Interview. Alina Gherasim : « Avec la lumière du monde, j’ai reçu aussi la couleur et son miracle »

 

Alina Gherasim est une auteure roumaine reconnue dans son pays pour son œuvre littéraire. Elle est aussi artiste peintre et illustratrice, deuxième passion dont elle nous parle dans cet entretien.

Entre ces deux passions – la peinture et l’écriture – laquelle occupe la première place dans votre vie ?

J’ai ouvert mes yeux dans une famille d’artistes peintres passionnés par cet art qu’ils se sont transmis religieusement de génération en génération. Ma mère et mon père en font partie. Du côté de ma mère, il y a eu des artistes peintres d’églises venus de Grèce et naturalisés roumains. Avec la lumière du monde, j’ai reçu aussi la couleur et son miracle. J’ai suivi des cours d’art au lycée et ensuite à la Faculté des Beaux-Arts, appelée maintenant UNARTE de Bucarest.

Mes lectures ont enrichi mon univers artistique, les livres d’histoire de l’art ont complété ma technique ; j’ai compris qu’un artiste qui acquiert des connaissances dans son domaine (et dans d’autres) est porteur d’une grande richesse et réussit ainsi à honorer son métier et à apporter une valeur ajoutée à sa vocation. Au-delà des dizaines de cahiers remplis de dessins pendant mon adolescence, j’en ai également dédié d’autres à l’écriture. À la littérature. J’ai d’abord commencé par modifier des scénarios de film, sans trop de maîtrise au début, en changeant la fin de ceux qui ne me convenaient pas. Les auteurs que je lisais à l’époque étaient Panaït Istrati, Nikos Kazantzakis, Jules Verne, Rudyard Kipling, Albert Camus, Henrik Ibsen (j’aimais surtout La Dame de la mer).

L’aventure, chose accessible dans l’imagination, faisait partie de mes jeux préférés. J’avais promis à Panaït Istrati de déménager à Alep, tellement j’étais fascinée par l’Orient avec ses foules, ses couleurs, ses odeurs, avec son humanité qui dépassait l’entendement commun et ignorait les clichés et les inventions du monde civilisé. Je suis tombée amoureuse du désert et de son aura métaphysique, des vagues de la mer caressant les douleurs du Nord, le soleil noir camusien, les villes aux maisons en argile, la vie sous le même toit des gens et des animaux, le goût du café – grec, arménien, turc – les couleurs du crépuscule dans le désert, le ciel ensorcelé rempli d’étoiles. J’ai appris à cette époque que croitre en humanité est plus important que posséder des objets ou des connaissances, que la nature profonde des hommes, même les plus démunis d’entre eux, a des origines divines, même si cela est difficile à imaginer et à accepter pour certains.

L’écriture a été comme une eau souterraine, s’écoulant de manière mystérieuse, comme une accumulation invisible, comme un destin ardent, contagieux par sa beauté, comme un grand amour qui demande du temps à s’accomplir. L’écriture me donne accès a des mondes invisibles, à la beauté et au bien, cette forme spéciale de vie et de communication, la nature fluide de l’écriture me convient surtout par sa manière de dévoiler la vérité par couches successives.

Vous êtes diplômée de l’Université Nationale des Arts de Bucarest – dans la classe du professeur Henry Mavrodin et de la Section de scénographie. Que pouvez-vous nous dire sur ces années d’études et, en général, sur l’école roumaine d’arts plastiques ?

Je profite de l’occasion pour exprimer toute ma reconnaissance envers mon professeur, le peintre Henry Mavrodin. Le temps passé sous sa direction a été très précieux et profitable pour moi. J’ai eu la chance d’être son étudiante tout de suite après les années ’90. Je me souviens avec grande joie de sa manière de nous enseigner la discipline, la rigueur et la joie de devenir des artistes cultivés, curieux et studieux. Il nous a aussi enseigné de ne jamais baisser le niveau de notre travail. C’est un homme d’une vaste culture, un maître dans le plus haut sens du terme et un grand Monsieur.

En même temps que les cours à l’école, j’ai travaillé à la maison sous la direction de mon père, lui-même professeur par vocation et qui a enseigné pendant des années à la chair de peinture à l’Université des Beaux-Arts de Bucarest. Il m’a transmis beaucoup de choses et surtout le fait que nous ne venons pas de nulle part, à la fois dans notre vie humaine ou artistique et que la reconnaissance de ses racines est une valeur qui ennoblit l’être humain, ce n’est pas un simple merci mais une plateforme de coagulation de la conscience du jeune artiste. En tant que professeur, mon père n’a jamais imposé son style à ses étudiants, il les a au contraire aidé à cultiver leur talent et à forger leur tempérament, en travaillant davantage et en les encourageant à ne jamais se contenter de peu.

