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Rentrée littéraire 2019 – Interview. Sébastien Spitzer: «L’histoire impacte mes personnages et fait basculer leurs destins»

Remarqué comme un des coups de cœur de cette rentrée littéraire, le roman de Sébastien Spitzer « Le cœur battant du monde » nous invite à nous intéresser à une partie moins connue car bien gardée secrète de la vie de Karl Marx. La narration explore les réalités sociales de la ville de Londres de la moitié du 19e siècle et lève le voile sur l’existence de Freddy, l’enfant illégitime de Marx.

Une histoire dans l’Histoire autour de laquelle nous avons eu le plaisir d’interroger son auteur.

« Le cœur battant du monde » est un livre riche et polychrome où la grande Histoire croise les fers de ses soubresauts et « les mystères insondables » des hommes. Est-ce dans ce sens que l’on doit interpréter son titre ?  

« Le cœur battant du monde » c’est d’abord une phrase empruntée à Karl Marx : Londres est le cœur battant du monde capitaliste. C’est ensuite une allégorie de l’amour maternel, le cœur battant du monde des hommes.

« Dans ce livre, tout est vrai, ou presque », écrivez-vous à la fin de votre livre. Quelle place doit-on accorder à la réalité et quelle autre à la fiction ?

Il serait assez long de démêler le vrai du faux. Mais l’essentiel de ce livre est vrai. Les personnages, les lieux, les moments de bascule de l’histoire, les enjeux économiques. La part du faux tend plutôt vers le vraisemblable. Ce que j’ai inventé relève de la reconstitution, de l’interprétation bien plus que de l’invention pure et simple. Je me suis plongé dans les creux et les replis de l’histoire pour en tirer la « substantifique moelle ».

Quel a été votre travail de documentation et quelles ont été vos sources ?

Mes sources sont mentionnées à la fin du livre. Ma documentation est avant tout livresque. Avec parfois l’usage de photos pour mieux me figurer les personnages, leurs traits physiques, et les lieux. J’ai beaucoup utilisé les photographies réalisées par Lewis Hine, notamment, dans les filatures de coton. Il voulait dénoncer le travail des enfants à l’usine.

Quelle a été la partie la plus difficile à écrire ? Cela me donne l’occasion de vous demander comment écrivez-vous (d’un seul trait, en reprenant le texte) ?

Il n’y a pas de partie plus difficile à écrire qu’une autre, car ce récit est assez linéaire en réalité. Le plus complexe, ce qui m’a donné le plus de travail, ce sont les points d’articulation, les chevilles, les moments de bascule d’une séquence vers une autre, pour maintenir la dramaturgie, la tension.

Dans le sens de la polychromie que j’évoquais plus haut, je crois que l’on peut parler de deux cadres narratifs sur lesquels vous tissez l’action de votre roman. Le premier concerne le lieu –Londres et Manchester –, et la période 1851-1867 qui connaissent à la fois l’essor et la crise du coton.  

C’est vrai. Il y a la toile de fond, ces deux villes, Londres et Manchester, et la trame historique. Ces deux villes sont aussi présentes que mes personnages. Elles sont palpables, palpitantes, presque vivantes. Quant à l’époque, marquée par l’essor et la crise du coton, elle constitue le ressort de cette intrigue. Les villes forment le cadre.  L’histoire impacte mes personnages et fait basculer leurs destins.

Quelle place occupe cette période londonienne dans l’économie de votre livre, s’agissant cette fois de la vie de Karl Marx et Friedrich Engels ? Comment les regarder aujourd’hui ? Peut-on parler de deux personnages presque oubliés, après la chute du communisme ?

Karl Marx a échoué à Londres, dans ses bas-fonds avant de s’offrir un hôtel particulier dans ses plus beaux quartiers. Il se tire plutôt bien de cette ville sans scrupules pour tous les apatrides qui venaient s’y réfugier. Quand Marx y meurt, seulement onze personnes assistèrent à ses funérailles. Mais il avait déjà nombreux adeptes disséminés dans le monde. Et la chute du communisme, du mur de Berlin et de l’empire soviétique n’a pas effacé sa mémoire ni celle de son compagnon de lutte, Engels. Au contraire. Il reste présent sur la scène politique. On n’a pas fini de s’écharper sur la pertinence de la pensée de Karl Marx !

Dans la trame narrative de votre livre Friedrich Engels se retrouve en premier rang. Qui est cet homme qui avant d’être révolutionnaire (ou en même temps) était surnommé le Lord du coton et quel rôle joue-t-il dans la relation avec Marx ?

Engels est le personnage que je préfère de ce tandem, c’est lui qui me fascine le plus. Il était pétri de contradiction. En me plongeant dans sa bio, je l’ai trouvé attachant. Issu d’une famille pieuse il vouait Dieu aux gémonies. Patron d’industrie il rêvait d’abattre le système capitaliste. Fidèle à son ami Karl Marx il sera maintes fois trahis. Et puis ce drôle de ménage à trois qu’il formait avec ces deux sœurs irlandaises… c’est tellement romanesque !

Le second cadre serait celui de la biographie intime de Karl Marx. Comment êtes-vous arrivé à vous intéresser à cette partie longtemps tenue secrète de la vie de cet homme, surtout concernant son fils illégitime Freddy qu’il avait eu avec la bonne de la famille ? Est-ce que c’est la partie la plus fictionnelle de votre écriture ?

L’histoire du bâtard de Karl Marx, de cet enfant qui s’appelait Freddy, est le vrai cœur du livre. C’est pour raconter son histoire que j’ai écrit ce roman. Elle est pleine de zones d’ombres, de non-dits, donc de recompositions nécessaires. Il a bel et bien existé. Il est bien né à Londres. Il a fini sa vie comme ouvrier à l’usine. Tout cela est établi. Cela figure dans toutes les biographies de Karl Marx. J’ai voulu raconter comment cet enfant né de personne est devenu un homme.

L’entrée très rapide en scène de Freddy entraine une suite de personnages qui vont marquer l’intrigue de votre roman. Sans rentrer dans des détails, invoquons ici Charlotte, sa bonne-maman, mais aussi Lydia et Tussy et surtout Engels lui-même. Pourriez-vous les évoquer brièvement pour mieux nous faire comprendre le drame auquel ils prennent part ?

Charlotte est la femme qui va élever Freddy. Elle est la figure de la mère, de la femme prête à tout sacrifier pour un enfant qui n’est pas le sien, mais qu’elle va pourtant élever comme tel. J’ai aimé décrire ce sens du sacrifice. Cette abnégation.

Que peut-on souhaiter à votre livre dans cette période de promotion ?

J’espère qu’il sera lu.

Interview réalisée par Dan Burcea

Crédits photo: Astride di Crollalanza

Sébastien Spitzer, « Le cœur battant du monde », Éditions Albin Michel, Paris, 2019, 448 p.