Interview. Michèle Kahn : « Le virus s’est introduit dans le roman que je viens de commencer »

Photo ©Patrick IfrateM

Michèle Kahn a accepté de répondre à mes quatre questions sur le confinement

Comment avez-vous réagi à l’obligation de confinement et en quoi cette urgence a changé votre quotidien ?

Je me suis souvenue d’avoir beaucoup plaint les Chinois quand ils ont été contraints de se confiner, et m’être demandée comment ils se débrouillaient pour le vivre, sans imaginer une seconde que cela pourrait nous arriver aussi. Sur le plan pratique, j’étais beaucoup plus libre, avant le confinement, de ne m’occuper que de mon travail d’écriture.

En tant qu’écrivaine, comment avez-vous intégré cette soudaine omniprésence de la maladie et cette résurgence de la mort que notre société a si longtemps voulu cacher ?

Il me semble que cette question doit être posée à l’être entier, pas seulement à l’écrivain(e). Si elle agite mon être, cela se retrouvera dans mes écrits. J’ai cherché des références dans l’Histoire. Je me suis souvenue de livres sur la Shoa, les miens et ceux des autres, j’ai écouté les souvenirs de gens qui font des analogies pour avoir vécu cette période.

Lire, écrire, s’évader dans l’imaginaire, s’aventurer dans la fiction sont-elles, toutes ces portes de sortie du réel, des outils de résistance ou de résilience, pour utiliser un terme plus adapté à la situation ? Et, si oui, comment agissent-elle sur votre manière de rendre compte du monde, accablé à la fois de chiffres macabres et d’espoirs à peine formulées ?

Si j’écris, c’est parce que je ne suis pas douée pour le quotidien (mais le coronavirus l’a aidé à me rattraper). Si je rendais compte de la réalité, je donnerais la parole à ma colère qui supporte très mal les gens qui ne respectent pas les gestes barrières. Mais je suis dans l’imaginaire, et je constate que le virus s’est introduit dans le roman que je viens de commencer, sans savoir où cela va me mener.

S’il fallait partager une ou plusieurs émotions profondes, une fulgurance de la vie, une lumière timide dans ce chaos qui ne dit pas son nom, laquelle serait-elle ou lesquelles seraient-elles dignes de nommer ?

La scène qui m’a émue aux larmes : à la sortie d’un hôpital, les médecins et soignants applaudissaient un rescapé sur son brancard. L’image d’une société meilleure qui pourrait devenir la nôtre ? Me revient à l’esprit le titre de l’œuvre de Jules Romains : « Les hommes de bonne volonté ».

Écrivain et voyageuse, parfois journaliste ou blogueuse, diplômée de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS), Michèle Kahn est née à Nice, a vécu ensuite à Strasbourg et habite à Paris. Très impliquée dans la vie des auteurs, ancienne vice-présidente de la Société des Gens de Lettres ainsi que de la Scam (Société civile des auteurs multimedia), elle est membre des jurys de divers prix littéraires. Elle a créé à la Scam le Prix Joseph Kessel, remis chaque année à Saint-Malo lors du festival Étonnants voyageurs, ainsi que le Prix François Billetdoux. Elle est également membre du jury du Prix Simone Veil et présidente du jury du Prix des Romancières.

Après avoir écrit quantité d’ouvrages destinés à la jeunesse – une « Bibliothèque Michèle Kahn » a été créée en 1997 pour la jeunesse par l’Alliance Israélite Universelle (Paris) -, elle s’adresse principalement au public adulte depuis le grand succès de Shanghaï-la-juive, paru en 1997 et constamment réédité. Autre succès : Cacao (Prix Cœur de la France 2003), qui lui a valu d’entrer au Club des Croqueurs de chocolat, et de devenir Ambassadrice du chocolat de Bayonne. Fortement ancrés dans l’Histoire, ses romans remettent en lumière des faits ou des êtres injustement oubliés, et entraînent les lecteurs aux quatre coins du monde, tel Le Roman de Séville (Prix Alberto Benveniste 2006), La clandestine du voyage de Bougainville (Prix Marc Elder 2015), Un soir à Sanary, et Loin de Sils Maria (Prix de la Fondation Charles Oulmont 2018). Paru en ce mois de mars 2020 :  La fiancée du danger, Mademoiselle Marie Marvingt (Le Passage).

 

 

 

 

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