L’école roumaine des beaux-arts est riche de par sa tradition et j’espère que cela va continuer.

Toute tentative de circonscrire à une définition l’artiste et son art est une démarche risquée. Malgré cela, j’ose vous demander comment vous vous définissez en tant qu’artiste ?

Je me souviens du conseil que mon père m’avait donné, en me disant : Tu dois être une artiste de ton temps. Il m’encourageait ainsi à communiquer avec mes contemporains de manière subtile, vive, de vivre mon époque, sans que cela implique une négation des valeurs que j’avais héritées. Il me parlait d’une ontologie de l’artiste, de sa manière de vivre entre deux mondes, à la fois visible, palpable et invisible. La part fascinante de l’invisible c’est que celui-ci transmet des énergies créatrices, désignées souvent par le mot « inspiration », tout en exigeant de la part de l’artiste de travailler en osmose avec ces énergies. En fait, l’artiste est soumis à la fois à une norme subtile et à une discipline invisible. Je suis plutôt tentée de vous livrer une non-définition de l’artiste peintre, laissant grande ouverte la voie à des choses qui ne peuvent pas être dites sous une forme exacte, une non-définition comme témoin d’un Univers vaste.

La liste de vos expositions personnelles ou collectives est riche. Avant d’aborder ce sujet en détail, je souhaiterais vous demander que signifie et comment prépare-t-on une exposition ?  

Je dirais que la préparation d’une exposition est la partie la plus agréable, avec ses moments d’incertitude, de longues attentes, où tout est possible sans être certain. J’organise mes expositions en partant de différents thèmes : l’Architecture du Jardin, Des Visages et des Lieux, Éden, Disparus dans le Paradis. Comme vous pouvez le voir, le thème du Paradis est mon fil conducteur, ce rapport à l’Éden étant un présent continu qui traverse les êtres et les lieux. Ensuite, le thème de base se divise en recherches et approches plastiques diverses, que j’imagine souvent comme des rivières qui s’unissent dans un fleuve qui à son tour se jette dans la mer.

Vous avez participé à des expositions en Roumanie mais aussi à New York et au Portugal. Quels souvenirs gardez-vous de ces événements ?

J’évoquerais d’abord l’exposition de 2016 à New York « Mémoire-Continuité, exposition commune avec mon père, Marin Gherasim, et moi-même. C’était un moment de transmission du témoin, au moins c’est comme ça que je l’avais perçu, occasion pour l’artiste et le parent qu’il était de faire preuve de sa nature généreuse. Le croisement subtil des thèmes, des idées et des images picturales a été accueilli à Rivaa Gallery de Roosvelt Island, l’exposition étant organisée par l’Institut culturel roumain de New York. Le journaliste David Stone écrivait à l’époque dans la presse newyorkaise : « La collection de 60 œuvres de Marin et Alina Gherasim, père et fille, montre que pour la deuxième fois en moins d’un mois la Rivaa expose des artistes européens de premier ordre à Roosvelt Island ».

J’ai participé à plusieurs expositions au Portugal. Je parlerais ici de la plus récente, intitulée « Disparus au Paradis » qui a eu lieu en novembre 2019 au Musée national d’histoire naturelle et science de Lisbonne.  

Parmi les expositions collectives, je citerais ici « Le voyage du rinocéros», curatrice Sofia Frankl et « Dessinant Pessoa. Les masques du poète », les deux organisées par l’Institut culturel roumain de Lisbonne.

Rappelons également ma participation à la Biennale de Livre Bibliophile et de Livre-Objet au Musée de la Littérature Roumaine de Bucarest où j’ai exposé un tableau nommée Atlas.

Parlez-nous de votre deuxième passion, celle de l’écriture. Comment est-elle née et quelle place occupe-t-elle dans votre vie ?

L’écriture a toujours existé dans ma vie, comme je le disais plus haut, elle a été comme un plan d’eau invisible et de grande profondeur. Jusqu’au jour où elle a pris forme dans un volume de nouvelles. Mon premier livre publié s’appelle « Femeia-valiză [La femme valise], paru en 2016 aux Éditions Oscar Print. Ce moment a été suivi d’autres vagues impossibles à endiguer, l’écriture est devenue mon état naturel. Je tiens à rajouter que je tiens beaucoup à la discipline du travail d’écriture, au-delà des moments d’intuition il y a beaucoup de travail.

