Simona Preda : La littérature est fille de l’invisible

 

Si je devais scruter la littérature du point de vue de sa capacité à nous faire voyager dans un autre monde, pendant ces jours terribles, je mettrais mon gage sur sa qualité salvatrice, sur sa capacité psychologique de nous entraîner au-delà de la réalité et de nous ancrer dans l’imaginaire. La littérature est une sorte de lévitation calme oscillant entre ici et ailleurs, entre l’instant passé et le présent, entre soi et les autres, entre soi-même et un alter ego plus sincère et plus puissant à qui l’on ne peut pas mentir. Au-delà de cette magie, la littérature est à la fois manière de revivre et de récupérer la mémoire. C’est une sorte de voile de Chantilly sur lequel quelqu’un aurait pulvérisé il y a longtemps un parfum enivrant au gré d’une brise, ensorcelant et source d’addiction. Elle est, en même temps, un recours à la pureté, à l’Âge d’Or, à la cohérence que l’on croit pouvoir contrôler, qui protège et permets de vivre confortablement. Paradoxalement, ses contours sont palpables dans l’imaginaire, et c’est en cela qu’elle est (re)connaissable. Mais elle est tellement bizarre, qu’elle peut prendre à la fois le visage d’une vieille fille ou d’une adolescente. Elle a longtemps voyagé et continue ses incessantes pérégrinations. Elle a une voix issue de millions de voix et nous lisons ou écrivons tous à travers une voix intérieure que nous pensons être la nôtre. En fait, la littérature n’appartient qu’à elle-même. À tous et à personne. Elle est orgueilleuse, tendre et très souvent rebelle, toujours présente au moment où on l’invoque ou on se dirige vers elle avec espoir. Sa présence ne disparaît pas, même si l’on cesse de l’invoquer. Tout dépend de chacun pour l’apercevoir. On peut la voir même étant aveugle, car elle dépasse la faculté de voir.

La littérature est fille de l’invisible. Elle est une créature-parole issue d’un créateur de chair.

 

Simona Preda est une historienne et écrivaine roumaine. Docteur en histoire à l’Univesrité de Bucarest, en 2011.

Elle est l’auteure de plusieurs volumes: „Patrie română, ţară de eroi” (Préface de Vladimir Tismăneanu, Curtea Veche Publishing, 2014), „Tot înainte!” Amintiri din copilărie” (co-écrit, avec Valeriu Antonovici, Préface d’Adrian Cioroianu, Curtea Veche Publishing, 2016), „Imagini, vise, bazaconii” (co-écrit, avec Cristian Pepino), UNATC PRESS, 2018, „Regina-mamă Elena, mariajul şi despărţirea de Carol al II-lea”, Editura Corint, 2018.

Elle est également réalisatrice de films documentaires (Copilăria în comunism; Personalitatea Reginei-Mamă Elena).

Actuellement, elle travaille comme journaliste culturel et coordonnatrice  de la revue en ligne www.semndincarte.ro et collabore a d’autres publications comme România Literară, Orizont, Ramuri, Marginalia, LaPunkt, etc.

(Traduit du roumain par Dan Burcea)

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