’a demandé quelles relations j’entretenais avec les personnages. Une relation. Je ne sais pas si le terme convient. Je lui préfère la notion de lien. Chaque personnage est à l’extrémité d’un lien, d’un fil, accroché au romancier. Enfin c’est ma conception. J’imagine que tous ne la partagent pas. Plus le personnage est important plus le lien est court, plus la créature est proche du créateur. Le personnage principal n’est jamais l’écrivain, il y a toujours une distance, minime certes, mais une distance quand même. Un personnage secondaire aura davantage de liberté.

Lorsque j’écris un roman, les personnages et moi vivons ensemble. Les fils sont nombreux et chaque mouvement me rappelle qu’ils sont là à mes côtés. Je ne vis pas sans eux. Je ne le peux pas. La cohérence finale du roman en dépend. Ces êtres de mots, fantômes d’encre ont besoin du romancier pour respirer, pour vivre. Le lien leur apporte l’oxygène nécessaire. Durant une année nous vivons les uns avec les autres. Je les projette dans mon quotidien. Et leur quotidien se projette dans le mien. En physique, on appelle cela les vases communicants. J’ai vécu un an avec mon bibliothérapeute. Chaque situation me rappelait un extrait de roman. Car tout à déjà été écrit. Et, quand on a lu un certain nombre de livres, on peut retrouver la vie entière reproduite sur les pages.

Un repas. Une rencontre. Un voyage. Une naissance. Une cérémonie. Le tragique. Le comique. Tout existe dans les livres. Et heureusement. Les livres et leurs personnages se posent sur nos vies pour les enrichir, les expliquer, les mettre en lumière ou en perspective. La cohabitation avec le personnage peut nous envahir, elle doit le faire, sans doute, pour que la créature prenne vie. Les personnages ont besoin d’un souffle constant pour exister, voilà pourquoi ils habitent avec nous pendant l’écriture d’un roman. Il me semble que c’est d’ailleurs le signe de l’emprise dans le réel que cette omniprésence du personnage dans notre existence.

Un personnage qui ne nous dérangerait pas en pleine nuit pour nous raconter quelque chose ne serait pas un vrai personnage. Seulement un fantôme. Or, tout le monde n’écrit pas des histoires de fantômes. Lorsque vient la fin de l’écriture ou plutôt de la réécriture, puisque chaque roman n’est qu’une réécriture, le lien entre le personnage et l’auteur persiste encore un peu. On le nourrit encore mais avec moins de constance. Sans plus d’obsession. Une situation nous fait penser qu’on aurait pu l’insérer dans le livre enfin terminé. Parce qu’il faut bien achever le texte. Enfin, ne plus ajouter un mot. Même si la tentation est grande, comme chez Giacometti, de ne jamais cesser de retoucher son travail. Il faut renoncer, pourtant.

Le reste, la suite de l’histoire, sera apportée par le lecteur qui s’appropriera tel ou tel personnage. Ce dernier vivra dans d’autres lieux, dans d’autres imaginations et le romancier pourra alors couper le lien qui le reliait à lui. Un autre personnage en tissera alors un nouveau.

Nouveau roman. Nouveau lien. Nouveaux personnages.

Michael Uras, 23 mai 2020

 

Michaël Uras est né en 1977. D’origine sarde par son père, il est l’auteur de Chercher Proust, Aux Petits mots les grands remèdes, La maison à droite de celle de ma grand-mère… Son cinquième roman, L’Iguane de Mona (Préludes éditions), sortira quand les librairies rouvriront.

 

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