Je suis fascinée par le thème de l’homme, de la nature humaine, chose visible dans mes romans et nouvelles. En peinture, j’aborde plutôt le décor du monde. L’écriture me rapproche de l’épiderme humaine, mes pores s’ouvrent en grand lorsque j’écris. C’est ce que je ressens à chaque fois que j’écris un roman, ce ne sont pas des concepts mais des choses que je vis. Un autre thème que j’ai traité dans mes romans est celui de la compassion, un territoire très souvent pris pour de la pitié, voire pour l’aumône. L’être humain a une nature visible, soumise aux changements des comportements et au temps et une autre nature immuable, cosmique, d’une fabuleuse profondeur, une entité contenue dans un fragment et y gardant toutes ces qualités. Il y a ensuite le thème de l’amour, avec ses multiples facettes, le thème de la peur, celui de la mort, tous, dans un ensemble de subtiles combinaisons de situations, d’actes, d’angoisses de mes personnages.

Quels livres avez-vous déjà publié ?

“Femeia – valiză” [La femme-valise] nouvelles, 2016.  „Colonia de cormorani” [La colonie des cormorans], nouvelles, 2017;  „Noemi știe ea de ce” [Noémie sait bien pourquoi] roman pour enfants, collection Oscar Junior 2017, „Noemi știe ea de ce e la Paris” [Noémie sait pourquoi elle est à Paris], roman pour enfants, 2018 „ARMOR”, nouvelles, 2018, le roman „Liniște, începe apusul!” [Silence, le coucher du soleil commence], 2019, le roman „La Socrate” [Chez Socrate], 2020, troisième roman pour enfants de la série Noemi „Noemi știe ea de ce e la New York” [Noémie sait pourquoi elle est à New York ]. Tous ces livres ont été publiés aux Éditions Oscar Print.

Dans le roman « La Socrate » [Chez Socrate] vous parlez de l’enfance et du déracinement. Peut-on en savoir plus sur ce livre ?

Le roman « La Socrate » a une subtile teinte autobiographique. J’utilise le mot teinte pour dire qu’il n’est pas une autobiographie dans le sens fort du terme. J’ai abordé le thème du déracinement à partir des sources familiales du côté de ma mère qui a des ancêtres qui étaient des peintres venus de Grèce.

L’histoire racontée dans le roman est en revanche une pure fiction. Le thème du déracinement ou plutôt de l’impossibilité de trouver racine est présent également chez les réfugiés actuels, chez les enfants syriens obligés de vivre dans des camps de réfugiés. C’est un thème qui m’intéresse particulièrement. Dans « La Socrate », je l’aborde à partir d’un angle intérieur, en parlant de l’impossible appartenance de l’être humain et en construisant un parallèle entre une femme et une orchidée avec ses racines aériennes. Les racines peuvent finalement pousser dans le ciel. L’enfance est présentée comme un territoire de la perfection. « Ce qui était simple est à présent compliqué, ce qui sentait le sucre caramélisé est devenu brulure caniculaire, le rire innocent s’appelle maintenant humour, les soirées d’antan étaient comme une libération, aujourd’hui elles sont devenues le repos des labeurs quotidiens »

Interview réalisée par Dan Burcea

Crédits photo : Mihai Constantineanu

Alina Gherasim est une écrivaine, artiste-peintre et illustratrice roumaine, née en 1973 à Bucarest. Elle est diplômée des Beaux-Arts et membre des l’Union des artistes plasticiens de Roumanie. Elle a participé à plusieurs expositions de peinture en Roumanie, au Portugal et aux États-Unis. Elle a débuté en littérature en 2016 avec le volume Femeia-valiză aux Éditions Oscar Print. D’autres ouvrages ont suivi, comme Colonia de cormorani (2017) et Armor (2018), le roman Liniște, începe apusul! (2019). Elle est également l’auteure de deux romans pour adolescents: Noemi știe ea de ce et Noemi știe ea de ce e la Paris.

Elle a participé au Salon du livre Gaudeamus de Bucarest où ses livres ont été accueillis avec un franc succès de la part des critiques et du public.

(Traduit du roumain par Dan Burcea)

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