Écrire/Être écrivain : Christian Craciun

 

La guerre invisible de la parole

L’écriture est une sorte de religion séculière. Avec ses propres dogmes, ses fidèles et ses rituels. Tout cela parce qu’elle ne fait pas concurrence seulement à l’état civil, comme ça a été dit de Balzac, mais aussi au Créateur lui-même. En construisant des mondes alternatifs et fictifs, plus ou moins éloignés de notre monde, et de celui du Père. Je ne peux m’imaginer moi-même qu’en train de lire – d’écrire (opération univitelline). Plus précisément, écrire sur mes lectures. Pour certains cette opération peut sembler inutile tautologiquement, car elle multiplierait en vain des paroles remâchées et gaspillerait le papier pour rien. Ceux-là scrutent « la création » uniquement sous l’angle de l’imagination, de la fiction. Il s’agit dans ce cas d’une vision issue de la modernité, rétrécissant la perspective de l’observation. La Culture majuscule reste une culture du commentaire. Les grands œuvres ont été lues et « ont grandi » au fur et à mesure des commentaires qu’elles ont générés. On exprime cela au mode propre.

Je suis écrivain parce que j’aime les nuances. Et parce que le domaine le plus haut des nuances est la Parole. C’est en faisant révérence et offrande à la parole que j’écris. J’écris donc des commentaires par amour pour les œuvres. Je vois brusquement Autre Chose à travers la lecture. Des lieux et des époques, de la cité de Troie à la ville de Moscou de Tchekhov, de la ville de Dublin de Joyce à celle de Paris de Proust, de Véronne ou du Danemark shakespearienne jusqu’au village de Silistea Gumesti de Preda. Je contemple ensuite Socrate se promenant pieds nus, très loquace dans les rues d’Athènes et Pascal avec sa ceinture à clous sur sa peau et Poe déambulant alcoolisé. Je vois les anges de Rilke et ceux de Nichita.

Je n’ai aucun talent épique, raison de plus que d’être fasciné par la narration. On désire toujours ce que l’on ne possède pas. Je suis plutôt quelqu’un d’abstrait, ce qui facilite paradoxalement le dialogue. Comme je suis un petit auteur, je n’ai aucune vanité auctoriale, l’écriture n’est pas une affirmation de soi mais une confirmation (dans le sens catholique, sacramentel du terme). C’est la raison pour laquelle j’écris en marge des livres, voire en marge des mots. Lire c’est un plaisir plus grand qu’écrire. Les mots, ainsi que les livres qu’ils composent portent des auras. J’enseigne aux gens comment apercevoir cette aura. Car nous avons des yeux et nous ne voyons pas et des oreilles mais nous n’entendons pas.

J’écris car le monde devient de plus en plus monochrome. Et de plus en plus monotone. Et de moins en moins supportable dans son rapide appauvrissement. L’écriture est comme un commentaire additionnel ou comme une nuance devenue visible. J’écris comme s’il s’agissait d’une respiration artificielle. L’art est artificiel, selon sa banale étymologie. Le plus artificiel et inutile de tous les artefacts. C’est pour cette raison qu’il est la respiration même de l’humanité. L’être humain, le seul être libre, manifeste sa liberté essentiellement à travers cette valeur. La Nature ou le Monde n’existent pas en soi, mais uniquement à travers le langage. La dichotomie nature-culture n’est qu’un égarement, une impasse de la pensée. Par la culture, et plus précisément, par l’éducation sensorielle et la perception des grands cycles on arrive à connaitre la nature. Il n’y a aucune différence entre regarder les arbres, les nuages ou les oiseaux. Un axiome dit que depuis la Renaissance l’humanité s’est vu imposer « une castration de l’imaginaire ». La littérature et l’art sont les dernières tranchées où a trouvé refuge cette dimension anthropologique essentielle qu’est l’imaginaire. Je ressens la même sensation réconfortante que celle du guerrier japonais égaré dans la jungle de la post-modernité et qui ignore que la guerre est finie depuis longtemps. J’aime me sentir oublié dans ce désert.

La littérature contemporaine nous révèle une double vérité : celle d’un imaginaire asséché et celle d’un vocabulaire appauvri. L’écrivain ne produit plus rien, il est devenu une inanité privée de grandeur, ses vieilles lettres de noblesse lui ayant été retirées. De cette amputation de notre faculté imaginative sont nées nos souffrances individuelles et sociétales, psychiques et spirituelles, et même leurs échos strictement physiques. Nous parlons trop et de manière abusive de « la réalité virtuelle » rendue possible à l’aide de l’informatique. Sauf que la vraie réalité virtuelle est construite, au moins depuis l’Épopée de Gilgamesh, par la littérature.

Mes essais sous forme de commentaires sont une sorte de natation dans cette mer spéléologique. Tout en pensant à la lumière. Dans un post-humanisme que certains souhaiteraient voir s’instaurer pour de bon, l’écrivain respectueux de son authenticité n’a plus droit de cité : lui, dont l’écriture s’adresse à l’humanité entière et prend sa source dans l’âme humaine. La seule source possible. Dans un monde qui prône l’absence de Sens, l’écrivain, cet artisan qui construit des sentiers menant vers cette compréhension, disparait complètement. Devenant de plus en plus inutile. On devrait écrire une Critique de la raison herméneutique. Mais aussi rappeler que l’écriture a besoin d’émotions qui sont aujourd’hui arrachées car impossibles à « quantifier ». Et, par conséquent, dangereuses. Or, l’objet de la littérature est justement de s’occuper des émotions premières, ancestrales. Elle prend sa source dans les profondeurs et tend vers le ciel.

Je lis et j’écris pour garder la fraîcheur de mes émotions. Sinon, je deviendrai une branche morte.

Quant au vocabulaire, il est asséché par le quotidien, en le condamnant à une fonction binaire : plus-moins, blanc-noir, j’ai faim, je pars, je reviens, alors que la littérature cultive la joie et la peur des nuances. Sans la littérature, le cerveau risque une atrophie. Il y a une vérité plus profonde que nous-mêmes, une vérité que je continue à chercher dans la littérature comme dernière certitude. La littérature a depuis toujours annoncé le dernier homme.

Christian Craciun, 1 octobre 2020

Christian Crăciun, est un professeur de lettres, écrivain et essayiste roumain.

Il est l’auteur de plusieurs livres :

  • Intrări în labirint, essais, Ed. Libra, 2006; ediția II. Ed. Dacia XXI, 2011; ediția III ed. Eikon, 2015.
  • Eseuri despre evadarea în esențial, ed. Eikon, 2013.
  • Ucronia eminesciană. Eseu despre timp și imagine în Memento Mori; I ed. ICR, 2010;  ed.II ed.  Eikon 2015;
  • Lectio incerta. chroniques littéraires éd. Eikon 2015;
  • Lectio incerta. Vol 2, chroniques littéraires, éd. Eikon 2018;
  • Circumstanțiale. Articlse politiques; éd. Premier, 2012;

Il a été l’éditeur des volumes :

  • Raymond Queneau, Zazie în metrou, ed. Paralela 45, 2004 et
  • Dominique Schnapper, Comunitatea cetățenilor. Asupra ideii moderne de națiune, ed. Paralela 45, 2004;

Il a collaboré à des revues comme : Cronica, LA&I, ALA, 22, Axioma, Litere, Idei în Dialog, Vatra, Spații Literare, Revista Nouă, Argeș, Viața Românească, Orizont et a tenu ces dernières années des rubriques permanentes dans les revues Viața Românească, Orizont, Tribuna.

(Traduit du roumain par Dan Burcea)

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